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22/02/2015

Le village évanoui Bernard Quiriny

le village évanoui,bernard quiriny,romans,romans belgiqueChatillon-en-Bierre ... personne ne descend plus, personne ne va plus nul part, tout le monde y reste ... Tel est le postulat que l'auteur a imposé à son microcosme ...

Chatillon-en-Bierre, comme son l'indique, est un gros bourg de la Bierre, le genre de bourg que l'on aperçoit parfois au fond d'un paysage croisé d'un clin d'oeil indifférent que l'on jette à travers la vitre de la voiture lors d'une transhumance autoroutière et que ne laisse aucune trace sur la rétine, et aucune envie d'y séjourner. Y'a même pas le panneau indicateur avec "le plus joli des concours de façades fleuries de géraniums" ... Y'a rien.

Un bourg et un canton rural, des habitants dedans, la plupart y sont nés et ne comptait pas vraiment en sortir, les autres y était arrivés par commodité financière et ne comptait pas vraiment y rester. Ou plutôt, la question ne se posait pas jusqu'au jour où ce n'est tout simplement plus possible de le faire ... En effet, un beau matin normal, une frontière invisible va trans former le village en vase clos sur lui même : toutes les voitures tombent en panne au même endroit, et, à pieds ou à vélo, les chemins deviennent sans fin ... Il s'avère rapidement que, sans que l'on sache pourquoi, ni pour combien de temps, Chatillon-en-Bierre est coupé du reste du monde (ou alors le reste du monde est coupé de Chatillon-en-Bierre)

Reste à l'intérieur tout ce qui constituait Chatillon-en-Bierre, c'est-à-dire pas vraiment grand chose (coup de bol pour des touristes égarés, il n'y a même pas de camping ...) : la mairie et le maire, la gendarmerie et quelques gendarmes, une grosse superette et des plus petites, une église, peu fréquentée jusque là, des fermes, des grosses et des plus petites ... L'électricité fonctionne (preuve que le monde n'a pas disparu et que Chatillon-en-Bierre n'est pas devenue une comète ...) mais plus aucun avion ne passe dans le ciel( ce qui pourrait laisser croire l'inverse de la comète).

Le monde se fige autour de la petite communauté pour un temps indéterminé et les premiers moments de stupeur passés, les habitants s'organisent, dans un calme relatif, autour du maire qui se découvre une âme de chef, on se rationne et on s'installe dans l'attente, instable.

Dans l'attente d'une sortie ( de sorties, sous toutes leur forme), se révèlent les failles sociales et humaines. Peu de personnages sont vraiment individualisés, le maire, le prêtre, un fermier dissident, un écrivain égaré à qui manque la postérité, les chatillonais sont les miroirs anonymes de nos comportement grégaires.

Fable morale ? peut-être ... mais alors sans morale à en tirer. Nous ne sommes pas chez La Fontaine, même si il y a quelque chose de "nos amis les bêtes" dans cette expérience de la ruralité au pays de la science-fiction, (ou alors l'inverse), très agréable à lire, qui prête souvent à sourire, mais un chouia moins grinçante que dans le recueil de nouvelles du même auteur "Une collection particulière", où la plume de l'auteur m'avait davantage caressé le poil.

28/04/2013

Une collection particulière Bernard Quiriny

une collection particulière,bernard quiriny,nouvelles,nouvelles belgique,incongru mais bienUn recueil de nouvelles, disons, pour ne pas faire dans l'originalité, particulier, d'une composition, particulière et d'un fantastique particulier aussi (tant qu'à manquer d'adjectifs, autant l'avouer tout de suite ...). Quiriny s'inspire de Borges, d'ailleurs c'est lui qui le dit, de Calvino ( celui des "Villes invisibles") et il y a du Huysmans de "A rebours" dans le personnage qui lie certaines de ces nouvelles entre elles, le dandy collectionneur, Pierre Goulde. Elles ont un début et une fin, soit, mais surtout se déploient entre elles en trois séries conjointes.

La première série est celle nommée "Une collection particulière" : Pierre Goulde, fin collectionneur de raretés littéraires, présente au narrateur les différentes pièces où il amasse des ouvrages classés par lui selon leur spécialités, extraordinaires, d'exception, Goulde en possède des centaines. Il y a les livres qui ont tué leurs auteurs, ou leurs lecteurs, ceux qui ont sauvé des vies, ceux qui sont rongés par l'ennui, ceux qui se refusent à la lecture si le lecteur n'est pas en "tenue correcte exigée" ... La section que j'ai préférée sont les "en quête de perfection" : après la mort de leur auteur, les livres s'auto-améliorent, se réécrivent tout seul, en cachette, ils se retranchent des adjectifs, des phrases, se tournurent autrement, bref, se rétrécissent (ou s'enrichissent, mais c'est plus rare, à croire que la perfection serait dans l'épure).

 La seconde série pourrait être de science fiction, mais ce n'est pas tout à fait cela non plus. Quiriny la nomme "Notre époque" et y pose un postulat à chaque fois différent, postulat qui génére des situations à minima cocasses, savoureuses, malicieuses, labyrinthiques, insondables comme des rameaux de pieuvres logiques. "Notre époque numéro 1" explore les conséquences d'un monde où les hommes se sont vus octroyer une résurrection systématique, ce qui n'est pas sans changer toutes les donnes religieuses, économiques, sociales, voire littéraires ... Avoir deux vies, en effet, ne donne plus la même valeur à la première, puisque l'on dispose d'une session de rattrapage : la lecture de Proust s'en trouve retardée, la mère ne tremble plus pour son enfant, et quid de l'abonnement au gaz ?

La troisième série est plus descriptive. Quiriny invente des villes, chacune possédant une géographie problématique ; la ville où l'on ne vit qu'un jour sur deux, la ville qui entraîne dans son autodestruction tout espace qui lui est conjoint aussitôt, et aussitôt contaminé, la ville où les souvenirs ne peuvent s'effacer, la ville qui construit sa double de l'autre côté de la rive  ...

Un livre fantaisiste, jubilatoire, incongru, surprenant et drôle, érudit, nourri de références en forme de clins d'oeil, qui génére lui aussi son double, un reflet de la fantaisie plutôt torve car l'amusement jongle avec l'ennui dévastateur, la destruction, la mutilation, la disparition, l'engloutissement : moi, je me suis dit que cela pourrait faire le même effet que, si en secouant une boule de neige avec du connu dedans ( genre la Tour Eiffel), le connu se mettrait à faire "Meuh" : une tour eiffel qui se trompe de jouet, quoi.

A lire avec délectation, en tout cas.

 

Athalie