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28/11/2015

Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro

zaï zaï zaï zaï,fabcaro,pépites,romans graphiques,bandes dessinéesTout commence au festival quai des bulles. Avec fifille, on s'arrête devant un stand pour une raison hautement littéraire. C'est le stand des éditions "6 pieds sous terre" et leur logo est un ornithorynque. Fifille est raide dingue de cet étrange animal, hors des registres connus (de moi) et si mignon ( d'après fifille). En recherche d'une éventuelle peluche de la bêbête pour enfin satisfaire une demande pluri annuelle récurrente ( une fois à son anniversaire, une fois à Noël), je tombe nez-à-nez avec une bande dessinée, ce qui est déjà plus dans l'ordre des choses normales qu'avec un ornithorynque, et avec l'auteur qui signe à tour de crayon. Mue par un geste conditionné, j'achète. Jamais geste conditionné ne fut plus inspiré .... Mais tenter un résumé du truc est quasi aussi frappadingue que de chercher une peluche  dans un festival de B.D ...

Tout commence parce que le héros, anonyme client d'une caissière banale, a oublié sa carte du magasin. Pas la carte bleue, mais celle du magasin, ce qui fait de lui un criminel anti-social contre qui toutes les forces commerciales se lient, de la caissière au vigile. Le héros a beau clamer qu'il l'a simplement oubliée dans son autre pantalon, rien n'y fait, il tente de résister avec un poireau qui n'en demandait pas tant, mais rien n'y fait non plus. Une seule solution, la fuite.

Le road movie commence, sans ressources, sans aides, solitaire, Fabien est traqué, déclaré coupable en un enchainement sans faille d'évidences ( ben oui, il a oublié sa carte ...) mais crime de quoi ? de lèse tout court en fait, même pas de lèse-poireau ni de lèse magasin, de lèse société, en gros. Les chaines d'actualité s'emparent du moindre témoignage de ses proches, et même de témoins qui n'étaient pas là et qui ne savent rien, ce qui n'est pas une raison pour ne pas s'exprimer, tout le monde condamne. La vie privée Fabien est étalée, jusqu'à sa raie des fesses, et lui même, se conspue, battant sa coulpe de coupable à la révolte burlesque.

Du poireau à Joe Dassin, tous les poncifs de la satire sont déjoués, la parodie elle même est décalée et chute dans de très courtes répliques qui tombent juste là où on les attendait pas. J'avoue, j'ai ri, mais vraiment ri, mon homme a ri, fiston a dit, "mais qu'est-ce qu'il a de drôle ?" et fifille "Y'a même pas d’ornithorynque ..."  Pas grave, je vais leur faire faire une cure de Joe Dassin et une soupe aux poireaux, ça les fera grandir !

En effet, voilà une B.D. que je ne regrette pas d'avoir rencontrée, elle gêne les entournures, elle empêche de raisonner en rond, elle traverse en dehors des clous !

Bon, je ne dis rien du dessin, parce que je suis nulle en B.D et encore plus en description de dessins, mais je mets un exemple ( Luocine, une pensée à toi ...) et je trouve quand même, pour oser un jugement simpliste, que l'uniformité des couleurs et des traits va drôlement bien avec le propos.( que l'on ne lit pas, d'ailleurs, Luocine a raison = la malédiction de l’ornithorynque a frappé !)

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03/06/2015

Le rapport de Brodeck, Manu Larcenet, d'après le roman de P. Claudel

romans graphiques,bandes dessinées,manu larcenet,philippe claudel,le rapport de brodeckLe rapport de Brodeck vu par Manu Larcenet, forcément, ma main n'a fait qu'un geste quand je l'ai vu en librairie, je l'ai saisi, puis, je l'ai feuilleté, puis, chose incongrue soulignée par fifille : "Tu le reposes ???". Ben oui. Là, tout de suite maintenant, tant de noir à la fois, je ne sais pas, je recule.

Mais comme je suis entourée de bonnes âmes, dès le lendemain : "Tiens, il vient de sortir, j'ai pensé à toi, je te le passe ...". Non seulement les âmes sont bonnes mais en plus, elle me connaissent bien. Donc, je prends, je pose (parce qu'il est lourd) et je tourne les pages. Assez vite d'ailleurs, car il y a peu de texte en fait. Et beaucoup de noir.

Il faut le dire, c'est un bel objet, un très bel objet, même, une bande dessinée d'un format inhabituel (à l'italienne, je crois) enfermé dans un carton protecteur très sobre, élégant, raffiné. Ce qui va ni avec le propos, ni avec le dessin. Mais bon, c'est un bel objet quand même.

Larcenet, peu être "Blast" ou "Retour à la terre", là c'est celui de "Blast", en noir donc, un noir très traits d'encre de chine, précis et brouillon à la fois, anguleux, d'un noir sans nuance de gris, un noir plaqué comme des traces cruelles qui clouent les personnages sur la page, les arbres aussi, les maisons, et quand c'est blanc, c'est, en général, de la neige. 

Le village, les habitants, les cochons, les renards, le camp, le marché, Brodeck, l'Anderer, son cheval, sa mule, tout y est. L'atmosphère est étouffante, un huis-clos laid, sale, crasseux, poissant. Pendent dans une vignette des lapins sans tête, dans une autre, des poules écorchées. C'est bien le roman de Claudel, celui de ces âmes noires et lâches, celui de cette oppression, celui de cette haine de l'autre, mais où le dessinateur a fait le choix d'enlever la grâce des petites lumières, Emelia, Poupchette, la respiration de la tendresse qui fait de Brodeck, l'épaisseur de l'être faillible, mais humain, du roman.

C'est beau, c'est du très bon, de l'excellent même, mais moi, il m'a manqué des pauses, des respirations, dans le tendu de l'histoire.

Et puis, sûrement que j'aime trop le roman, que je le connais trop aussi, alors, je cherchais telle scène, telle image, l'Anderer, je ne le voyais comme cela, pas sur le même plan que les autres, à la fois plus solaire et plus lunaire.

Bref, je n'ai pas lu du Larcenet, mais du Larcenet adaptant Brodeck, ce n'est pas la bonne posture pour apprécier cette oeuvre car c'est une non-lecture de Larcenet, je suis passée à côté.

 

18/11/2014

Cats Kang Hyun-Jun

Ce manga ( qui se lit à l'endroit, ce que je n'avais pas compris tout de suite ...) est la preuve incontestable que l'âme des chats est universelle ( ce dont j'étais déjà persuadée, du fait que mes chats successifs, mon chat actuel, et ceux que je peux observer par ailleurs, prennent ce postulat au pied de la lettre, comme les humains, d'ailleurs, sauf que pour les chats, c'est vrai) et aussi que le japonais (l'homme) est étrange (pour moi, mais ça aussi, je le savais déjà aussi vu mes échecs successifs et redondants face à la littérature nippone).

De courtes historiettes mettent en scène des aphorismes : "le chat ne voit pas l'homme qui balaie, mais seulement le balai" est par exemple indéniable (ça marche aussi avec la serpillière et la fragola, je sais de quoi je parle ...) , de même que "Le chat peut dormir comme un homme alors que l'homme ne peut pas dormir comme un chat", illustre, entre autres la supériorité évidente de l'animal pour qui se rouler en boule la patte derrière la tête n'engendre aucune courbature. ou encore, une autre évidence qui m'a fait vraiment rire "le chat pense qu'il est humain" ce qui conduit "l'homme à oublier qu'il est un chat", légitime que l'on se retrouve à expliquer à une bestiole faussement candide que vous commencez à en avoir franchement assez qu'il salisse les draps de ses pattes sales ( dans le manga), qu'il confonde le sèche linge avec un hamac (chez moi). Le chat japonais, comme tout chat normal fait les choses essentielles dans le même ordre, il dort, se lave, mange, dort, se lave, mange ... C'est rassurant et plutôt drôle.

Là où j'ai ouvert des yeux étonnés, c'est sur le propriétaire de chat japonais qui nourrit son chat avec une pêche à la ligne ou s'en sert comme moyen d'obtenir un baiser indirect de sa petite amie, les allusions scatologiques, l'immaculé carrelage des W.C qui semble servir de litière au félin ... C'est parfois un peu étrange, mais l'humour passe et l'on passe un moment d'identification plutôt amusant. 

Un manga qui m'a été offert par ManU (ben, je ne fais pas des SP¤ mais ceci est une SB¤). Merci beaucoup ! 

¤ Service de presse

¤Service de blogs

14/10/2014

Césaré Fuyumi Soryo

cesare,fuyumi soryo,bandes dessinées,mangasMoi, je croyais que les mangas, c'était une B.D pour nuls de l'histoire, avec des personnages aux grands yeux et des dialogues limités à "Akaï", "Bong", "t'es mort" (je ne sais pas comment on dit "t'es mort" en japonais mais "Akaï", c'est "vas-y" et "Bong", c'est "j'ai gagné, t'as perdu", enfin, selon moi). En plus, lire à l'envers,le temps que je me sorte de ma tentative liseuse et que je retrouve mes vraies lunettes, je la voyais pas percutante l'expérience. Mais, trop tentée par C. de Jardin buissonnier, je me suis lancée. Et le problème, est que je ne peux plus m'arrêter ( au point que j'ai souscris à une carte de bibliothèque, vu que fiston et fifille ont refusé de continuer à me laisser de la place sur les leurs, les ingrats....) Du coup, maintenant, j'ai les mains qui tremblotent et la sueur au front dès que je m'approche de l'étagère des mangas, trop peur que la suite ait été empruntée, je vais finir par les planquer ailleurs, pour être sûre. Mais je sens que le bibliothécaire me guette du coin de l’œil torve de la répression de la lectrice fanatique ..)

Ce manga se situe dans le temps des Borgia, et il arrive à ressusciter l'architecture de la Renaissance, y flotte même un air de reconstitution historique à l’atmosphère fétide, fleurant bon le crime, les trahisons, les alliances contre nature, les complots en sous-mains et les rancunes tenaces. Et même si Césare y gagne les fameux grands yeux et la chevelure flamboyante en gros plans fixes, le genre Méduse du Caravage en noir et blanc, on est loin du pays de "Oui-Oui".

Le Césaré est encore bien jeune, un tant soit peu idéaliste, voire révolté lucide face aux accointances du siècle entre la religion et la politique, cultivé à l'excès, débatteur en diable et étudiant intermittent à l'université de Pise.

Dans cette université , il est le chef de la confrérie des espagnols, être le bâtard reconnu d'un cardinal n'étant pas plus choquant qu'une élection du pape contrôlée par des intérêts politiques. Il va y prendre sous son aile ( sombre, mystérieuse et d'autant plus attirante que sa chevelure en plan fixe est noire de jais), le jeune Angelo, blond, évidemment, lui, comme les blés de l'innocence. Angelo est le petit-fils d'un artisan de Florence, patronné par Lorenzo Médicis en personne, pour reconnaissance de son intelligence hors pair. Sauf que le blondinet, il est ignorant des usages en usage dans l'échelle du respect dû aux grands. C'est ainsi qu'il ignore les marques de la politesse envers le leader obligatoire des étudiants florentins, le fils de Lorenzo, Giovanni Médicis. Il accumule les entorses à l'étiquette et son franc parler naïf laisse bruire les futurs retentissements dans l'ombre des futurs super puissants de ce monde riche en intérêts divergents, et obscurs, surtout obscurs d'ailleurs pour l'instant ... (bon, si vous avez lâché maintenant la lecture de cette note, sachez que dans la vie réelle, j'en suis au cinquième tome, et que donc, après, je ferai plus court, normalement ...)

L'élection du nouveau pape se profile, le père de Césaré attend dans la semi pénombre, les pauvres grouillent à la porte de Pise, Savanarole rôde. En attendant les tomes suivants , je me laisse savourer cet étonnant voyage dans le temps et dévore des yeux la délicatesse d'un paysage toscan, des clairs-obscurs baroques aux détours du raffinement d'un dessin, la délicatesse d'une tapisserie ou d'un plafond à caisson, les rendus d'un sol pavé.

En plus, c'est en noir et blanc, c'est dire ...

04/10/2014

Moderne Olympia Catherine Meurisse

moderne olympia,catherine meurisse,bandes dessinéesL'Olympia, celle de Manet est sortie de son cadre, ce qui n'empêche qu'elle n'en est pas plus habillée pour autant et c'est toute nue et sans pudeur, juste avec sa fleur, son modeste ruban au cou, son petit bracelet et ses mules, qu'elle se promène dans le monde foutraque et délirant concocté par Catherine Meurisse.

Dans ce monde là, les tableaux sont des films, les ateliers, des studios de tournage, et les peintres ont disparu, laissant leur place à des réalisateurs-techniciens-producteurs avides ... Le rêve de cette très moderne Olympia est de tenir un premier rôle dans une superproduction, et aussi d'incarner Juliette (Ben oui, Moderne Olympia est ici davantage une romantique fleur bleue qu'une prostituée provocatrice). En attendant, comme elle appartient au monde des modèles-acteurs des Réfusés, elle n'obtient que des rôles de figuration dans les super productions officielles dont la star est la Vénus ( celle de Cabanel), perpétuellement escortée de ses trois amours échos retenus par leur ruban en laisse.

Olympia se précipite partout où elle pense avoir sa chance ( et accessoirement tente de trouver son Roméo) et sur son chemin, on croise des copines à elle, la buveuse d'absinthe de Degas, la charmeuse de serpent du Douanier Rousseau, quelques danseuses de Toulouse Lautrec et de Degas, un fifre, un déjeuner sur l'herbe ... Bref des tableaux dans le tableau à ne pas y reconnaître son maître ...

Un album séduisant, brillant, érudit, culotté et enlevé sur un air d'opéra bouffe d'Offenbach, un peu court quand même dans le propos, un jeu de piste amusant à suivre, mais plus comme une amusette saugrenue, un moment de référentes dingueries.

24/09/2014

Le chien qui louche Etienne Davodeau

"Le chien qui louche" est une croûte, une vraie croûte, dans les grandes largeurs, elle représente, de manière fort logique, un chien qui louche, un portrait de chien, et rien d'autre ; portrait qui va être accroché dans une des salles les plus prestigieuses du Louvre et cette bande dessinée raconte cette odyssée obscure et inconnue.

Sa porte d'entrée est Fabien, lui aussi obscur et ordinaire personnage, qui est, la plupart du temps, gardien de salle au musée, il change de salles, ne s'y ennuie pas. Il a rencontré une dulcinée et vient de faire connaissance avec sa tribu d'hommes, frères, père, grand-père, ce sont les Benion. Un peu étranges avait-elle prévenu, ce qui s'avère fort juste. Les Benion font depuis des siècles dans le siège provincial, dans le meuble de qualité et se tiennent les coudes. Pour démontrer leur puissante ascendance, ils retrouvent pour Fabien l'oeuvre de l'artiste ancestral, "Le chien qui louche", donc, et à leur manière quelque peu bourrue et autoritaire, ils vont entraîner le pauvre gardien amoureux dans une entreprise de reconnaissance du génie familial.

Un mystérieux habitué du Louvre plus tard, monsieur Balouchi, membre d'une aussi mystérieuse "République du Louvre, et voilà qu'entre en ces lieux majestueux, Gustave Benion, avec " son misérable cortège des peintres du dimanche" ...

Bon, l'intrigue manque de ressorts, c'est certain, mais c'est aussi drôle et surtout, le rendu du Louvre par les traits de plume de Davodeau arrête vraiment le regard. De ce lieu, il montre les salles surpeuplées et les coins déserts : de "La victoire de Samothrace" et sa foule d'admirateurs photographiant ( où la beauté de la statue éclaire plus que les flashs et semble alors si solitaire ...), au vide plein d'échos de la cour Puget, les statues de pierre y semblent résonner des mots des visiteurs qu'ils n'ont pas. Le Louvre vu comme une sorte de sanctuaire à double face, une publique, pour les stars, et une intime.

Pour moi, le sujet de la bande dessinée, c'est ce Louvre là, où les statues se dressent solitaires où les œuvres et les gardiens du temple contemplent d'un regard indulgent, les agités qui passent dans leur présent, de la hauteur que donnent les siècles de présence silencieuse.

24/05/2014

Gaza 1956 "En marge de l'histoire" Sacco

gaza 56,en marge de l'histoire,sacco,bandes dessinées,dans le chaos du mondeAutant le dire tout de go, c'est de la B.D pas drôle, mais pas drôle du tout, même, voire, lourde. Dans les deux sens du termes, c'est gros, c'est long à lire (ben oui, j'ai mis trois jours, et encore, je suis dès fois revenue en arrière, je croyais avoir compris mais non. Mais bon, je n'ai pas fait que cela pendant trois jours non plus, faut pas exagérer, c'est du lourd, mais c'est bien fait, et si je n'avais pas compris, c'est que moi, je suis néophyte, et fans la B.D. lourde, et dans l'histoire de Gaza)

Autant le dire aussi tout de go, si le sujet politique ne vous passionne pas, pas la peine, ça ne cause que de cela, pas la moindre amourette ni respiration ludique en vue. Je veux dire, on n'est pas dans "Les chroniques de Jérusalem" (même si j'ai adoré "Les chroniques de Jérusalem", ce pourquoi j'en suis arrivée à Sacco ; je suis un fil, en fait). On est de l'autre côté du mur, celui des Palestiniens, le mur n'est pas encore construit, mais c'est tout comme, c'est juste que les pierres et le béton, ils sont déjà partout.

Sacco se montre enquêtant à Gaza d'abord, puis à Rafah.  Il y a des cartes pour expliquer, parce que les territoires semblent minuscules, mais c'est super important de comprendre où les choses se passent, parce que cela explique aussi pourquoi. Son enquête n'est pas simple. Il veut retrouver ce qu'il s'est passé un certain 12 novembre 1964, mais avant, pour que l'on comprenne, il doit remonter aux origines de cette journées de meurtres des Palestiniens par l'armée israélienne, et ce n'est pas évident, évident, tellement il y a de fils qui se croisent. Il y a le rôle de l'Egypte, de Nasser, de ses liens avec l'URSS, l'arrivée des réfugiés palestiniens sur leurs propres territoires devenu israélien, leur installation dans la précarité, les hommes qui s'engagent dans la lutte et puis, maintenant, les mêmes, fatigués, floués. C'est un monde de témoignages qui défilent, tentent de reconstruire de dire et moi j'aime bien ce mode là ( pas ce monde-là, c'est autre chose ...). Sacco cherche donc les derniers témoins de ce jour oublié, le jour où les hommes de Rafah sont rentrés dans une école, certains pour ne plus jamais en sortir, humiliés des heures durant par des soldats, sans doute aussi perdus qu'eux mais plus armés et plus soutenus par une légitimité de mensonges.

L'intérêt du truc, ce n'est pas, j'ai trouvé, le récit du jour dit "de l’école" mais la retranscription imagée des difficultés du Sacco pour retrouver cette mémoire. Parce diluée dans les autres extasions, distorsions, entre les balles traçantes et les morts du quotidien, pour eux, c'est tous les jours, alors,finalement, qu'importe ce jour de plus. C'est juste un jour de plus, un jour passé, les témoins le confondent avec les autres, celui où le père est mort, celui où le fils a été porté par un vent de l'histoire qui passait par là, une rafale, une erreur.... Il y en a tellement, les vieux mélangent, les jeunes s'en fichent, ils provoquent sur les ruines les restes d'une fierté de combattre qui n'a presque plus de sens.

L'intérêt, c'est de  montrer que, finalement, ce jour de 56, terrible et meurtrier s'est noyé dans la succession des jours terribles et meurtriers, qu'il y en a eu tellement et qu'il y en encore, tous les jours. Alors quel intérêt le passé quand le présent se dilate, ne donne pas le temps de revenir scruter les événements arrières puis que c'est là, en ce moment, que les maisons sont détruites, rasées par des bulldozers qui semblent juste errants ? les attentats à Tel Aviv font grincer des dents et divisent les hommes qui accompagnent Sacco. En sont-ils heureux des enfants juifs qui meurent ? Certains oui. Pas tous. 

L'intérêt aussi, est de montrer que, finalement, le seul dépositaire de cette histoire, est cet auteur, Sacco, et nous, à travers lui, et donc qu'elle leur est volée, aux victimes, transférée à ceux qui ne l'ont pas vécue et qui sont partant les seuls à qui comprendre quelque chose. Constat plus qu'amer.

11/05/2014

Les mauvaises gens Etienne Davodeau

les mauvaises gens,étienne davodeau,bandes dessinées,romans graphiquesLe titre m'a induit en erreur, j'ai pensé qu'on allait me raconter une histoire de beaux salauds, or en fait, c'est l'inverse, c'est une histoire de bels gens. On comprend vite que Marie Jo et Maurice, ce sont des profondément gentils, profondément croyants et en dieu et en un syndicalisme quasi révolutionnaire, une gauche catholique en pays de Mauges.

Marie Jo et Maurice, ce sont les parents de Davodeau dessinateur, il les biographie en leur remettant dans leur contexte, les années cinquante, le pays des Mauges, dit celui des "usines à la campagne" : un territoire étriqué, dans tous les sens du terme, le paradis de l'usine à chaussures, côté patrons, s'entend. Je ne sais pas en vrai, mais sous la plume de Davodeau, les Mauges, on n'a pas vraiment envie d'y aller voir pousser les palmiers ...

Au fil de l'histoire reconstituée de ses parents, l'enfance, les petites études, toutes petites parce qu'il faut aller travailler, l'apprentissage, Davodeau montre les particularités de cette époque en ce lieu : un avenir borné, alors que la France est encore celle du plein emploi, des piliers en ferment l'horizon, les saints patrons de l'usine qui vont dans la main d'un clergé pontifiant les bonnes morales, surtout celle de l'obéissance, de la soumission aux lois du profit sur le dos d'une ruralité qui s'engouffre dans les portes des usines. Maurice et Mari Jo font parti de ceux qui aspirent à un peu plus d'air.

Mari Jo commence sa carrière en collant des semelles de chaussures à longueur de longues journées. Maurice a un plus de chance, il est apprenti mécano dans l'atelier du coin, et au moins, lui, il apprécie ce qu'il y fait. Leur ouverture au monde se fera avec la JOC, ils deviendront des militants à leur pointure, luttant simplement pour un peu plus de droits et de respect, sans grand discours, mais au jour le jour. C'est un bel hommage, c'est peut-être aussi, pour moi, en tout cas, la limite de ce Davodeau là. Maurice et Mari Jo, ils vont tout droit, toujours fidèles humanistes, jamais montrés doutant. Mais c'est sûrement le contrat que l'auteur a passé avec leur vérité. D'ailleurs, l'histoire s'arrête à leur bonheur ressenti le soir de l'élection de Mitterrand, on se doute qu'après, ce sera plus dur pour ces purs ordinaires.

Ce que j'ai préféré en réalité, c'est le regard de l'auteur d'aujourd'hui sur cette période qu'il explique en restant à une juste distance, revenant en arrière pour livrer les traces d'une véracité qu'il touche du doigt et remet à jour, les vestiges de la guerre d'Algérie, le parcours d'un prêtre ouvrier ... et ses parents, lisant et commentant ses planches, celles que l'on vient de lire nous aussi. Le procédé est un peu le même que dans "Mauss", sauf que là, les trois, ils sont liés par la tendresse.

24/04/2014

Lulu femme nue Davodeau

Lulu femme nue, Davodeau, romans graphiques, bandes dessinéesLulu est une femme ordinaire, plus qu’ordinaire même, une femme transparente, négligée, du genre qu’on ne regarde plus depuis longtemps et qui s’est perdue de vue. Après 16 années de femme au foyer, elle cherche un emploi, mais ce temps passé entre trois enfants et un mari imbuvable l’ont voûtée, pliée. Lulu a les cheveux en berne, le jean informe, les rides qui lui tombent comme des cernes sur l’âme.

A la suite d’un entretien d’embauche humiliant, dont on devine qu’il n’est pas le premier, Lulu ne rentre pas chez elle. Pourquoi ? Ce n’est pas dit, on peut penser qu’elle a juste besoin de vide, ou de dire non, ou d’agir pour elle, ou les trois à la fois. Modeste dans sa révolte, Lulu passe la nuit dans un hôtel, sans bagage et sans suite. Une autre solitude ordinaire croise la sienne, celle d’une voyageuse de commerce, et Lulu s’en va alors un peu plus loin. Lulu fait une fugue au bord de la mer, à son âge, ce n’est pas raisonnable. Avec son vague à l’âme toujours flottant et le jean toujours en berne, Lulu va sur la plage, vers des moments à elle, va regarder les paysages et les autres. Elle ouvre la parenthèse de la générosité et des rencontres. Et comme elle a, quand même, de la chance, elle va en faire deux belles, d’amour et d’amitié, avant de retourner, sans doute vers sa normalité qui l’appelle, comme si d’invisible, elle devenait indispensable ...

Bref, un road movie de l’âme de celle qui ne savait plus qu’elle en avait une.

Pour tendre un peu son fil narratif, Davodeau divise son récit en périodes : chacune est connue et racontée, par un seul des personnages de l’assemblée de ses amis, réunis chez elle, sur la terrasse, autour de sa fille adolescente et de ses deux fils qu’il s’agit de coucher, en attendant. En attendant quoi ? Ben, justement ... Lulu n’est pas sur la terrasse, son affreux mari lamentable non plus ( car autant on s’attache à Lulu, autant on lui collerait bien une série de peux de bananes sous les béquilles à celui là ....) et on comprend rapidement que c’est dans la maison que se tient le fin mot de l’histoire.

Même si j’ai été moins touchée par cet histoire que par « Chute de vélo », du même auteur, c’est par pure subjectivité, car c’est un album fin, très fin, une histoire de gens ordinaires qui défaillent, un temps, de l’infra ordinaire. Ils sont regardés un peu autrement et l’auteur leur donne une épaisseur généreuse (mis à part au Tanguy, donc la rédemption n’est pas gagnée). En deux tomes, à lire impérativement à suivre, sous peine de frustration énervée.

 

01/03/2014

Chute de vélo Etienne Davodeau

Chute de vélo, Etienne Davodeau, bandes dessinéesUn village immobile dans une torpeur de chaleur, quelque part dans une campagne dépeuplée, des champs, de légères montées, de légères descentes. Une rue immobile, deux maisons face à face ; l’une est vide, l’autre en travaux. La maison vide est de ces maisons un peu tristes qui ont été peuplées de cris d’enfants et de courses dans l’escalier et où le silence est devenu le seul propriétaire de la poussière. Les vieux planchers et les matelas sont en friche, le jardin est devenu ronces et broussailles.

Arrivent la lumineuse Jeanne, son tendre mari en short, leurs deux enfants presque sages et le cousin, un peu plus grand, fils d’un frère qui ne viendra pas, parce qu’il ne veut plus venir là depuis longtemps. Arrive ensuite l’oncle Simon, celui qui vend des voitures, sans vraiment aimer cela, mais surtout survivant d’un accident qu’il mime jusqu’à plus soif.

Il s’agit de leur dernier été dans cette maison. La mère de Jeanne et Simon est à l’hôpital où elle se croit chez elle. Elle a des trous dans la tête et il faut vendre, et pour vendre, il faut vider et nettoyer. C’est ce qu’ils sont venus faire, tous les trois. Trier, enlever meubles et poussières, débrouiller, pendant que les trois enfants lorgnent sur la maison d’en face où se joue une autre histoire entre le patron maçon un peu con, et son arpèt. Une histoire simple d’enfants qui jouent à se faire peur, d’une parole de trop et un mini drame à la hauteur de ces jours qui coulent, entre famille et mélancolie. Et puis, il y a aussi Toussaint, l’ami de toujours de Jeanne et de Simon. Toussaint qui aide et rôde pourtant autour d’eux comme autour d’une faute inavouable. Evidemment, à la fin, on saura ... même avant, pourquoi Toussaint a un souci avec le repentir ...

Mais, jusque là , le temps de cet été, la mère revient passer quelques temps avec eux, dans ce lieu qui n’est plus le sien, comme les siens ne le sont plus non plus. Les jours s’écoulent, plein du quotidien, on secoue, on dit trois mots, deux de tendresse et deux pour chambrer. Une blague, un geste anodin, on se connaît si bien ... On mange le soir sur des chaises en plastique, sous l’arbre, dans la cour où le jour, il fait trop chaud. On boit une bière. On cherche l’arpet, qui a disparu, puis la grand-mère qui a fait une fugue et qui regardait de trop près la rivière. Simon tombe de vélo, le petit arrive à en faire.

Un peu de la vie des autres, d’un moment qui soude et sépare, des secrets presque minuscules qui s’effritent, des dessins justes plein de trop de trucs qui touchent et font rire, des répliques d’une simplicité qui fait mouche. Je l’ai lu, je l’ai fini, et j’ai recommencé du début. Je l’ai refini. Et j’arrête là pour le moment, vu que c’est un prêt, qu’il falloir que je le rendre. Je n’ai plus qu’à aller l’acheter  ...

22/09/2013

Chroniques birmanes Guy Delisle

myanmar.jpgAyant été complétement convaincue par l'apparente simplicité du propos des "Chroniques de Jérusalem" et la profonde complexité que révèlent sous leur aspect anecdotique, ces petites planches semblant crayonnées seulement, c'est d'un oeil confiant que j'attaquais la même sobriété graphique du même auteur en Birmanie, comme le titre l'indique.

Le principe est le même, sûrement autobiographie, ce "roman graphique" retrace le départ, la vie quotidienne, puis le retour de l'auteur-accompagneur de sa femme, en mission humanitaire, quant à elle. Lui se retrouve père au foyer en proie à la gestion du quotidien dans un pays où il est loin d'être évident, le quotidien, le sien, bien sûr, mais bien sûr aussi, et surtout, celui des Birmans. Toujours sobre et détaché, l'auteur ne prétend pas faire un cours de géo-politique, et c'est ça qui est bien : la chaleur, et comment la gérer dans un pays où les coupures d'électricité n'ont d'égal que la fréquence et la violence des averses durant l'autre saison, comment trouver une maison, une piscine, une occupation ...

Evidemment, ces petites chroniques de la banalité tracassière et absurde, se doublent de leurs causes : la dictature, la corruption généralisée, la fermeture du pays à toute langue que celle de bois, la paranoïa militaire contagieuse qui assure la fermeté du régime. Tout ce qui fait que les journaux ont des trous, les sites internet des absences de communication intempestives, les DVD de drôles de titres, que les bouteilles d'encre apparaissent ou disparaissent sans autre logique que celle, absurde toujours, du système politique obscur qui rode partout de ses mille pattes, les visibles mais aussi les invisibles. A quelques pâtés de maison du dessinateur, pourtant, la demeure de la Prix Nobel, Suu Kyi, enfermée volontaire, sans qu'il soit possible de s'en approcher, sans qu'un bruit de révolte ne puisse en sortir. Sans jugement aucun, l'auteur montre à quel point la parole et même la pensée est cadenassée. Reste aux Birmans la méditation, le bétel et leur amour immense pour les enfants.

Un regard tendre, amusé et amusant, qui ne pas néglige de pointer au passage l'incohrence de l'attitude des Grandes Nations et des politiques économiques complices. Et entre autre, les conséquences sur l'action humanitaire. Ce sera juste mon petit bémol : les épisodes qui se focalisent sur les ONG, leur rôle contrarié, leur mission impossible, leur choix déontologiques, c'est interessant, soit, mais un peu didactique quand même ... Je chipote, hein, c'est un petit bémol de rien du tout ... Un "reportage" de derrière les barbelés qui touche plus qu'il ne moralise ni n'assomme, c'est à lire.

30/07/2013

Peter Pan 1. Londres Loisel

peter pan,loisel,bandes dessinées,pépitesUn passage chez ManU, où je vois une note sur cette série. J'avais adoré, je ne m'en souviens plus du tout ( juste que ça parle de Peter Pan et que ce n'est pas pour les enfants). Tiens, à relire. Le hic, étant que j'avais lu cette série au temps béni où je fréquentais les bibliothèques et où j'y empreintais des livres, enfin, surtout des BD, en fait. Les romans, je n'ai jamais pu, ou alors des que je ne lisais pas pas, ce qui n'était pas très productif. Et puis, j'ai arrêté les BD. Et ma carte d'abonnement n'a plus servi qu'à alourdir la liste d'emprunts de mes enfants.

Un passage dans une librairie avec mes dits enfants. Je leur annonce  en y rentrant : "Evidemment, je ne prends rien pour moi, j'ai assez, c'est juste pour vous, pour les vacances, là où l'on va cette année, il n'y a pas de librairie, enfin si, mais pas en français." En fait, je tentais juste de leur refiler ma principale trouille ne pas en avoir ( des livres) assez d'avance, ce qui a assez bien marché, vu la somme retirée par ma carte bleue.

Par hasard, je traine au rayon BD, juste histoire de les empêcher d'en acheter, vu que les BD, ils vont me les lire en une heure à peine, et que des heures, on en a plusieurs à tenir, voire des semaines. Mes affreux lecteurs lisant dans la voiture, en plus, comme moi, d'ailleurs, il faut assurer la logistique livresque avec fermeté. ( Quand ils me liront, j'entends déjà les sourires en coin  ....)

Par hasard toujours, je tombe sur Loisel. Non, j'ai " Le Turquetto" en route, qui a l'air drôlement bien et trente deux livres dans ma valise, ni virtuelle ni numérique, de vrais livres que je ( dit mon homme) vais porter de mes petites mains jusque dans ma future villégiature pour trois semaines ...

Evidemment, ce qui devait être, fut ...

Des dessins, je ne dirai rien. Je pourrais dire que Loisel dessine super bien, avec plein de détails, que la fée Clochette est super jolie, mais elle rougit facilement, et moi aussi ( de honte pour la qualité de ce commentaire, en ce qui me concerne).

Loisel réécrit Peter Pan et c'est beau et triste comme un conte de Noël de Dickens ( Je n'ai jamais lu Dickens, mais c'est comme cela que je l'imagine). On découvre un Peter Pan transposé dans le monde d'Oliver Twist ( j'ai vu le film, ça ressemble). Les bas fonds londoniens au temps de la violence victorienne, les sales trognes des miséreux, la cruauté faite aux enfants, les tavernes, la neige qui tombe à si gros flocons qu'elle " habille les pauvres" , les putains salopes et vicelardes, pas une seule au grand coeur qui prendrait la pauvre Peter sous son aile, au contraire ... Peter se réinvente une vie meilleure en se faisant conteur pour une bande d'orphelins qui boivent ses mots chauds, doux et tendres au travers de la porte du " Children hospice". Il leur mime les gestes de la comédie de la vraie maman des rêves d'enfants, celle qui sent la vanille en le bordant dans les draps du soir ...

La magie des histoires a été donnée à Peter par Mr Kundal, un veil homme qui s'est fait son protecteur. En plus de la soupe, il lui a appris à lire, à compter et à croire en la force de l'imaginaire ( il vaut mieux, vu que la réalité de Peter, ce n'est pas vraiment très féérique, on s'en doute, avant même de voir la harpie qui lui sert de famille unique). Cette nuit là, Mr Kundal va lui raconter une partie de son histoire, celle de son père, marin disparu, et lui confiera un livre, d'autres histoires dont celle d'un autre marin, Ulysse. Et Peter de commencer sa propre Odyssée grâce à la sirène Clochette, drôlement jolie donc.

On est très loin de Walt Disney, et moi je préfère ( même si je n'ai jamais vu l'adaptation de Walt Disney) et mes enfants aussi ( ils n'ont jamais vu l'adaptation non plus, donc je suis assez sûre de moi sur ce coup là !)

N'empêche qu'on a à peine temps le temps de faire connaissance avec le monde du Capitaine Crochet à la recherche du trésor que l'on sait et gardé par le gardien que l'on sait, que c'est fini. Même en regardant tous les détails des super beaux dessins, je n'ai pas mis plus d'une demi heure à le lire cette super BD. En plus, frustrée, parce que je n'avais pas la suite, là maintenant tout de suite ! C'est rageant, du coup, je l' ai refilée à mon fils aussitôt, histoire de rentabiliser le temps de lecture.

Au fait, on ne sait jamais, si d'aventure les lectures de mon fiston vous passionneraient ( ce dont je ne doute pas, bien sûr ...), son bébé blog, c'est ici et pour les fautes d'orthographe, je denie toute ingérence dans son éducation !

 

 

 

26/07/2013

Nous n'irons pas voir Auschwitz Jérémie Dres

dt_common_streams_StreamServer.jpgC'est par un long périple que l'on arrive à un livre comme celui-ci, roman graphique, comme on dit en noir et blanc, au graphisme minimaliste ( enfin, que je dis moi, n'y connaissant rien en graphisme même a minima), pour l'auteur mais aussi, parfois pour le lecteur. Pour Jérémie Dres, c'est la recherche de son histoire familiale, pour moi, une histoire de rencontres qui m'amena un moment à marcher dans ce même pays que lui, à savoir la Pologne, sur d'autres traces que les siennes, mais assez proches pour qu' elles soient en écho ( notamment concernant l'attitude des autorités polonaises vis-à-vis de la conservation de la mémoire juive).

Le titre de cette bande dessinée pourrait paraître provocateur, mais tel n'est pas le but de cette histoire, ne pas aller à Auschwitz n'est pas nier Auschwitz, mais vouloir voir à côté de la "Catastrophe" en plus de voir la "Catastrophe". Cette démarche est le choix des deux frères, les deux protagonistes, Jérémie, l'auteur, donc, et Martin, plus "accompagnateur".

Unis par le souvenir de leur grand-mère, ils ont planifié leur séjour : Varsovie, puis Cracovie, pour un festival de la culture juive polonaise. Le hasard les mènera aussi dans la campagne, à Zolechow, une sorte de berceau en milieu hostile. Car on n'a cessé de les prévenir, les Polonais ne voient pas les gens comme eux d'un bon oeil, ne voient pas leur retour, ou leur recherche, comme un retour ou une recherche mais comme un acte d'intrusion, voire d'accusation.

Leur grand-mère n'a d'ailleurs pas cessé de leur répéter : "pas une Polonaise, ni une Allemande". Donc, acte, même si eux, ni pratiquants ni militants, semblent tout d'abord là en simples observateurs, tout étonnés de découvrir qu'ils ne sont pas les seuls chercheurs.

A Varsovie, ils cherchent les traces de leur famille polonaise, à partir de la seule personne qu'ils en ont connue, Téma Dres née Barah, à Varsovie et exilée à Paris dès 1921 et des seuls souvenirs qu'elle leur a racontés : sa mère, la chapelière, son père, l'entrepreneur de maison, quelques brides d'une histoire individuelle, l'histoire d'une maison à six étages qui n'en a plus que trois par la grâce d'une reconstruction " à l'identique" de la vieille ville de Varsovie .... De ce passé, ils retrouveront quelques pierres, mais surtout, ce qui est décrit, est la conservation problématique de l'histoire juive en Pologne, pendant la Shoah et avant la Shoah. L'auteur se place de maintenant : ce n'est pas ces "cinq années d'anéantissement" qui font de la Pologne le territoire du cimetière génocidaire qui est son point de mire, mais "le reste", c'est-à-dire " plus de mille ans de vie et d'histoire du peuple juif" en ce pays.

Ce que les frères constatent est qu'il en reste bien peu de choses de cette pourtant longue histoire, beaucoup de cimetières oubliés et d'oublis enterrés. Ils cheminent entre ce passé fantômatique et le présent en focalisant sur les tentatives de restauration de l'identité juive, ils rencontrent des rabbins ( dont un américain qui parle à peine polonais ...), des ex-exilés de 1968 ( rien à voir avec le 1968 que l'on connait), des juifs "nouveaux" qui se découvrent juifs et ne savent qu'en faire, d'autres, jeunes et branchés, ou encore des vieux militants d'une pléthore d'associations de pléthore d'obédiences, conservatrices, orthodoxes, réformées ... Ils apprennent et nous avec, de l'auteur de "La fin de l'innocence", Jean Yves Potel, comment les Polonais ont tenté de se blanchir, d'effacer le souvenir de la présence juive avant, de faire oublier leur rôle pendant, de masquer un antisémitisme prégnant encore après, sous couverture d'antisionisme, voire de méfiance anti communiste.  

Une bande dessinée documentée et documentaire qui alterne avec le parcours plus intimiste des deux frères. Un texte très personnel de Martin Dres clôt d'ailleurs les dessins de son frère, suivi de la reproduction de quelques photos de la famille et des résultats de leurs recherches. Ces ajouts ouvrent l'enquête sur le passé pour conclure cette histoire du présent. Bien vu.

On peut aussi compléter en allant voir le site officiel du livre qui présente le cheminement sous forme d'archives phographiques du voyage initiatique avec résumé et articles de presse. Et j'en profite aussi pour rajouter deux liens : le premier vers une note de Dominique qui présentait un livre ( que je n'ai pas encore lu) qui semble passionnant pour qui le sujet intéresserait : "La peur" de Jan Gross et un autre vers une présentation de celui de Jean Yves Potel, "La fin de l'innocence" ( que je n'ai pas encore lu non plus, nom d'une pipe !).

 

L'illustration choisie est celle de l'opération "I can stell see their faces" lancée en 1994 par Golda Tencer, ce sont des affiches immenses accrochées aux façades des maisons de la rue Prozna à Varsovie, réalisées à partir de photos de famille conservées par les survivants. Selon l'auteur, Jérémie Dres, ces façades sont délabrées et peu entretenues, (vouées à l'oubli ?).