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10/10/2014

Daewoo François Bon

Moi, quand la fibre sociale me prend, je ne la lâche plus, au cas où mon mauvais génie me traînerait encore ailleurs, vers de fictives prairies .... J'ai donc profité de la ficelle un peu tordue par laquelle ce livre est arrivé chez moi (ma copine G. qui me l'a prêtée était dans l’événement que l'auteur décrit très bien ici). Un essai entre mes mains (mais en est-ce vraiment un ?), c'est rare, le dieu des romans m'en gardant bien. On ne sait jamais, je pourrais ouvrir un œil sur la vraie réalité et m’apercevoir qu'elle est encore plus laide que les bouquins glauques que je m'avale avec délectation, eux. Le noir, je le préfère en faux. Et là, c'est du vrai. A la sauce François Bon.

Daewoo, tout le monde s'en souvient encore, peut-être, un peu ... Trois usines d'une grande chaîne de fabrication coréenne qui s'implantent dans les terres désertées de l'économie de marché, le nord de la France, ses habitants et ses paysages dévastés par la fin des hauts fourneaux. A grands coups de trompettes, politiques, et de soutien financiers européens, Daewo et ses hangars de production électro ménagère fut présenté comme le début du salut. Quelques années plus tard, c'est le salut final du dirigeant corrompu, et la fuite des matières premières vers un avenir plus rentable. Les ouvrières, elles, sont restées sur le carreau du sur place. Et la mémoire collective les a estompées, prise par d'autres comme elles. Toujours les mêmes, plus ou moins, on finit par les confondre les plans sociaux, les enregistrer en arrière fond sonore, un fond sonore de crises perpétuelles. (Non, pas d'analyses politiques de ma part, c'est en gros, ce qu'explique l'auteur, en mieux écrit, pour expliquer sa motivation de parler de ces femmes-là.)

Il raconte comment il a recueilli leur témoignages. Il les recueille mais ne fait pas que les transcrire. A la manière de Pérec, dont il est un grand admirateur (je peux que le rejoindre), il met la parole en espace, côté théâtre, et côté friches industrielles, à la manière de "Espèce d'espace" . Il montre le rôle que le paysage joue, les rouleaux de fils à clôture vert rigides qui ceinturent l'abandon des entrepôts, les terrains d'entrainement pour futurs chiens de combat ... Comme les anciennes importations  venues d'Asie ont fait pousser en ces terres du nord, des espèces exotiques  entre les gravats, des femmes aussi ont poussé là. Et elles racontent, elles, qui ont été effacées du carreau de la vitre, comme des gouttes de poussière, elles racontent leur solitude, le suicide de l'une, la fraternité, et la fragilité de cette fraternité, déjà effacée, comme la lutte, dont il reste peu de chose, un cahier, tenu par l'une d'entre elle, et les articles dans les journaux, de plus en rares, les liens entre elles, qui se sont faits et défaits, de brefs moments d'illusion dans la chaleur éphémère des palettes brûlées. Espace, femmes, monologues, errances de l'âme, que  l'auteur reconstruit. Un auteur en empathie, pudique, pas de mots vulgaires en leur bouche, pas de phrases incorrectes, pas de réalité crue, un lissage humaniste qui, pour moi, est le seul (petit) défaut de ce livre.

Ce choix, respectueux, enlève aux voix un peu de leur individualité, je finissais par les confondre un peu toutes, mais peut-être est-ce que c'est cet effet que François Bon a voulu atteindre, faire entendre une voix collective. Malgré ce moindre bémol, tout personnel, un livre qui harponne l'indifférence, et m'a mis le nez dans la saleté du réel. Et je ne dirais pas que cela fait du bien, il n'est pas écrit pour cela.