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22/01/2017

Zinc, David Van Reybrouck

moresnet04.jpgA force de ne pas me décider à entamer le pavé de Congo. Une histoire. du même auteur qui traîne en bonne place depuis cinq ans sur mes étagères, dans un acte de contrition plus ou moins conscient, pour me rattraper tout à fait hypocritement de mes achats, parfois compulsifs (l'auteur, il faut quand même le dire, n'a pas que la parole séduisante ...) qui prennent la poussière, je me suis régalée de ce tout petit bout d'histoire, d'un tout petit bout de pays, une sorte d'histoire oubliée d'un pays qui a à peine existé.

Ce territoire est celui d'un bout du Moresnet, entre la Belgique, les Pays Bas et l'Allemagne (enfin, la Prusse au départ), et sur ce territoire a vécu Emil Rixen. Emil n'a laissé aucune trace dans l'histoire, et ma foi, son petit pays non plus, il l'érudition sagace de David Van reybrouck pour nous le ressuciter un peu. En fait, le Moresnet est né d'une anomalie passagère de l'Histoire des grands pays qui découpent les frontières et qui sur ce coup là n'ont pas réussi à se mettre d'accord et puis, ont laissé tomber, jusque la guerre prochaine, ce qui fait que le Moresnet, entre la fin des guerres napoléoniennes et la première Grande, est un territoire neutre, coincé entre un Moresnet belge et un Moresnet prussien. Une anomalie, vous dis-je, puisque le bout laissé à lui même était assez riche, fondé autour d'une usine productrice de zinc, qui en ce démarrage de révolution industrielle galvanise les productions d'objets industrialisés, jusqu'aux crèmes pour les mains ...

Emil, lui aussi, a été laissé là par sa mère, enceinte et célibataire qui a sans doute cru trouver en cette neutralité oubliée, un refuge. La population de Moresnet est paisible et relativement prospère, Emil est l'un de ses 4660 habitants qui vaquent tranquillement à leur neutralité jusqu'à ce que la première guerre n'en fasse le pays d'Ubu;  l'enrôlement volontaire étant en effet conditionné par sa nationalité d'origine. Le retour à la paix signe la fin de Moresnet mais les débuts d'autres vicissitudes pour Emil et son petit pays, qui n'en est plus un d'ailleurs. 

Ce fut ma foi, une lecture passionnante, comme une longue blague belge un peu triste, comme sous la loupe d'un Goscinny,  David Van Reybourck nous montre un village qui loin de résister, est balloté d'une nationalité à l'autre, au gré des décisions politiques qui lui tombe dessus comme autant de couperets de l'absurde. 

Mon seul regret, est que une fois ces ombres d'Emil et des autres, ces habitants que l'auteur a fait un peu parlé, une fois qu'elles furent là, je m'y suis bien attachée, et que le texte est bien court ...

11/11/2015

Le petit livre des couleurs, Michel Pastoureau, Dominique Simonnet

le petit livre des couleurs,michel pastoureau,dominique simonnet,essais,histoire de l'artEn sortant de l'exposition Giacometto de Landerneau (et oui, à landerneau, il n'y a pas que la lune ...), escortée de mes Athalie's girls, les A, (moins une, mais elle est pardonnée), j'ai eu subitement envie de couleurs, vu que ce sculpteur est plutôt monochrome, je suis sortie de la boutique avec ce petit livre et un autre du même auteur sur le bleu (Michel Pastoureau a également écrit sur le noir, mais, là, j'avais pas envie)

Michel Pastoureau, c'est le spécialiste, il répond aux questions de la dame Simonnet, questions et réponses qui s'ordonnent en de courts chapitres ; le bleu, la couleur "qui ne fait pas de vagues" ; le rouge, sans surprise, la couleur qui fusionne les contraires :  "le feu, le sang, l'amour et l'enfer" ; le blanc, attendu dans son rôle de couleur symbolique de "la pureté et de l'innocence" ; le vert, qui cache son jeu de fourbe sous l'apparat actuel du naturel bio ; le jaune de infâmie ; le noir qui se balade du spectre du deuil à celui de l'élégance. Enfin, les dernières, les demi couleurs, sans symboliques millénaires à se trimbaler, les dernières roues de la palette ; le gris pluie et le rose bonbon.

En de petites touches, à la fois légères et érudites, notre spécialiste vulgarise un savoir commun à l'imagerie occidentale. Rien de vraiment révolutionnaire mais plein de petits rappels de choses à savoir pour des remises en perspectives édifiantes. Ainsi, par exemple que jusqu'au XIXème siècle, les robes de mariées étaient rouges, parce qu'une robe riche et belle était forcément rouge et que c'était cette couleur qui permettait également le mieux aux artisans teinturiers de faire étalage de leur savoir-faire. Il faudra l’avènement de la bourgeoisie et son sacro saint sens des valeurs financières pour que, du coup, la sacro sainte virginité de la demoiselle soit affichée (en blanc, forcément). 

Ce livre fait preuve d'une érudition sans forfanterie qui trifouille aussi du côté de nos représentations collectives, et en les montrant du doigt, fait tilt. Par exemple, pourquoi ne peut-on imaginer un réfrigérateur rouge ? ( et donc n'en fabrique-t-on pas), parce que "l'on aurait l'impression qu'il chauffe". De même, pourquoi les enseignes de pharmacie ont actuellement tendance à perdre leur vert traditionnel au profit du bleu ? Pour faire plus scientifiques que naturelles, le vert se faisant de plus en plus bio, or le bio, dans nos petites têtes de piaf, ne fait pas sérieux pour un antibiotique.

Pour finir, si la symbolique des couleurs évolue quand même peu ( ce n'est évidemment pas moi qui le dit, mais le spécialiste), son utilisation par les publicitaires n'est pas sans refléter une poétique de de la consommation mercantile qui frôle l’esbroufe. C'est alors que la dénomination de nos collants passe de brun clair, brun moyen, brun foncé" à "brun du soir", voire "rencontre du soir" ....

Du coup, je me suis souvenu de ma perplexité cet été, tandis que je cherchais un pot de peinture dans les violets-parme-rouge (en gros) à devoir choisir entre "saveur de coulis de cassis" et "panacota de fruits rosés" ! Master chef était passé dans mes pots de peintures ! mes boiseries n'en demandaient pas tant !

10/10/2014

Daewoo François Bon

Moi, quand la fibre sociale me prend, je ne la lâche plus, au cas où mon mauvais génie me traînerait encore ailleurs, vers de fictives prairies .... J'ai donc profité de la ficelle un peu tordue par laquelle ce livre est arrivé chez moi (ma copine G. qui me l'a prêtée était dans l’événement que l'auteur décrit très bien ici). Un essai entre mes mains (mais en est-ce vraiment un ?), c'est rare, le dieu des romans m'en gardant bien. On ne sait jamais, je pourrais ouvrir un œil sur la vraie réalité et m’apercevoir qu'elle est encore plus laide que les bouquins glauques que je m'avale avec délectation, eux. Le noir, je le préfère en faux. Et là, c'est du vrai. A la sauce François Bon.

Daewoo, tout le monde s'en souvient encore, peut-être, un peu ... Trois usines d'une grande chaîne de fabrication coréenne qui s'implantent dans les terres désertées de l'économie de marché, le nord de la France, ses habitants et ses paysages dévastés par la fin des hauts fourneaux. A grands coups de trompettes, politiques, et de soutien financiers européens, Daewo et ses hangars de production électro ménagère fut présenté comme le début du salut. Quelques années plus tard, c'est le salut final du dirigeant corrompu, et la fuite des matières premières vers un avenir plus rentable. Les ouvrières, elles, sont restées sur le carreau du sur place. Et la mémoire collective les a estompées, prise par d'autres comme elles. Toujours les mêmes, plus ou moins, on finit par les confondre les plans sociaux, les enregistrer en arrière fond sonore, un fond sonore de crises perpétuelles. (Non, pas d'analyses politiques de ma part, c'est en gros, ce qu'explique l'auteur, en mieux écrit, pour expliquer sa motivation de parler de ces femmes-là.)

Il raconte comment il a recueilli leur témoignages. Il les recueille mais ne fait pas que les transcrire. A la manière de Pérec, dont il est un grand admirateur (je peux que le rejoindre), il met la parole en espace, côté théâtre, et côté friches industrielles, à la manière de "Espèce d'espace" . Il montre le rôle que le paysage joue, les rouleaux de fils à clôture vert rigides qui ceinturent l'abandon des entrepôts, les terrains d'entrainement pour futurs chiens de combat ... Comme les anciennes importations  venues d'Asie ont fait pousser en ces terres du nord, des espèces exotiques  entre les gravats, des femmes aussi ont poussé là. Et elles racontent, elles, qui ont été effacées du carreau de la vitre, comme des gouttes de poussière, elles racontent leur solitude, le suicide de l'une, la fraternité, et la fragilité de cette fraternité, déjà effacée, comme la lutte, dont il reste peu de chose, un cahier, tenu par l'une d'entre elle, et les articles dans les journaux, de plus en rares, les liens entre elles, qui se sont faits et défaits, de brefs moments d'illusion dans la chaleur éphémère des palettes brûlées. Espace, femmes, monologues, errances de l'âme, que  l'auteur reconstruit. Un auteur en empathie, pudique, pas de mots vulgaires en leur bouche, pas de phrases incorrectes, pas de réalité crue, un lissage humaniste qui, pour moi, est le seul (petit) défaut de ce livre.

Ce choix, respectueux, enlève aux voix un peu de leur individualité, je finissais par les confondre un peu toutes, mais peut-être est-ce que c'est cet effet que François Bon a voulu atteindre, faire entendre une voix collective. Malgré ce moindre bémol, tout personnel, un livre qui harponne l'indifférence, et m'a mis le nez dans la saleté du réel. Et je ne dirais pas que cela fait du bien, il n'est pas écrit pour cela.

 

 

 

29/07/2014

L'amour à Versailles Alain Baraton


l'amour à versailles,alain baraton,essais,libertinage,angélique marquise des angesLibertinage et pouvoir, architecture et jardins d'amour, je sais bien que les historiens conspuent cette approche anecdotique, mais moi, un rien me réveille le côté Sissi ( et Angélique Marquise des anges ...) qui somnole jamais très loin. Versailles, c'est mon truc en plumes ... Evidemment, si l'on a pas la fibre qui frétille devant les falbalas royaux, inutile d'aller faire un tour en ces pages (il faut aussi mettre de côté toute conscience politique, ce que j'arrive très bien à faire en ces lectures alléchées)

Erudit sans le montrer, Baraton nous balade dans les alcôves (également dans les jardins, mais moins, seulement quand ils servent aussi d’alcôves, ce qui semble être fréquent, voire fait pour ...), pas si secrètes que cela en fait, parfois vides (Louis XIII ou la vertu ennuyeuse ...), parfois avec un goût de trop plein (Louis XV ou la quantité triomphante, jusqu'à l’écœurement). Il s'agit d'une promenade avec quelques arrêts un peu plus prolongés dans le Versailles qui se construit, puis perd de son lustre sulfureux pour devenir la belle coquille un peu vide que l'on connait aujourd'hui.

Baraton ne cache pas ses parti pris, ni sa volonté d'être un conteur d'une petite histoire, la grande n'est pas la sienne. ce n'est pas un reproche, c'est juste son fil conducteur. La reconstruction se veut plaisante, et elle l'est (même si j'ai du mal à lui pardonner son faible pour la Montespan, vu que cette favorite est la rivale d'Angélique, dans Angélique et le roi, et que du coup, la Montespan, je lui garde un peu rancune quand même ...). Au passage, on glâne des tas de renseignements, tous plus inutiles les uns que les autres : saviez-vous, par exemple que les dessous de la Pompadour était du dernier bourgeois ? Qu'elle innova avec une garniture de chaise percée en "piqûre de Marseille" ? L'inventaire des malles de la favorite de Louis XV est tout simplement jubilatoire, on y fouille comme dans un grenier de grand-mère pour faire resurgir ces petits riens, qui mis bout à bout, donne un peu l'esprit d'un temps fort lointain. Ainsi, la mouche, portée sur le front, elle se nommait "la majestueuse", les pénis postiches prenaient l'éloquent sobriquet de "bijoux de religieuses" ... Resurgissent alors "Les bijoux indiscret" de Diderot ou "Le sopha" de Crébillon fils, deux petits bijoux justement, de cette littérature libertine qui ne se lisait pas du tout sous le manteau ...

Des savoirs inutiles, soit, je veux dire que dans la vie pratique et courante, c'est le genre de connaissances qui ne sert à rien (et allez caser l'histoire des dessous de la Pompadour dans une conversation normale, vous, à moins de travailler chez Chantal Thomas ou dans un magasin de lingeries ... "Tiens, tu savais, en fait, que les dessous de la Pompadour était en gros coton ?" risque de vous faire passer pour une bien étrange personne. (Du coup, je me dis, tiens je vais l'envoyer en texto à mes copines A.... pour voir ...))

L'inutile, c'est un peu l'essentiel, sinon, on s'arrêterait à se communiquer les règles du calcul des pourcentages en temps de soldes ...

 

PS : expérience réalisée en  textos, les trois A. m'ont répondu parfaitement normalement .... Qu'en conclure ? Suite de mes cogitations sur les communications d'informations inutiles, un peu plus tard ...

11/04/2014

Regarde les lumières mon amour Annie Ernaux

regarde les lumières mon amour, annie ernaux, essaisAnnie Ernaux tient son journal de super marché. Un super qui est un hyper, un hyper qui a tout de l’ogre, tapi dans son antre de centre commercial vorace, il clignote de toutes ses lumières et brillent de tous ses feux de mica glacé, pour avaler les âmes dociles qui viennent y remplir leur caddie de denrées, ni fragiles ni périssables n’aurait pas dit le  Ponge du « Parti-pris des choses », elle prend les partis pris des gens, le nôtre.

Annie Ernaux n’étant pas sociologue (pour mon plus grand bonheur, déjà que normalement, je ne lis que de la fiction, il m’a fallu que ce soit elle pour que je lise cette très (trop ?) courte, analyse de moi ou mes doubles, allant faire les courses, déjà que je n’aime pas ça, faire les courses, je veux dire) mais écrivain, ses analyses ne sont ni pointues ni ennuyeuses, juste un reflet mieux dit de notre quotidien. Le genre de quotidien que l’on n’analyse pas, parce que déjà, on fait ses courses, alors si on se met à faire le « cogitum » en pleine file d’attente, on va faire ralentir la cadence du tapis. Et les autres dans  la file, allez leur dire ; « non, je ne passe pas le pack de lait, j’analyse mon passage du pack du lait à la caisse » ... On risque l’émeute pro-consumériste.

Annie Ernaux nous livre donc son regard affûté sur des scènes banales, livrées hors de toute consommation frénétique. J’adore la cliente maladroite face aux caisses automatiques, pistolet en main (j’ai appris que le truc qui lit les code-barre, il s’appelle comme cela, ce qui n’est pas anodin...) : « C’est un système éprouvant, terroriste, où l’on doit suivre à la lettre des indications pour réussir à emporter la marchandise ». J’adore surtout cette formule «  réussir à emporter la marchandise » comme un gain contre la machine, alors que normalement, c’est nous les chefs, non ? Ben non. Finalement, c’est la voix qui gagne, vous rend stupide, et vous docile, elle répète « Posez l’article sur la balance. Présentez le code barre » autant de fois que l’on n’obéit pas ( ...) Aujourd’hui, n’ayant eu à subir aucun rappel à l’ordre de la voix, par une vanité de bon élève, j’ai le sentiment d’avoir fait, en somme, un sans faute » dit Annie Ernaux. Je me suis souvenue alors de ma première confrontation avec une machine qui parle pour juste mettre de l’essence dans la voiture. « Veuillez sélectionner votre carburant » - « Oui merci, je t’ai pas attendu ma grande, pour savoir que je mets du quoi, déjà ? mince, du coup, j’ai un doute ... » - « Veuillez retirer votre carte »- « Veuillez retirez votre carte » « Deux secondes » lui dis-je. (Depuis, je ne lui parle plus)

Annie Ernaux parle de choses aussi ténues que vécues : l’exposition de sa privée sur le tapis roulant (mais comment peut-on manger autant de surgelés ?), des rapports de forces entre clients, ceux du dessus et ceux du dessous, des regards, sur la caissière la plus rapide, sur le caddie le moins rempli, ce qui n’est pas non plus un gage de rapidité, de « cette goutte d’attente en trop » qui met nos nerfs à l’épreuve parce que celle d’avant met trop de (notre ) temps à ; sortir sa carte bleue, remplir son chèque, trouver son sac gratuit, le remplir, alors quand on est un bon élève, on fait vite, on laisse sa place aux autres, on met la barre haute pour être une cliente attentive ... Et efficace.

Elle parle aussi de ce télescopage des temps dans l’hyper ; c’est toujours le temps des fêtes, de l’étalage du festif, puis du rebut des mêmes objets, plus festifs du tout, le lendemain même de ce qui était prisé la veille, les guirlandes de Noël dans les bacs à soldes dès la veille de Noël, parce que après, les rayonnages doivent claironner l’Epiphanie. Ou alors, un temps arrêté, un temps artificiel parce qu’il ne s’arrête, il recommence. Moi, j’ai souvent aussi ce sentiment quand je rentre dans ce genre d’espace, on dirait que l’on a pas louper d’épisode Les espaces intérieurs sont vus aussi ; notamment comment l’espace librairie devient le « coin presse », celui où « nos » clients  n’ont pas le droit de lire, à comment « nos » clients ne peuvent plus rien lire du tout, parce qu’il n’y a plus rien à lire et que le classement des meilleures ventes des fictions :  « les meilleures ventes s’affichent sur trois mètres de large, numéroté de 1 à 10, comme ceux des courses à Longchamp », même celui-là disparaît  au profit des pratiques jardinage et cuisine. ( Je n’ai rien contre « accommodez les restes » de Gisèle Mattiot , au contraire, mais il ne faut pas en abuser non plus.)

Et l’on peut maudire Bourdieu d’avoir eu trop souvent raison, et remercier Annie Ernaux de justement l’avoir fait mentir (Lire « La place", absolument !) . Mais la reproduction sociale de la représentation du monde et des rêves qui fait dire à une jeune maman : « regarde les lumières mon amour » en désignant les ampoules qui tombent du plafond de l’escalator comme autant d’étoiles brillant dans le ciel de Noël, ne fait même pas peur, tant le regard d’Annie Ernaux est tendre et sans jugement.

Pas un livre à charge, ni du lieu, ni de ses consommateurs, juste un constat d’un monde microscopique, où faire ses courses devient un acte social mais où les différentes classes se côtoient, pour une fois, mais ne se voient pas.

Un livre pas cher, à mettre devant toutes les caisses,  pour faire passer le temps de l’attente acrimonique.

12/07/2013

Le sanglot de l'homme noir Alain Mabanckou

le sanglot de l'homme noir,alain mabanckou,essais,négritudeQuitte à paraître obtue, il est très rare que je lise autre chose que des romans en soutenant que "L' histoire est l'enfant de la littérature ( Stéfanakis) ou que "L"histoire n'est pas la vérité du monde, la vérité, c'est le roman" (Robles). En fait, je collectionne les citations d'écrivains qui sont d'accord avec moi, en toute mauvaise foi, comme le savent les historiens de ma connaissance que je saoule régulièrement et qui le mérite de me laisser dégoiser ....

"Le sanglot de l'homme noir" n'est pas un roman, ni un roman historique, mais un recueil de quelques articles, essais ... très faciles et passionnants à lire. Mabanckou y propose des réflexions sur la représentation de l'identité "noire", "la conscience d'être noir". Il dit qu'elle est "une démonstration" fondée sur une idée reconstruite : la misère africaine serait de la faute des blancs, des colonisateurs qui auraient détruit une situation pré-coloniale idyllique : une Afrique du passé, fantasmée, unie dans sa diversité, riche de sa culture orale, de ses traditions millénaires et donc vues comme forcément bonnes. A cette vision qu'il récuse, il oppose d'autres constats : le rôle actif des tribus dans la vente des esclaves aux blancs, l'absence de littérature écrite, de langues aptes à la création littéraire, pour des raisons qu'il developpe, bien sûr, il ne dit pas évidemment que le français est supérieur à ces langues ...

Cela peut sembler assez provocateur mais le propos a le mérite de poser les questions autrement : il ne s'agit pas de flanquer le concept de "négritude" en bas de son piedestal, mais de le secouer un peu, de le dépasser en cessant de limiter l'identité africaine à celle d'un avant utopique et donc de regarder devant, sans toujours souhaiter un "retour" à une intégrité culturelle et linguistique "pure" que seuls les blancs auraient fait disparaître. Pour lui, l'histoire n'est pas si simple et s'est faite à deux. Pour avancer, les sanglots sont vains, le regret doit céder la place aux constats et à une bascule de la pensée plus dynamique. Et moi, je cède la place à l'auteur : " Il ne suffit plus de se dire nègre, de le hurler sur une place publique pour que dans la mémoire de l'autre défile quatre siècles d'humiliations. Il ne suffit plus de se dire originaire du sud pour exiger du nord le devoir d'assistance. Car l'assistance n'est que le prolongement subreptice de l'asservissement".

Et de montrer aussi comment la posture " du nègre en sanglot" fait le lien avec les idées d'extrême droite sur l'immigration en positionnant le "noir" comme autre, justement, en expliquant que tous les "noirs" ne sont justement pas frères de sang, qu'écrire en français n'est pas, selon lui, une collaboration avec l'ennemi mais une appropriation à faire, plutôt qu'à subir.

Son remontage de bretelles n'exclut pas et n'efface pas la responsibilité des "blancs", disons que cette simple opposition ne semble pas suffire. Mabanckou passe par l'exemple, le récit d'anecdotes, il se met en scène et met en scène ses remarques, les textes sont brefs, vivants et parfois aussi drôles ...

" Le sanglot de l'homme noir" visiblement n'a pas toujours plu, on peut le comprendre, il a le mérite, du moins pour moi, d'avoir un peu tordu le cou à certaines idées reçues et m'a fait regarder les choses un peu en biais. Ce qui ne peut jamais faire de mal.