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24/11/2015

Le royaume, Emmanuel Carrère

le royaume,emmanuel carrère,romans,romans français,pavésAprès l'avoir égaré sous mon lit tout l'été, je lui ai donné un coup de plumeau, et il avait à nouveau le goût de la tentation, ce royaume. Me voyant ce titre là enfin en main, mon homme, qui passait par là m'avertit, le fruit avait bon goût mais comportait des longueurs ...

Mais, si il y a une lecture dont je n'ai pas voulu démordre, c'est bien celle-là, et j'avoue, j'aurais bien voulu contredire mon homme, mais cela ne sera point, car longueurs il y a.

Il faut dire que l'entreprise est ardue, tordue et peu glamour. Effectivement, il parait au départ quand même quelque peu casse gueule d'aller se fourrer dans les origines du christianisme tout en mettant en scène à la fois sa propre tentative de conversion et son propre doute, son chemin de Damas et sa descente de foi.

Carrère se met en scène, plus que jamais dans ce que j'ai lu de lui, entre l’enquêteur septique et croyant sincère, entre fin connaisseur des textes évangéliques, de leurs glossaires et commentaires, et romancier qui recoud les morceaux manquants de la parole et des écrits des apôtres de la première génération. 

Carrére reprend ses classiques, l’évangile de Jean qu'il a annoté dans des cahiers au temps de sa conversion, puis celui de Luc dans le temps de son enquête. Il suit aussi Paul, fait résonner ses lettres et épîtres dans leur contexte, il reconstruit aussi le contexte, tant qu'il y est, sans vergogne puisqu'il nous le dit, qu'il ne sais pas, mais suppute, élague des hypothèses, tisse des liens entre Sénèque, le bouddhisme, et le Christ dans le même élan sans mysticisme, pour faire bouger les paroles figées par des siècles de polissage.

Cette entreprise de dépoussiérage, cette démarche iconoclaste de repeindre des images pieuses, j'avoue que je l'ai trouvée passionnante, moi que le fait religieux interroge peu. Comme tout le monde, j'ai une culture religieuse de surface, je connais les différents points du dogme. Mais les rares fois où mon esprit convoque une image du Christ, il a les cheveux longs et blonds, la tunique blanche des images d'Epinal. J'ai toujours eu un faible pour les bondieuseries, comme on a un faible pour les fraises tagada autres que celles à la fraise, les violettes qui piquent par exemple. Mes enfants se moquent toujours de ma propension à acheter du sirop au cactus ou de l'eau pétillante au pamplemousse, plutôt que de la grenadine ou de la menthe. Et c'est ce goût là qui m'a régalé chez Carrère, celui du type qui cherche, sous l'artifice du dogme, les aspérités qui font que l'histoire pique à nouveau, acquiert un fond de réalisme et finalement de réalité plus vraie que l'histoire brute. (si vous m'avez suivie, cela donne l'équation suivante : fraises tagada à la fraise = histoire brute versus fraises tagada violette = "Le royaume", je pense que Carrère serait fier de moi sur ce coup-là ... en toute modestie.)

Le christ selon Carrère, donc, il est plus passionnant que le vrai. Alors oui, il y a des longueurs, j'ai failli laisser tomber à certains moments, j'ai mélangé Luc et son maître, je n'ai pas toujours suivi toutes les finasseries des entourloupes entre juifs pharisiens. Par moments, même, les tensions entre la foi selon saint Jacques et celle selon le saint son frère n'ont provoqué chez moi nul émoi. J'avoue aussi, tant qu'on est dans la confession, que j'ai passé quelques pages ( au milieu, quand l'enquête se fit trop pointilleuse pour moi), mais très franchement, c'est un livre qui respire l'intelligence, à défaut d'aboutir à une vérité.

 

17/10/2014

D'autres vies que la mienne Emmanuel Carrère

Emmanuel Carrère a pris des vies et les a empilée dans la sienne, un peu à la manière de poupées gigognes, il a tiré les histoires les unes après les autres, et elles prennent forme entre elles, se rentrent les unes dans les autres à la fin, ces histoires de tristesses, de pertes et de vies.

Ski Lanka, quelques heures avant le tsunami de décembre 2004, dans un hôtel de luxe en hauteur, s'ennuient l'auteur, sa compagne et leurs deux fils. Ils s'ennuient comme on peut le faire dans un hôtel de luxe au Skri lanka, en culpabilisant d'être mous et sans envie ... mais c'est que le couple vacille et joue peut-être un dernier pas de deux avant de s'éloigner. La première histoire n'est pas la leur, mais celle d'un autre couple, Delphine et Jérôme, radieux, heureux, aperçus quelques jours plus tôt, avec le père de Delphine, amoureux de ce coin là, heureux de ce fille, de ce gendre, de ses amis, de sa petite fille, qui ce matin-là, va disparaître dans la vague. Elle s'appelait Juliette. Le petit groupe de hasard se forme le temps de quelques jours autour de la tragédie, celle-là et celle d'autres, qui errent et tanguent dans ce temps d'après, une bulle avant la vraie souffrance, qui fait tomber, ou pas.

Retour en France, autre histoire, celle de Juliette, la sœur de la compagne de l'écrivain, qui se meurt d'un cancer, récit de cette programmation du deuil et fin. Et c'est alors que tout commence, en réalité. Un peu comme dans "L'adversaire", Carrère enquête et remonte le cours de cette vie, de ce mystère qu'est finalement une vie ordinaire, pas ordinaire. Il passe par des biais, surtout celui d'Etienne, l'alter égo de Juliette, le juge dit rouge, qui clopin clopant, monte sa lutte souterraine contre les organismes de prêts à la consommation, joue et gagne. Rien de retentissant, une lutte ordinaire contre la justice des nantis tenue par d'autres nantis. Juliette et ses choix, son mari, ses filles, la première maladie, la rechute. Dès le départ, on savait tout, en résumé, mais Carrère se rapproche, reconstruit les fils, creuse : la douleur, c'est comment quand ce n'est pas la sienne, quand on en est à l'écart, mais qu'elle entoure les encore vivants que nous sommes ? L'auteur se met en scène en scène, mais juste ce qu'il faut pour que l'on reste de son côté à lui, celui de l'observation (terrifiée, à mon niveau) de ce qu'il allait oser dire, ou pas. 

Je n'ai pas versé des torrents de larmes sur ma liseuse ( ben oui, j'ai récidivé), mais, je dois l'avouer, j'ai parcouru du coin de l'oeil les pourcentages, en attendant la fin, qui réconcilie, quand même avec une certaine douceur de vivre. Je dois l'avouer encore, ce fut moins une.

04/06/2014

La classe de neige Emmanuel Carrère

la classe de neige,emmanuel carrère,romans,romans français,pépites,famille je vous haisUn petit garçon part en classe de neige. A priori, rien de très romanesque, ni de très exotique. Pas de quoi en faire un roman. Ben si. Et un drôlement bien, en plus.

Nicolas doit avoir 9 ou 10 ans, petit garçon un peu à part, c'est le rêveur. Craintif, dévoré de doutes, surprotégé, il ne sait pas se défendre de ses peurs. Et des peurs, il y en a cachées partout ... Il faut dire que ses parents lui en ont collé beaucoup, des peurs, peur de l'enlèvement, peur des méchants messieurs qui font du mal aux enfants, même les très sages, peur des trafiquants d'organes qui guettent les petits frères dans l'ombre des fêtes foraines ...

Le père de Nicolas, surtout, fait rempart contre le mal, qu'il voit partout. Il est voyageur de commerce, tout le temps sur les routes, il alimente la collection de bons de Nicolas. Avec les bons, il pourra avoir un bonhomme dont on peut enlever la peau en plastique pour voir les os. Quand il n'est pas sur les routes, il vacille, avachi de sommeil, dans le petit appartement, où jouent silencieusement, Nicolas et son petit frère et où la mère n'ose pas répondre au téléphone. C'est dire si on ne rigole pas ...

Alors une classe de neige, avec les copains et la maîtresse, ce devrait être une bouffée d'air, un truc à courir partout. Et bien non. Nicolas, douze jours loin de chez lui, c'est l'angoisse, angoisse de ne pas savoir faire, de faire mal, au milieu des autres dont il ne maîtrise pas les codes. Et le séjour commence mal. Alors que le groupe est parti en autocar, c'est son père, qui le lendemain amène Nicolas au chalet, il en repart avec la valise de son fils. Première humiliation, le pyjama ... 

La valise ne revient pas, et le séjour s'embourbe. Nicolas s'accroche à tous les protecteurs possibles, surtout à Patrick, le grand moniteur sympa, avec la queue de cheval blonde, qui le prend un peu sous son aile. Et puis, aussi, Hodman, un grand pour la classe, singulier, lui aussi, mais pas pour les mêmes raisons que Nicolas. Lui, il n'a même pas peur de son ombre. Seulement, son amitié est imprévisible, à double tranchant ...

Dire que ce livre est angoissant serait le moindre des mots. On sent l'étau sur Nicolas, bien avant qu'il ne se referme,on guette le coup qui va l'atteindre. Dans sa tête, la mort entrechoque la petite sirène qui peine à devenir femme, le club des cinq traque les trafiquants d'organes, un rêve de manèges et de vie heureuse plane, mais les phares éblouissent les lapins sages ...

Quand la bombe éclate, que le vrai danger tombe, le texte s'ouvre vers un blanc sans fond.

Une lecture commune avec Ingannmic, j'espère aussi convaincue que moi !

26/03/2014

La moustache Emmanuel Carrère

moustaches.jpgMais d’où ce fait-il que j’étais persuadé que « La moustache » était un livre destinée au public adolescent, voire même un classique du genre, moi ? Du genre même étudié en classe, type troisième ... Ce qui fait que un jour, bénéficiant d’une offre promotionnelle type trois gratuits pour quinze achetés, j’ai dit au fiston qui me tenait la pile des "achetés" pendant que je farfouillais dans les « offerts » sans rien trouver qui me dise, je prends « La moustache » : tiens fiston, il paraît que c’est très bien, tu verras, ça te changera ... Fiston, résigné, le mit sur la pile et oublia, et moi aussi.

Mais depuis « L’adversaire », Carrère m’intéresse. De guerre lasse devant ma pile des pas encore lus, où  il n’y avait que des gros, ou des écrits tout petit et que ce devait être un soir où les extraterrestres qui sévissent chez moi avaient piqué mes lunettes à fleurs, bref, d’une main curieuse, j’ai pioché dans les étagères du fiston qui a fait « bof, me dit rien c’uilà ».

Ouf, me dis-je maintenant, je l’ai échappé belle, j’ai des sueurs à rebondissements en pensant que la prof de français du fiston aurait pu lui demander une fiche de lecture sur « le dernier livre que votre mère, soucieuse de parfaire votre ouverture culturelle et votre connaissance de la littérature sérieuse pour la jeunesse, vous a fourré dans les mains, tout cela parce qu’elle ne trouvait rien à lui convenir dans les gratuits proposés ». Mon fils rendant la fiche sur « la moustache », la prof cherchant discrètement mon numéro, chez moi, le téléphone qui sonne, mon homme affolé, qu’est-ce t’as fait avec la moustache du fiston, y’a l’éducation nationale en émoi à l’autre bout du fil, une histoire de disparition de poils pas encore poussés ou alors déjà coupés, tu peux lui dire que fiston est imberbe ? et moi : « Tu n’as pas vu « Crimes exemplaires » le truc génial de Aub ( spéciale dédicace à C.), j’ai l’impression que fiston voulait le lire ? Et je ne trouve plus la glace dans la salle de bain ? Tu l’as changée de place ? Parce que mon dépilateur fait des hoquets étranges ... D’ailleurs, j’ai un doute sur l’existence de ma carte de fidélité chez la raseuse de jambes, tu ne veux pas appeler, j’ai comme le monde qui m’échappe. ... »

Tout cela pour dire que je n’ai pas vraiment compris ce livre, en fait. Un encore jeune personnage, bien sous tout rapport, parisien, cabinet d’architecture, jolie femme, un peu fantasque mais fort séduisante, un matin une glace, un rasoir et tout dérape. A-t-il coupé sa moustache ou tout simplement, n’avait-il pas de moustache avant de ne pas la couper ? Est-ce sa femme Agnès qui lui fait une blague, lui en veut, a monté un complot, veut le quitter, le tuer ??? est-elle folle ? est-ce lui ? Oui, c’est elle, il la soignera jusque la mort, oui c’est lui, il ne se soignera pas, il ne veut pas finir dans le village à côté de Perpignan où les fous font des rentes aux habitants qui les accueillent. Alors, il fuit, il tourne en rond et il fuit en même temps, ce qui est sûr, c’est que cet homme ne va pas bien ... Le périple de cet homme, ses délires paranoïaques m’ont laissée dubitative, je n’ai pas vu où Carrère voulait que j’aille ; ce qui fait que du coup, j’ai fait du surplace.

Quant à la fin, tranchante, c’est le moins que l’on puisse dire, elle m’a fait plus que frémir d’angoisse rétrospective.

Si fiston avait lu ce livre,  aurait-il fait le 15 avant que je puisse me justifier ? Non, je te jure, je n’ai pas vraiment voulu que tu fasses des moulinets avec le rasoir de ton père sur ta fiche de lecture, prend plutôt mon dépilateur !

Donc, non, ce n’est pas un livre jeunesse, j’aurais au moins appris cela, et bon, va falloir que je lise « la classe de mer » avant que la folie contagieuse ne me surprenne à le confondre avec un manuel d’organisation pour sorties scolaires ...

07/08/2013

L'adversaire Emmanuel Carrère

l'adversaire,emmanuel carrère,romans,romans français,dans le chaos du mondeC’est le premier roman d’ Emmanuel Carrère que je lis, et du coup, ce n’est même pas un roman, enfin, pas vraiment une fiction puis que l’auteur y retrace à la fois la trame d’un fameux fait divers tragique et quelques moments de la genèse de ce texte entre lui et Lui, L’Autre, celui que l’on ne comprend pas ( D’ailleurs, je n’ai pas non plus compris le titre, L’adversaire intérieur ? L’auteur contre le personnage ? Aucune de ces interprétations ne me paraît pourtant correspondre à la démarche de l’auteur.) Emmanuel Carrère retrace le parcours biographique de Jean Claude Romand, le mensonge fait homme, la schizophrénie incarnée, le monstre, le Diable, capable pendant dix ans de mener une double vie à la barbe de tous ses proches, ses plus intimes. Un homme double face intérieure. Côté pile : un jeune homme effacé, voire fade, peu enclin à l’aventure, studieux et ennuyeux, transparent jusqu’à l’insignifiance qui devient un chercheur brillant, bien payé, marié, deux enfants, école catholique pour eux, femme au foyer pour elle, quartier plutôt chic, amis respectables, homme respecté, une maîtresse, presque malgré elle, adulée et qui fera, par hasard chapoté le fragile échafaudage. Face sombre : un escroc de pâle figure, un arnaqueur des occasions qui se présentent, un oncle atteint du cancer, un beau-père qui tombe de l’escalier, des parents qui l’adulent, et puis le meurtrier du seul cocon qu’il s’était fabriqué par amour ? peur ? le tueur de ses enfants, de sa femme, de ses parents, l’incendie de sa maison, la tentative de meurtre de sa maîtresse, son suicide : orchestré ? véridique ? petit mystère insignifiant tant est insondable l’abîme de cette « vie » incompréhensible et que l’auteur ne cherche pas vraiment ni à comprendre, ni à nous faire comprendre. Il donne les éléments biographiques, les vérifiables, laisse les points d’interrogation où ils sont. Il s’efface, reprend les rênes de temps en temps, pour nous montrer qu’il les tient même si il ne sait pas trop où il va et l’assume sa tagente. Il prend de la distance, ne rentre ni dans l’empathie, ni dans la haine viscérale. Au bord du gouffre, il regarde patauger celui qui ne sortira pas du sien. Cette position instable, il la tient très bien. Témoin qui ne se veut pas privilégié, il écrit à Romand, reproduit sa lettre et sa réponse, les quelques prise de contact qui ont été indispensables à la réalisation du projet d’écriture. Il dit avoir été sur certains lieux, sans les hanter, les parkings où Romand attendait le moment de rouvrir la porte de sa façade. Il dit comment elle se fissure, puis s’écroule sur ceux que le tueur dit avoir tellement aimé qu’il les a tué. L’auteur hasarde : pour qu’ils continuent à toujours l’aimer lui, le encore vivant, ne pouvant faire autrement, eux morts ? Carrère fait court et efficace. Du procès dont il fut le témoin, il ne donne que quelques témoignages, évite le grandiloquent et les effets de manche des désespoirs, qu’il a dû voir, dont il ne dit rien. Reste celui d’une visiteuse de prison, qui voit en Romand l’incarnation de la Rédemption chrétienne et celui de l’institutrice de son fils qui avoue avoir lié avec lui, alors déjà meurtrier, une relation sentimentale …. Que ces deux visions de l’homme démon qui se ferait ange de douleur troublent toute réponse m’a semblé participer à la démarche de l’auteur. Il n’y a pas de réponse, pas de ce monde en tout cas, du coup peut-être dans l’autre, si on croit en l’autre, évidemment. Sinon, on reste coi. Comme moi, quoi. Merci à Ingannmic, qui m’a donné ( une fois de plus ….) envie de lire ce livre ( dont mon homme a dit : « Il est très bien »)