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05/08/2013

Cette vie Karel Schoeman

cette vie,karel schoeman,romans,pépites,romans sud africainsC'est un livre où poussent les zygophyllums. ( Avec ma flemme habituelle quand je lis un livre qui me plait vraiment, je ne suis pas allée voir de quoi il s'agissait, en fait, cela n'a pas beaucoup d'importance dans l'histoire, c'est juste un rythme de plus, et accessoirement une fleur qui pousse dans le désert). On comprend vite que la floraison en est constante et régulière dans les paysages australiens du Roggeveld, comme la poussée de la mémoire de la vieille femme qui se meure, qui attend la mort, tranquille, dans l'obscurité de la nuit. Elle est allongée sur son lit, de retour dans sa ferme du pays aride du fin fond de l’Afrique du sud des colons Boers. Rudes à la tâche, avares de mots.

Autour d’elle, grouillent des ombres dont elle redessine les contours flous. Rien de mordide pourtant, juste beaucoup de sécheresse et pas que dans les paysages, dans les cœurs aussi de cette famille aux drames enfouis dans les pierres sèches des murets ou des stèles. Ils ont tous disparus ceux dont elle parle, elle, la vieille fille un peu folle, un peu autre et déjà ailleurs, depuis longtemps.

Elle est la troisième des enfants qui ont vécu ici, au milieu des champs conquis par les grands parents, puis par les parents, pas toujours justes, pas toujours honnêtes, réunis plutôt qu’unis dans la vieille maison obscure et froide, sans confort, sans trop d’amour non plus. La mère est tendue vers un but, faire oublier d’où elle vient, sèche comme un coup de trique, le père, un peu plus affable, ne le fait que peu savoir. Les deux frères, Caïn et Abel de l’éternel trio amoureux, s’opposent avant même que la jolie pomme de discorde n’apparaisse, le taciturne Jakop, le lumineux Pieter.

Pendant cinquante ans, la narratrice va s’effacer ou être effacée de la scène principale dont elle n’apercevra que des murmures. En cette nuit, elle tente de leur redonner sens, de les lier, de les relier, ces quelques scènes de vie des autres volées par son regard de petite fille discrète, de jeune femme docile, de vieille célibataire méprisée par ceux qui restent. Elle raconte par bouffées, comme des expirations : l’arrivée de Sofie, la femme de Jakob, si belle, si lumineuse, elle l’appelait petite sœur » et de temps en temps, lui prêtait attention, entre deux portes. Sofie, pour la petite fille, c’est l’apparition de la joie en ce foyer sombre, dans sa robe de soie noire, un papillon éphémére. Sofie, Jakob, Pieter, une valse à trois temps qui a des accents de tragédie camouflée.

Le récit des drames étouffés sort ce soir-là, rythmé par le retour des souvenirs, un peu les mêmes toujours, ressassés comme des vagues de brouillard ou de retour des zygophyllums, selon l’hiver, le printemps, l’été (je sais il en manque une mais dans le roman aussi), les transhumances, les disparitions … Au trio se mêle aussi l’ambition de la mère, l’ascension sociale arrachée aux médisances des voisins, Stieni, à la volonté vorace et vide, et le dernier de la lignée, l’héritier placide du domaine.

Peu de personnages, presque un huis-clos dans les images oubliées, qui peinent à revenir.  La narratrice se répète, nous répète qu’il y a si peu de preuves, qu’elle ne sait pas, qu’elle aurait dû demander. Au début, cette constante rengaine m’a lassée, du genre, « Ben oui, j’ai compris », alors que non, je n’avais rien compris. Les répétitions, elles finissent par faire corps avec les paysages dont les descriptions sont elles aussi des bouffées d’air intérieur.

Bluffée, je fus, et à la fin, pas loin d’écraser une larme sous les étoiles, penchée au-dessus d’un chariot de far-west perdu de misère, sans les accents de trémolos d’un harmonica.

Pour moi, un grand roman.