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30/10/2013

La saison de l'ombre Léonora Miano

55.pngLe parti pris est risqué, passionnant dans l'idée, justifié par la démarche, la marche même de l'histoire, si tant est que celle-ci marche sur deux pieds. En ce qui concerne l'histoire de la traite négrière, elle n'a qu'un pied, celui des blancs ; journaux de bord, témoignages, registres, fourmillent. Du côté des déportés, le silence. Forcément, sans écrits, pas de paroles.

L'auteure prend dans "La saison de l'ombre" le parti pris d'en reconstruire une, de parole. Elle part d'un clan, celui des Mulongo, en Afrique subsaharienne, qui vit loin des "côtiers" qui eux connaissent "les pieds de poule" depuis longtemps et avec lesquels le traffic des hommes est en train de se mettre en place. Ce dont les Mulongo ignorent tout. Une nuit, celle du grand incendie, va bouleverser l'équilibre du clan : cette nuit-là, sans que l'on sache pourquoi, des maisons ont flambé, les villageois se sont enfuis, éparpillés dans la forêt. Au matin , manquent douze hommes, dix jeunes, juste initiés, et deux adultes dont le "médecin" du village. Le clan n'a pas de repères pour comprendre. Le clan cherche des solutions, des clefs.

Dix femmes sont mises à part dans une case commune : ce sont "les mères des fils qui n'ont pas été retrouvés". Une tentative pour maitriser la situation suggérée par l'Ancienne, l'accoucheuse du village. Ainsi, le malheur pourra se dire entre elles, et le village se recontruire, sans être contaminé par leurs pleurs. Après, elle reviendront. Et eux, ben, on ne sait pas, c'est cela le problème, que faire avec une situation grave, et surtout, inconnue ...

L'imaginaire du clan est un imaginaire collectif et lié à une lecture magique du monde, un imaginaire taillé à la mesure de ce qui est connu du clan, nourri de ce qui a été fait avant et conduit par les règles connues. Le clan vivant en quasi autarcie, toute chose nouvelle ne peut être conçue que par l'étrangeté. Un des défis de ce livre, est de reconstituer ce qui n'a jamais été constitué par ceux qui vivaient là, comme une culture, une façon de vivre, confrontable à des choix, des comparaisons. Les Malongos ne connaissent que leur coutumes ... Il y a bien les Bewle, avec lesquels ils ont commerce parfois, et qui ont d'autres façons de faire, mais peu le savent.

Dans la case commune, pendant que le chef du clan tourne en rond et que son frère tente une récupération du pouvoir à son profit, toutes les femmes ne pleurent pas pareil : elles rêvent, entendent leurs fils aînés, et presque toutes se soumettent, jusqu'à ce que l'une d'elles ne s'écarte du rang et aille chercher un bout de connaissance.

 Evidemment, il faut bien que le roman se fasse et pour cela qu'à l'ignorance du clan succède la connaissance même incomplète et lacunaire de la traite négrière, il faut que le lecteur s'avance lui aussi dans l'histoire non dite, vue par ceux qui ont disparu, c'est là où le parti pris est risqué. Il fonctionne parce que rien n'est trop dit, trop appuyé et que l'écriture est limpide, se limite dans ses effets, se cantonne à des personnages à la parole possible.

Le paradoxe de cette posture est d'ailleurs souligné par l'auteure dans sa postface. Entre autres documentations ( que l'on devine abondante, mais qui ne sent pas du tout dans le roman), Léonora Miano cite un rapport " La mémoire de la capture", sans lequel, dit-elle, "La saison de l'ombre" n'aurait pas vu le jour sous cette forme" mais dont le titre pose l'ambiguité de cette "mémoire", puisque justement, elle n'existe pas ; "Quelle mémoire avons-nous, en effet, de la capture ?" d'un clan d'hommes oubliés, dispersés, déportés, disparus, silencieux ....

13/06/2011

Blues pour Elise Léonora Miano

26351643_jpeg_preview_large.jpgMoi, et je suis loin d'être la seule, j'aime bien Léonora Miano. D'abord, elle a écrit de superbes textes dont Contours du jour qui vient, angoissants et âpres comme des coups de poing cauchemardesques, le genre qui vous colle dans vos draps, les yeux au plafond dans le noir, vu qu'il est deux heures du matin et que vous ne pouvez pas rallumer la lumière que vous venez d'étendre après avoir fini le livre à cause de l'homme qui dort à côté de vous et qui va finir par râler si vous continuez à faire n'importe quoi au milieu de la nuit.... Ensuite, parce ce qu'elle a une voix extraordinaire, qu'elle est sacrement belle et qu'elle dit des trucs avec lesquels je suis d'accord (en étant toujours loin d'être la seule) sur l'Afrique et la violence faite à ce continent, entre autre colères et virulences stylistiques.

Mais là, Léonora Miano s'est adoucie et c'est bien dommage, retrouver de la colère éviterait une certaine fadeur ... Il est sûrement drôlement juste de vouloir montrer que les françaises de couleur ont des blessures d'enfance et des amours contrariés comme les françaises blanches, qu'être noires ce n'est pas seulement être sans papier et vivre dans la misère, qu'on peut être noires et avoir des problèmes "normaux" ( donc d'enfance et d'amour ...) l'intention, oui, on adhère, à priori, mais l'intention ne faisant pas le bon livre, à la lecture, j'ai moins suivi.

"Les bigger than life" : Asaska, Estelle, Elise, Shade, Malaïka sont des femmes, noires, françaises, qui ont fait des études, ont un travail et pas de problème de carte de séjour, ni d'intégration : un groupe de bonnes copines, solidaires et tout, qui jouent du portable, se donnent rendez-vous dans des bistrots et cherchent le "bon" mec, parfois le trouvent ou l'ont trouvé ... So what ? A lire des histoires banales de femmes noires, soit, mais banales, comme des blanches, moi, j'ai fini par me demander quel était l'intérêt du bouquin, pas de l'intention, mais de ce que je lisais. Je ne doute pas que les femmes noires aient les mêmes soucis que les femmes blanches, je doute juste de l'intérêt de le lire, pas de le dire, mais d'en faire un roman. Blanches et noires, c'est pareil, ben oui, et alors ?

Sauf que, quand même, même si elles ont un air de préfabriqué ces femmes quelque peu "barbies girls" : il y a la voix de Bijou dans dans son taxi phone et un moment de "vrai" très drôle dans la tactique de la séduction et dans sa langue, il y a la scène dans le salon de coiffure où se pose une autre question, pour moi incongrue : garder les cheveux crépus est-il un acte politique ou doit-on s'en contre fiche ? j'avoue que je n'avais jamais réalisé que se faire couper les cheveux (ou non) puisse être un acte politique. Le dialogue avec ma coiffeuse s'aventure rarement sur ce terrain. Il faut dire que la longueur ou la couleur de mes mèches ne m'engage à pas grand chose, sauf à être plus ou moins bien coupée. Pas elles. Et encore, je n'avais jamais pensé à Obama comme modèle encombrant d'un noir devenant un homme blanc réussi.

Et je ne sais pas si je lirai la suite puisque suite il y a aura, mais cela n'enlève de toute façon rien du tout à la profondeur de la voix d'une femme noire et alors ...

Athalie

PS : oui, je sais, ça fait un peu lyrique comme fin, et je n'aime pas le lyrisme, mais vous me rectifirez.....