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11/04/2014

Regarde les lumières mon amour Annie Ernaux

regarde les lumières mon amour, annie ernaux, essaisAnnie Ernaux tient son journal de super marché. Un super qui est un hyper, un hyper qui a tout de l’ogre, tapi dans son antre de centre commercial vorace, il clignote de toutes ses lumières et brillent de tous ses feux de mica glacé, pour avaler les âmes dociles qui viennent y remplir leur caddie de denrées, ni fragiles ni périssables n’aurait pas dit le  Ponge du « Parti-pris des choses », elle prend les partis pris des gens, le nôtre.

Annie Ernaux n’étant pas sociologue (pour mon plus grand bonheur, déjà que normalement, je ne lis que de la fiction, il m’a fallu que ce soit elle pour que je lise cette très (trop ?) courte, analyse de moi ou mes doubles, allant faire les courses, déjà que je n’aime pas ça, faire les courses, je veux dire) mais écrivain, ses analyses ne sont ni pointues ni ennuyeuses, juste un reflet mieux dit de notre quotidien. Le genre de quotidien que l’on n’analyse pas, parce que déjà, on fait ses courses, alors si on se met à faire le « cogitum » en pleine file d’attente, on va faire ralentir la cadence du tapis. Et les autres dans  la file, allez leur dire ; « non, je ne passe pas le pack de lait, j’analyse mon passage du pack du lait à la caisse » ... On risque l’émeute pro-consumériste.

Annie Ernaux nous livre donc son regard affûté sur des scènes banales, livrées hors de toute consommation frénétique. J’adore la cliente maladroite face aux caisses automatiques, pistolet en main (j’ai appris que le truc qui lit les code-barre, il s’appelle comme cela, ce qui n’est pas anodin...) : « C’est un système éprouvant, terroriste, où l’on doit suivre à la lettre des indications pour réussir à emporter la marchandise ». J’adore surtout cette formule «  réussir à emporter la marchandise » comme un gain contre la machine, alors que normalement, c’est nous les chefs, non ? Ben non. Finalement, c’est la voix qui gagne, vous rend stupide, et vous docile, elle répète « Posez l’article sur la balance. Présentez le code barre » autant de fois que l’on n’obéit pas ( ...) Aujourd’hui, n’ayant eu à subir aucun rappel à l’ordre de la voix, par une vanité de bon élève, j’ai le sentiment d’avoir fait, en somme, un sans faute » dit Annie Ernaux. Je me suis souvenue alors de ma première confrontation avec une machine qui parle pour juste mettre de l’essence dans la voiture. « Veuillez sélectionner votre carburant » - « Oui merci, je t’ai pas attendu ma grande, pour savoir que je mets du quoi, déjà ? mince, du coup, j’ai un doute ... » - « Veuillez retirer votre carte »- « Veuillez retirez votre carte » « Deux secondes » lui dis-je. (Depuis, je ne lui parle plus)

Annie Ernaux parle de choses aussi ténues que vécues : l’exposition de sa privée sur le tapis roulant (mais comment peut-on manger autant de surgelés ?), des rapports de forces entre clients, ceux du dessus et ceux du dessous, des regards, sur la caissière la plus rapide, sur le caddie le moins rempli, ce qui n’est pas non plus un gage de rapidité, de « cette goutte d’attente en trop » qui met nos nerfs à l’épreuve parce que celle d’avant met trop de (notre ) temps à ; sortir sa carte bleue, remplir son chèque, trouver son sac gratuit, le remplir, alors quand on est un bon élève, on fait vite, on laisse sa place aux autres, on met la barre haute pour être une cliente attentive ... Et efficace.

Elle parle aussi de ce télescopage des temps dans l’hyper ; c’est toujours le temps des fêtes, de l’étalage du festif, puis du rebut des mêmes objets, plus festifs du tout, le lendemain même de ce qui était prisé la veille, les guirlandes de Noël dans les bacs à soldes dès la veille de Noël, parce que après, les rayonnages doivent claironner l’Epiphanie. Ou alors, un temps arrêté, un temps artificiel parce qu’il ne s’arrête, il recommence. Moi, j’ai souvent aussi ce sentiment quand je rentre dans ce genre d’espace, on dirait que l’on a pas louper d’épisode Les espaces intérieurs sont vus aussi ; notamment comment l’espace librairie devient le « coin presse », celui où « nos » clients  n’ont pas le droit de lire, à comment « nos » clients ne peuvent plus rien lire du tout, parce qu’il n’y a plus rien à lire et que le classement des meilleures ventes des fictions :  « les meilleures ventes s’affichent sur trois mètres de large, numéroté de 1 à 10, comme ceux des courses à Longchamp », même celui-là disparaît  au profit des pratiques jardinage et cuisine. ( Je n’ai rien contre « accommodez les restes » de Gisèle Mattiot , au contraire, mais il ne faut pas en abuser non plus.)

Et l’on peut maudire Bourdieu d’avoir eu trop souvent raison, et remercier Annie Ernaux de justement l’avoir fait mentir (Lire « La place", absolument !) . Mais la reproduction sociale de la représentation du monde et des rêves qui fait dire à une jeune maman : « regarde les lumières mon amour » en désignant les ampoules qui tombent du plafond de l’escalator comme autant d’étoiles brillant dans le ciel de Noël, ne fait même pas peur, tant le regard d’Annie Ernaux est tendre et sans jugement.

Pas un livre à charge, ni du lieu, ni de ses consommateurs, juste un constat d’un monde microscopique, où faire ses courses devient un acte social mais où les différentes classes se côtoient, pour une fois, mais ne se voient pas.

Un livre pas cher, à mettre devant toutes les caisses,  pour faire passer le temps de l’attente acrimonique.