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12/03/2016

De quelques amoureux des livres, et etc, Philippe Claudel

ob_2224be_425849-10150591273222557-28165572-n-jpg.jpegPhilippe Claudel compile dans ce recueil des biographies de rêveurs d'écriture, des écritures toujours déçues et contrariées, comme le dit le très long titre que je tronque ici, d'hommes et femmes que "que la littérature fascinait". Ces destins fictifs sont fabriqués sur mesure par un écrivain qui s'amuse, dans ces brèves bios lapidaires et elliptiques, à créer autant d'amoureux des livres que d'échecs.

Les personnages sont juste esquissés. Farfelus, fantasques, ils ont un gout de Borges ou de Cervantes. Parfois démesurés, hallucinés, ou alors seulement un peu décalés, ils surgissent et se succèdent pour un moment d'éternité littéraire, comme ce sergent de la Waffen SS déterminé à tuer Javert, retrouvé dans les égouts de Paris (pas Javert, mais le lieutenant SS ....). A d'autres fondus de la chose écrite, l'écriture est interdite pour cause de compulsions viscérales vers l'infini ou de tics improductifs, comme pour cet homme à qui les idées de romans ne viennent qu'en taillant des crayons et qui ne peut jamais écrire les mots ainsi venus puisqu'il n'a plus de crayons ...

Ils sont de tous les continents et de tous les âges, ces fanatiques de l'écrit réinventés par un Claudel facétieux qui rejoue Héraclite en vieux grec faignant qui n'aurait jamais écrit que par fragments, supercherie dont il savait que la postérité lui serait gré d'un plus grand talent encore. 

A l'écrivain frustré, Claudel donne une chance de postérité immortelle et grandiose. Ainsi cet érudit brésilien, pourtant auteur de piètres romans, qui s'immola dans sa bibliothèque pour que les pages de Balzac, Voltaire et Pascal se retrouvent cendres mêlées à ses propres pages, pour l'éternité. L'éternité, c'est souvent ce que vise ces ratés de la plume, victimes des circonstances ou du hasard ; un homme aurait pu écrire s'il avait épousé une autre femme que la sienne ;  celui qui se croyait un grand dramaturge et dont la postérité ne gardera que ses écrits qu'il croyait mineurs (Voltaire es-tu là ?).

La plume est satirique, tendre, nostalgique, alerte et jubilatoire, on y croise ce qui semble être une connaissance (l'auteur qui arrêta d'écrire du jour où il devint membre du  jury d'un grand prix littéraire ...). Soit, l'effet liste peut lasser un peu à la fin, mais je ne pense pas que ce soit la raison pour laquelle mon préféré est resté le premier "celui de Sparte", que je vous laisse découvrir p 10 : un murmure du passé qui chuinte l'oreille, une envie de le lire à voix haute, je le relis, c'est juste cela.

21/09/2015

La colline des potences, Dorothy Mac Johnson

téléchargement.jpgUn recueil de nouvelles, du même excellent tonneau du fond du saloon que l'excellent "Contrée indienne".

"Une sœur disparue", raconte l'impossible retour arrière d'une femme devenue vieille, et mère depuis longtemps, trop longtemps pour être une sœur retrouvée, quarante ans après son enlèvement par les indiens. "Une dernière fanfaronnade" se focalise sur sur le seul acte humaniste d'un tueur de prospecteur, qui fut de trahir la parole donnée à une jeune fille, "une squaw traditionnelle" relate le sacrifice de Mary, une jeune indienne, pour Steve, le constructeur de barrage qui a manqué son coup de maître, "l'histoire de Charley" suit la destinée minuscule du fils d'un chercheur d'or minable et de Charity, qui avait essayé de l'attendre ...

Toutes ces histoires de Far-West sont des petites histoires, les pépites quasi anodines perdues dans une conquête qui n'a rien d'un souffle épique. Des histoires de petites gens , tentant de s'ancrer dans un univers en construction, où la frontière est mince entre un réveil dans l'honnêteté du matin et la pendaison du soir ( "Au réveil j'étais un hors la loi"), et où, parfois, un braquage de banque mène à un mariage heureux et sans histoire ("L'homme qui connaissait le buskin kid"). Elles coulent simples et claires, ces historiettes, et je ne leur ferais qu'un seul reproche, paradoxal, d'ailleurs, c'est qu'elles coulent trop vite, se lisent à toute vitesse, comme des wagons de première classe qui défilent alors que l'on attend la locomotive, celle qui donne son nom au recueil, la fameuse "colline des potences", la dernière et la plus longue.

Là, on peut se poser pour regarder passer le train, les fesses calées pour le final crépusculaire en cinémascope. Plus crépuscule que scope, d'ailleurs.

 Le docteur Trail n'a rien d'un enfant de chœur. On dit qu'il a tué quatre hommes, la vérité est moindre, mais une réputation de gâchette facile ne nuit pas dans un camp de prospecteurs. Alors, il laisse dire et en rajoute même un peu, tout en cherchant du regard l'homme qui le fera pendre. Arrive Elizabeth, la jeune fille perdue. Elle est venue là avec son père déchu pour ouvrir une école, mais, une attaque de diligence plus tard, aveuglée par le désert, elle se retrouve sous l'unique protection, à double tranchant, du docteur et de son pseudo et semi esclave consentant, Rune, un apprenti chercheur d'or. En Frail, quasi tout est faux, son nom, sa réputation .. Le cœur pourrait être pur, sauf que la pureté est un luxe au pays de l'or pur. Et la femme perdue est bien proche, elle aussi, de céder aux attraits du métal qui mène ce monde à la colline des pendus ...

 L'écriture est sèche, les phrases courtes, sans sentiments inutiles, sans descriptions ni fioritures ornementales, sans violence aucune, elle dégaine et vise fermement, droit dans l'essentiel d'un imaginaire sans piédestal et rien d'épique. Sur le site de l'éditeur, Gallmeister, on peut lire à la fin de biographie de l'auteure, l'épitaphe que Dorothy Mac Johnson rédigea pour elle-même "Dorothy Mac Johnson, Paid in full". Efficace jusqu'au bout, la bonne femme.

Et un grand merci à Oliver (Mac)Gallmeister pour une dédicace hors du commun ! Promesse tenue !

20/06/2015

Les oiseaux, Daphné Du Maurier

3466755_7_7941_devant-les-centaines-de-mouettes-on-replonge_e526533a71beafa0caedc0b4fe586585.jpgSi vous n'aimez pas les nouvelles, si elles vous laissent un goût de trop peu, si le format court frustre votre goût immodéré du romanesque au long court, alors, il faut, d'urgence lire "Les oiseaux". A cause que ces sept nouvelles remplissent tellement toutes ces anti-conditions, qu'on en redemanderait alors qu'on est déjà plein. Moi, ça me fait cet effet-là avec les trucs que j'aime vraiment: les fraises tagada, les oeufs à la neige, le pain perdu, le chocolat blanc fourré aux myrtilles, et donc, logiquement, Daphné du Maurier.

Le must du recueil est est, bien évidemment la nouvelle titre, "Les oiseaux". Je ne dirai rien du film Hitchcock, que je connais évidemment par cœur, ce qui ne me gêne absolument pas pour le revoir encore, malgré les commentaires acerbes de fiston : "On voit tous les trucages" - "M'en fiche" articule-je, enfoncée jusqu'aux doigts de pieds dans le plaid et gavée de chocolat blanc fourré aux myrtilles

Grande surprise ! La nouvelle n'a que peu de points communs avec le film ; point d'inséparables, pas de blonde citadine hyper classe et hyper injustement traitée par le beau Nath, mais, un Nath seulement, avec femme et enfants, fermier, père de famille tranquille, qui voit poindre sur les vagues les attaques ailées et tente de résister, dans le silence assourdissant de la radio, à ce qui semble bien être la fin du monde ... Rien de moins qu'un pur chef d'oeuvre, ce qui fait qu'avec le film, ça fait deux.

 Suivent six autres histoires qui mêlent, elles aussi, avec une efficacité ciselée, l'étrange et l'ordinaire. "Le pommier" par exemple, où dans une campagne très "country", une femme acariâtre meurt, libérant ainsi son mari de sa tristesse stérile. Mais dans le verger, repousse un vieux pommier dont le poison se distille à petites gouttes.... "Encore un baiser" mène une très chic mère de famille, lors de vacances très vides, dans un hôtel très chic aussi et bondé d'admirateurs potentiels, vers une liaison amoureuse à l'essai. Son ennui, la chaleur, sa beauté inutile entraînent la belle indifférente au bord de la falaise ... Dans "Mobile inconnu", un arrière goût d'Agatha Christie flirte avec la folie d'une jeune femme pour qui la naissance d'un enfant aurait dû être une joie ... 

Un pur régal, le ton Daphné jusqu'aux bout des ongles, entre lumière et crépuscule, où le pire n'est jamais sûr mais toujours incertain, et c'est encore pire ....

28/02/2015

Un membre permanent de la famille Russel Banks

un membre permanent de la famille,russel banks,nouvelles,amériqueNon seulement je lis peu de nouvelles, mais en plus, quand j'en lis, j'ai un mal de chien (et l'expression est à prendre ici quasi au sens propre, vu l'importance de cet animal dans la nouvelle qui donne son titre à ce recueil ...) à en parler.

Me voilà donc à retourner le volume en tous sens, cherchant l'unité, les points communs ... Allez (je compte sur Ingannmic pour me rectifier ou nuancer ou analyser clairement, elle fait cela très bien), je dirai "solitude" et "couple" : solitude en couple, en ex-couple, voire sans couple du tout, les personnages ont le palpitant qui flanche, même les chiens, donc, sont vieux ou morts. Ce recueil déborde de coeurs qui lâchent, ou de coeurs lâches. Pas gai ? Non, pas gai du tout. Du fond de mon plaid, j'en avais les pieds refroidis. (heureusement, j'ai aussi une bouillotte ... Le problème est que c'est fiston qui l'a confectionnée à base de pois chiches, il faut la mettre dans le micro onde pour le faire chauffer. Cela fonctionne très bien mais il faut aimer l'odeur des pois chiches ...)

Ces nouvelles de Russel Banks sont donc à vous flanquer un cafard prégnant. Elles sont très belles, ciselées comme on aime dans le quotidien un peu décalé de coeurs solitaires, mais tristes à pleurer. Ancrées dans le réel des USA actuels, on va de Miami, mais celui de l'envers du décor, ici les palmiers ne bruissent que sur le désert des parkings ou sur le fond d'écran du balcon d'un immeuble sans vue sur mer, à des villages paumés dans la neige. 

Dès la première nouvelle, on se dissout dans le basculement d'un retraité, ex-marine, qui ne veut pas finir en ex-père, et qui, voulant conserver sa dignité, va passer de l'autre côté de la légalité. Dans la suivante, un divorce plus tard, une bulle paternelle éclate. deux divorces encore plus tard, un vieux couple erre dans un camping-car, coeurs à la dérive, dans une autre un coeur qui s'arrête sur un court de tennis, et la veuve perd l'urne funéraire ("Oiseaux des neiges") ... Un coeur de jeune homme bat dans le corps d'un homme sans joie ("Transplantation", et même les blagues des perroquets battent sérieusement de l'aile ("Le perroquet invisible")... parfois, on passe si près du drame, que même si il n'a pas lieu, c'est comme si le monde avait arrêté de tourner un moment pour nous suspendre dans ce bord si mince qui vacille ( "Fête de Noël").

Tous les personnages, branlants et si ordinaires, infra-ordinaires, sont extrêmement troublants, portant le poids d'une écriture qui ne leur concède rien et les renvoient à la vacuité de leur choix ("Perdu, retrouvé", qui est sans doute la nouvelle qui m'a le plus touchée) ou de leur quête ( "A la recherche de Véronica")

Des personnages pris dans des riens, des moments écrits comme Hopper peint, avec du sombre qui envahit les lumières restées allumées, où le soleil tranche comme une arrête de glace. A lire, mais du bord des larmes....

A découvrir, la note d'Ingannmic.

14/09/2014

Contrée indienne Dorothy Mac Johnson

Bienvenu au pays des cow-boy et des ranchs, des tipis et des indiens, des convois, de la cavalerie, des têtes recherchées par le Marshall, des Crow et de leurs rêves, des pionniers et les leurs .... L'univers du far-west est le seul exploré par ces onze histoires, chacune centrée sur un personnage, soit indien, soit blanc, soit homme soit femme ; c'est une vue panoramique par petites touches humaines, sans qu'il y ait de blanc ou de noir, sans jugement moral, sans jugement de valeur. On est ballotté de chaque côté de la frontière de l'est, au rythme de son recul vers l'océan ; on passe des débuts de la conquête, du temps où les tribus indiennes avaient encore leur culture intouchée, à la fin, où elles sont parquées par les blancs et que les rites sont oubliés des jeunes qui portent lunettes de soleil et chemises cintrées pour partir faire la guerre en Europe ...

L'éditeur dit "chef d'oeuvre" et ma foi, je surenchéris. Et pourtant, ce sont des nouvelles et moi, normalement, les nouvelles, je n'aime pas trop car le genre me laisse sur ma faim. C'est aussi le cas ici, parce que j'aurais pu en avaler plein d'autres des pépites de nouvelles comme cela, des petits cailloux de vies .... J'y ai retrouvé l'imaginaire de "Little big man", avec du "Duel au soleil" mais sans les couleurs en cinémascope, il y a du western spaguetti, mais sans les violons ( ou l'harmonica), les personnages de cet univers devenu mythique y sont, mais ce sont de simples personnes, ni grandes, ni cruelles, de simples aventures vécues dans un quotidien rude et poussiéreux : la perte d'une petite fille, une femme devenue indienne, un ranch détruit, un homme qui cherche son frère, un guerrier indien qui cherche son rêve .... 

Le tour de force est aussi dans l'écriture, quasi aussi sèche que l'herbe des prairies, et sans fioritures, sans temps à perdre dans l'analyse du bien et du mal. Pas de méchants ni de gentils, juste les embûches, les deux mondes qui se frôlent, ne se regardent pas, sec comme un coup de trique, un kaléïdoscope de petits riens aussi efficace qu'un pavé.

Une mention spéciale pour l'éditeur, un homme qui a eu assez d'humour pour dédicacer mon exemplaire en forme de promesse ... Monsieur Gallmester, merci pour tout ! (on ne sait jamais, si il passe par ici ....)

16/04/2014

Lady Susan Jane Austen

Jane Austen, Lady Susan, nouvelles, a cup of tea timeVoulez-vous croquer un peu de Jane Austen, en passant, juste une gorgée ... Humer un peu de ce vitriol si suavement distillé qu’on en reprendrait bien une petite goutte ? Alors, posez le pavé au poivre du jour, pour une petite tranche de toast au chorizo à l’anglaise.

Une très courte nouvelle épistolaire fait se croiser la correspondance de Lady Susan et de ses ennemis, hôtes et parents, les femmes d’un Sir respectable et d’un riche banquier, où l’hypocrisie est de mise, et celle d’avec son amie, aussi perfide et sincèrement vôtre que la Lady au cœur de pierre.

Lady Susan est juste veuve, dix mois à peine que son mari lui a débarrassé le plancher, et Lady Susan cherche un autre toit, fortuné, si possible, et avec agréments sociaux en bonus. Ce qui n’est pas si facile vu la réputation qu’elle porte dans ses jupons ... Lady Susan est perfide, dangereuse et vengeresse, mais ça, c’est en dessous. En dessus, Lady Susan est belle, intelligente, charmante et charmeuse. Lady Susan a sûrement dans les trente cinq ans, mais elle en paraît dix de moins. Lady Susan est un vrai piège à mouche que l’on prend avec du vinaigre. Elle attrape les cœurs masculins comme un aimant de mauvaise foi.

En bref, Lady Susan est une (adorable, pour nous, lecteurs(trices) de la plume acerbe de Jane Austen) vraie salope. Dans la société victorienne, elle joue la mouche du coche. Elle connaît les codes de la respectabilité et des bienséances, s’en gausse et s’en joue. Car Lady Susan, sans fortune et sans mari, doit tirer la toile de la séduction à elle. Lequel de ces jeunes lords si gauches, si naïfs, si jeunes lords à la noix, si fortunés aussi, va-t-elle réussir à berner jusqu’au mariage qui lui faut ? Sa réputation est telle que sa simple approche fait trembler les voilettes des sœurs et des mères et résonner la voix de stentor du père,  affolés les uns et les autres à l’idée que l’araignée pourrait tomber dans l’escarcelle de leur dignité. Ou alors, peut-être va-t-elle réussir à gagner le gros lot, le monsieur Mauwaring, le vrai élu de son cœur, mais marié à la pauvre madame Mauwaring, si laide et si maigre ? Lady Susan est passée par chez eux et depuis le torchon de dentelles brûle. Pour la dernière touche du tableau, mère indigne, elle a déjà massacré sa fille, sa douce et belle victime, si conforme, elle, qu’on en rigole.

Lady Susan est une vraie salope, mais les autres sont de fieffés hypocrites ...

Un régal, pour une cup of tea time.

28/11/2013

Cité de la poussière rouge Qui Xianlong

variete-de-tofu.jpgDans la cité de la poussière rouge, l'histoire, la grande et tragique histoire de la Chine d'après la révolution communiste se coule en de petites historiettes de ses habitants minuscules. C'est une cité de petites gens ordinaires, dans le grand Shangaï, des petites gens qui habitent dans des petites maisons, découpées comme du tofu en tranche. De la cité, les petites gens ne partent pas, ou alors, pour aller en prison, au début, puis devenir riches, à la fin, on revient quand on été libéré, ou que l'on est, justement, devenus riche. Mais la plupart restent là, dans leur petit monde avec le grand qui tourne autour.

Dans ce petit monde, les habitants vivent dehors, sur le pas de leur porte, dans les allées, dont une où se tiennent les conversations du soir, un chapitre, une histoire. Le côté amusant du livre vient du fait que chaque chapitre commence par "le dernier bulletin (en date) d'information de la cité de la poussière rouge", c'est à-dire en fait d'un récapitulatif des annonces et volontés, projet et relectures des faits, de la droite ligne du parti communiste. On y lit une Chine indomptable, pure et glorieuse, qui va de l'avant, du grand bond à la révolution culturelle. Tout y est parfaitement maitrisé, les usines produisent de la révolution, l'ouvrier est maître et Mao est le bienfaiteur. Suit alors une historiette d'un habitant de la Cité de la poussière rouge. Evidemment, cette juxtaposition décalée fait sourire, plus d'une fois, car si elles ne sont pas vraiment drôles, les histoires, elles ne sont pas non plus tragiques, enfin, pas racontées comme tragiques. Elles ne font pas de grand bond, elles, elles se casent où elles peuvent couler : l'intellectuel libéré qui retrouvent ses livres où ils ne devraient pas vraiment être, la jeune combattante déclarée morte et qui finalement avait survécu, le poéte ouvrier qui connut la gloire et prit femme grâce à une métaphore de tofu ...

Gens de peu qui se glissent dans des espoirs à la mesure de leur quotidien, trouver un logement, garder son grillon de combat en bonne santé, gagner un combat d'échec, vivre pour manger, trouver un emploi à sa mesure. De petits bouts qui retracent un bout de quotidien de la Révolution culturelle à l'ouverture au capitalisme et aux inquiétudes nouvelles des salons de karaoké. Les costumes Mao finissent par se friper et les "bols en fer" (les ouvriers qui avaient l'assurance de couler des vieux jours à l'abri grâce à leur statut protégé de vainqueur de la révolution) se retrouvent sur le carreau.
Une lecture agréable, comme une promenade à la Charlot dans des allées bruissantes de vie.

Merci Jérôme !!!!

PS : personnel à Jérôme, fine limière, je n'ai pas noté de page cornée, pas gratté de grains de sable entre les pages, pas décollé de pages collées par de la confiture, la pliure à la tranche est très légèrement marquée. J'en conclus que : tu ne lis pas à la plage, tu utilises un marque page, tu ne lis pas en mangeant ton goûter, tu ne retourne pas complétement ton livre sur le bras du fauteuil quand tu le poses rageusement pour aller chercher tes lunettes que le chat a planqué ailleurs (ou alors tu n'as pas de chat ?). J'ai bon ?

15/10/2013

Guide du loser amoureux Junot Diaz

Guide du loser amoureux, Junot Diaz, nouvelles, nouvelles Saint DomingueComme le titre l'indique plus ou moins, ce sont des nouvelles. J'aurais franchement préféré un nouveau roman de ce même auteur, mais bon, j'ai pris quand même, parce que c'était ce qui venait de paraître de Junot Diaz et que "La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao", c'est tout simplement génial. "La prose de Diaz électrise tout sur son passage" dit l'éditeur sur la quatrième de couverture. Soit. Sûrement, y a du volt là dedans, mais quand même, çà électrise moins, j'ai trouvé. Peut-être parce que ce sont des nouvelles et que j'aime moins les nouvelles que les romans, ou peut-être parce que je piaiffais devant, du coup, j'ai moins sauté en l'air.

Presque toutes les nouvelles tournent autour de Yunior (celui qui sévissait déjà autour du pauvre Oscar ...), un sorte de pivot à contre courant, un exemple à ne pas suivre, un loser d'amour qui le mérite bien, (et ne cherche point la repentance ni l'abstinence, sauf forcée évidemment ...), un Dominicain qui garde les yeux sur là-bas, l'île d'origine, et aussi sur les bas des reins qui passent à sa portée, un queutard qui saute sur tout ce qui porte nichons hauts (voire bas d'ailleurs, peu lui chaut si nichons et culs il y a ), parfois le regrette, quand il se fait larguer, reconnaît ses fautes, se fait larguer quand même, toujours infidèle et repentant. Il jubile et déchante en même temps, comme un destin de macho (presque) malheureux.

Mais ce n'est pas ce Yunior là, qui est touchant, bien sûr celui-là, il est drôle, poursuivant sa malédiction des stéréotypes des hommes "chauds" de là-bas, fumeurs, branleurs, glandeurs, braguetteurs ... A côté de ce dragueur, se voile l'autre, celui touché par l'exil, le pays pointé dans le coeur, comme un mythe déceptif et pourtant caressé, même oublié, caressant de quelques rayons certaines nouvelles. "Le soleil, la lune, les étoiles" en gardent trace, comme les deux femmes de "Otravida otravez" ( rien que le titre est une samba triste). Quelques passages, quelques phrases en sont les gardiennes, en espagnol dans le texte, plantées dans leur solitude comme les deux enfants dans l'appartement de l'arrivée à Boston, sous la neige de "Invierno". Puis, plus tard, plus grand, Yunior raconte un peu de son frère qui se meurt d'un cancer, de la mère qui d'un inconditionel amour l'étreint. Le père a disparu, reste cette ombre de l'aîné qui le double parfois, avant lui entre les cuisses des mêmes filles, puis disparaît. Reste le macho qui prend le sexe des filles comme d'autres mangent des mangues.

Un recueil un peu déceptif, donc mais que, en toute subjectivité, j'ai décidé de bien aimer. Même sans Oscar, qui m'a manqué ...

15/09/2013

La poupée Daphné du Maurier

La-poupee_fiche_livre_2.jpgAvant de proposer cette lecture commune à Ingannmic, je ne savais rien du livre, ni de l'auteure, juste "Rebecca", par Hitchcok, juste que Ingannmic avait l'air de bien aimer (et comme en général, j'aime bien ce qu'elle aime) , juste aussi qu'elle m'avait précisé qu'il s'agissait d'un recueil de nouvelles inédites. Inédites donc doublement pour moi, ce qui fait qu'avant de lire de l'inédit d'une auteure dont je ne savais rien, je me suis offert un roman, "Ma cousine Rachel" (dont je dirai le plus grand bien quand j'aurais cinq minutes pour lui trousser sa note à la belle ténébreuse ...)

Les nouvelles, donc, sont arrivées en deuxième place dans l'ordre de lecture, même si elles sont en premier dans l'ordre de note sur ce blog,  ("La poupée" ayant un peu vécu sa vie pendant les vacances, toute seule, aux hasards de destination postales incongrues ...) "La poupée" est le titre de la seconde nouvelle, aussi, et c'est celle que j'ai presque le moins aimé, ce qui m'a fait un peu peur, mais en fait il n'y en a pas de vraiment pas bien, ni de vraiment meilleure. Il n'y a pas de fil conducteur entre les histoires, mais une solide cohérence de ton et d'univers.

La grande affaire de ces textes est l'amour des coeurs et des corps et ses frémissements d'âmes, surtout le coeur des femmes, de tous âges ou presque ; de la jeune fille candide du "Minet" qui se heurte au désamour de sa mère, elle, si jolie, elle, qui vieillit, au fantôme de la "vallée heureuse", en passant par la prostituée désabusée et même pas repentante de "Picadilly". La plume incisivement perverse de la Daphné s'attarde sur les beaux moments dévastés par le temps, les débuts d'amour, souvent, qui tournent au vinaigre sans cornichon. Les couples installés dans leur dispute aigre-douce car de " deux tempéraments contraires" ou les folies que peut faire faire un "vent d'est" qui souffle trop fort. Peu de personnages masculins mais un de taille, un pasteur dont la vilénie n'a d'égale que l'hypocrisie mondaine, soigneusement vitriolée au scalpel dans "Notre Père ...". Ces amants, ces maris aussi, qui bifurquent, le temps d'un "week-end" ou dont les "lettres se firent plus sèches", sans compter que le retour de l'un peut laisser augurer que si "le chagrin n'a qu'un temps", le temps n'est pas le même pour celle qui attend, ou celle qui souffre.

J'imaginais Daphné du Maurier comme une auteure un peu poudrée, de cette poudre de riz et de cette goutte de parfum surannée que la dame de la couverture doit venir de se mettre derrière l'oreille avant de coiffer son chapeau à voilette. Que nenni ! la dame fait dans l'autopsie, derrière les voilettes du mensonge, dans la dissimulation de femme fatale.

La dernière, "La sangsue", est pour moi quasi l'équivalent en littérature d'un de mes films cultes "All about Eve", que je me suis revu le soir même de la fin de ma lecture, une tasse de thé à la main, sans vitriol glissé dedans, du moins, je l'espère ...

Merci à Ingannmic, non seulement pour la découverte de ces nouvelles mais aussi pour celle de cette auteure que je vais suivre à la trace.

 

28/04/2013

Une collection particulière Bernard Quiriny

une collection particulière,bernard quiriny,nouvelles,nouvelles belgique,incongru mais bienUn recueil de nouvelles, disons, pour ne pas faire dans l'originalité, particulier, d'une composition, particulière et d'un fantastique particulier aussi (tant qu'à manquer d'adjectifs, autant l'avouer tout de suite ...). Quiriny s'inspire de Borges, d'ailleurs c'est lui qui le dit, de Calvino ( celui des "Villes invisibles") et il y a du Huysmans de "A rebours" dans le personnage qui lie certaines de ces nouvelles entre elles, le dandy collectionneur, Pierre Goulde. Elles ont un début et une fin, soit, mais surtout se déploient entre elles en trois séries conjointes.

La première série est celle nommée "Une collection particulière" : Pierre Goulde, fin collectionneur de raretés littéraires, présente au narrateur les différentes pièces où il amasse des ouvrages classés par lui selon leur spécialités, extraordinaires, d'exception, Goulde en possède des centaines. Il y a les livres qui ont tué leurs auteurs, ou leurs lecteurs, ceux qui ont sauvé des vies, ceux qui sont rongés par l'ennui, ceux qui se refusent à la lecture si le lecteur n'est pas en "tenue correcte exigée" ... La section que j'ai préférée sont les "en quête de perfection" : après la mort de leur auteur, les livres s'auto-améliorent, se réécrivent tout seul, en cachette, ils se retranchent des adjectifs, des phrases, se tournurent autrement, bref, se rétrécissent (ou s'enrichissent, mais c'est plus rare, à croire que la perfection serait dans l'épure).

 La seconde série pourrait être de science fiction, mais ce n'est pas tout à fait cela non plus. Quiriny la nomme "Notre époque" et y pose un postulat à chaque fois différent, postulat qui génére des situations à minima cocasses, savoureuses, malicieuses, labyrinthiques, insondables comme des rameaux de pieuvres logiques. "Notre époque numéro 1" explore les conséquences d'un monde où les hommes se sont vus octroyer une résurrection systématique, ce qui n'est pas sans changer toutes les donnes religieuses, économiques, sociales, voire littéraires ... Avoir deux vies, en effet, ne donne plus la même valeur à la première, puisque l'on dispose d'une session de rattrapage : la lecture de Proust s'en trouve retardée, la mère ne tremble plus pour son enfant, et quid de l'abonnement au gaz ?

La troisième série est plus descriptive. Quiriny invente des villes, chacune possédant une géographie problématique ; la ville où l'on ne vit qu'un jour sur deux, la ville qui entraîne dans son autodestruction tout espace qui lui est conjoint aussitôt, et aussitôt contaminé, la ville où les souvenirs ne peuvent s'effacer, la ville qui construit sa double de l'autre côté de la rive  ...

Un livre fantaisiste, jubilatoire, incongru, surprenant et drôle, érudit, nourri de références en forme de clins d'oeil, qui génére lui aussi son double, un reflet de la fantaisie plutôt torve car l'amusement jongle avec l'ennui dévastateur, la destruction, la mutilation, la disparition, l'engloutissement : moi, je me suis dit que cela pourrait faire le même effet que, si en secouant une boule de neige avec du connu dedans ( genre la Tour Eiffel), le connu se mettrait à faire "Meuh" : une tour eiffel qui se trompe de jouet, quoi.

A lire avec délectation, en tout cas.

 

Athalie

 

15/10/2012

L' antarticque Claire Keegan

l'antartique,claire keeman,nouvelles,nouvelles irlandaisesJe me suis dit : "Tiens, je vais lire un recueil de nouvelles de Claire Keeman" , d'abord parce j'ai adoré Les trois lumières, et puis, que je pouvais du coup entrecroiser avec un roman, plus au long cours, un coup, une nouvelle, un coup, le roman au long cours (bon pas un Echenoz, pas un Louise Erdrich, pas un Sandor Marais, pas un Oates, ce qui en élimine pas mal de ma "pile prévue"). L'idée étant de m'empêcher de lire toutes les nouvelles à suivre et après de toutes les mélanger dans ma tête. Un peu comme un pot en plastique rempli de bonbons haribo qui mélange les fraises tagada et les bananes jaunes fluo, parce qu'au bout d'un moment, je ne sais plus, je ne sais plus si je mange une fraise ou une banane, ce qui me gêne, même si j'aime bien les deux. Mais j'aime aussi savoir ce que j'ai en bouche.

Raté. j'ai tout avalé à suivre, le bien, qui m'arrachait des  sentiments larvés, le moins bien, qui me laissait de marbre mais toute aussi impatiente de lire la suivante, de nouvelles, au cas où la lumière des trois lumières reviendrait clignoter, et elle revient souvent. d'abord, dans la délicatesse de "Des hommes et des femmes", où la petite fille qui ouvre les barrières de la ferme dans le froid alors que son père reste dans le chaud de la voiture, verra sa mère , au détour d'une salle de bal, frôler l'émancipation et que la silhouette patermelle s'estompera devant l'impuissance d'une femme qui se redresse, un moment, du moins. Silhouette encore dans "l'amour dans l'herbe haute", celle de Cordélia, si solitaire dans son attente pathétique et improbable de la lacheté d'un homme qui ne sait choisir entre elle, l'aventure, la tranquilité de son quotidien et recule le choix dans un lointain futur : le rendez-vous sera pourtant tenu, même si ce ne sera qu'esquisse d'une crépuslaire fin. "Orages" où l'amour de la fille vient tenir par la main la folie de sa mère, à moins que ce ne soit l'inverse. Et celle qui m'a touchée jusqu'à la moëlle, la revanche de la soeur oubliée dans "Les soeurs", quand l'oubliée tranche dans le vif et démasque les faux semblants, juste avec un bon coup de ciseaux là où ça fait mal. ( Là, comme une gamine, je me suis dit : "Bien fait, pour ta tronche !")

Ce cadre compressé de la famille restreinte, est si souvent repris qu'il peut lasser (mais pas moi), où se tisse et se découse un amour loin d'être éternel, ni évident, mais où l'éphémère, même éphémère, rassure, et même bancal, laisse à l'enfance une voix prégnante. Beaucoup d'histoires de femmes, beaucoup de tendresses et de voix larvées, en sourdine, un fil du rasoir.

A consommer donc avec délectation, mais modération, sans gourmandise excessive, car une nouvelle ne valant pas l'autre, faut pas confondre les bananes avec les fraises.

 

Athalie

26/08/2012

Les trois lumières Claire Keeman

imagesCAZWJPLN.jpgDécouvert au passage dans une librairie de Figeac, où, alors que franchement, je n'étais nullement en panne de lectures, j'ai fait quelques emplettes parce qu'on ne peut ressortir d'un lieu intelligent comme celui-là les mains vides. (D'ailleurs, j'ai vérifié, aucun Christine Angot dans les rayons ...). Une très jolie couverture, un texte court, et voilà.

Un texte court, presque une nouvelle, mais un texte rond, qui n'a pas le goût de trop peu non plus, c'est juste assez, même les virgules, elles se courbent là où il faut, et les points se placent à leur place, jusqu'au dernier, le final, qui clôt avec une délicate ambiguïté une histoire où il ne se passe finalement pas grand chose.

Une fillette à la famille trop nombreuse est placée, le temps d'un été, à priori, chez un couple sans enfant. Tout doucement,sans faire de bruit, elle y prend place et se laisse glisser vers une sorte de sérénité, nouvelle et douce, découvre la saveur de la confiance et celle de pouvoir garder des secrets. Il y a aussi, une tarte à la rhubarbe, le goût de l'eau de la source, un matelas qui suinte, les courses vers la boite aux lettres, un esquimau glacé, un matelas qui ne suinte plus, une veillée funèbre, un chien qui n'a plus de nom, du silence, des bras qui se ferment. Et c'est tout.

Athalie

Un autre commentaire, élogieux aussi, mais plus développé :

http://www.laruellebleue.com/7048/les-trois-lumieres-clai...

29/07/2012

Ce crétin de Stendhal Jean Bernard Pouy

gare.jpgJ'adore Jean Bernard Pouy pour plein de raisons plus ou moins valables et pas vraiment littéraires et surtout pas objectives. D'abord, il dit qu'il aurait voulu être Pérec à la place de Pérec, ensuite, il a écrit "La Belle de Fontenay", un de mes polars français néo-polar préférés ( que je continue à conseiller sans jamais vouloir le relire, de peur d'être déçue, je préfère rester dans le flou de mes souvenirs de mon panthéon mythique), et "Larchmütz 5632" : un homme qui donne un pouvoir télépathique à une vache ne peut pas être foncièrement écolo-puriste, troisièmement, il a une maison en Bretagne et parle de cette région avec un regard qui sélectionne les instantanés décalés du tourisme, les papis mamies dans  des cafés en formica, les mamies derrière le comptoir, les papis devant, avec la mer en toile d'horizon, celle qui sert à pêcher des palourdes et des tourteaux, celle du lisier et des algues vertes. Il retourne la carte postale en restant dedans, et ça c'est fort. Et enfin, enfin, je ne sais pas, elle me touche, cette grande gueule des combats perdus, du temps où j'avais pris le néo polar français pour mes bibles, où  je découvrais Oppel avec "Brocéliande sur Marne", Daeninckx avec "Meurtres pour mémoire", "Le bourreau et son double", Dessaint et ses escargots dans la télé, Benaquista et ses madonnes-maldonnes .... et tous les autres, je vibrais aux social-traitres, et Jonquet balançait "Les orpailleurs" (soupirs et nostalgies ..... smileys à imaginer)

Depuis un moment cependant, je ne lis plus les polars de Pouy, souvent seuls les titres m'amusent et ses intrigues, trop farfelues et répétitives m'ont lassée. Ce qui n'enlève rien au goût que l'on peut avoir pour le bonhomme et ses idées rocailleuses, ses trouvailles tirées par le goût du jeu de mots. "Ce crétin de Stendhal" est donc arrivé par un chemin de traverse. "Le monde" a lancé pour cet été une série de publications de "petits polars" le jeudi, et A.L.M. lit le "Monde", donc en passant par le jardin, elle me l'a laissé. Evidemment, Stendhal n'a rien à faire dans cette histoire de vengeance improbable. L'intrigue ne vaut pas le début de la ficelle pour la nouer, je passe donc à l'essentiel de l'intérêt, pour moi, de cette nouvelle anecdotique : Pouy y décrit comme personne l'arrivée d'un train dans dans la gare de Rosporden. Et ça, c'est pas dans beaucoup de romans qu'on le trouve, il faut le dire. Juste une phrase pour le clin d'oeil : "Seuls quelques rares TGV s'y arrêtent, comme à contrecoeur, pour déverser des touristes qui ont décidé d'aller, coûte que coûte, se faire piéger dans la ville close de Concarneau." Effet facile, mais ça me fait rire, je visualise ...

A suivre, peut-être, dans la série des " petits polars du monde" : Caryl Ferey, le chouchou du moment, parce que j'arriverai peut-être enfin à lire un de ses textes jusqu'au bout, et Michel Quint pour retrouver, peut-être, le charme de "Cake walk".

Athalie

 

 

30/06/2012

Les demeurées Jeanne Benameur

786048158.jpg"La Varienne" est simple d'esprit, l'idiote, l'attardée du village, elle est bonniche dans la "grande maison", elle vit à l'écart, cloisonnée, avec sa fille, Luce, née par un hasard d'un soir. La Varienne ne sait pas rêver, contempler, penser, La Varienne est vide, un corps qui se déplace sous le regard de sa fille. Les deux s'aiment même si l'une n' a pas la conscience que cet amour-là la remplit, la fait se lever, la conduit, et que c'est l'autre, l'absence de l'autre, qui va petit à petit faire surgir la force de ses étreintes simples.

La Varienne n' a pas de mots d'amour pour sa fille, elle le dit dans le bol posé, dans la soupe servie, dans les creux du matelas partagé. Et puis un jour, Luce doit aller à l'école, parce que c'est obligatoire et que l'institutrice, qui croit au savoir partagé, veut que même la fille de l'idiote y ait droit. La premier jour, La Varienne va suivre Luce jusqu'à la porte de cet autre univers, et rester là, en dehors de ce monde des mots, celui de mademoiselle Solange, qui lui est étranger et plus encore. Puis, elle va s'en retourner, demeurée.

Ce que Luce va comprendre, c'est que elle non plus, elle ne peut pas passer de l'autre côté, car alors ce serait seule, sans La varienne, se serait la trahir et l'abandonner, ce que Mademoiselle Solange, l'institutrice, avant de vaciller à son tour, ne peut admettre. Ne pas connaître, s'enfuir, se détourner, pour rester deux, ensemble et se protéger.

C'est une belle histoire de mots, et pleine de mots, justement. Normalement, je déteste ce genre d'écriture ( mais bon, ma prêteuse est de qualité et m'avait dit "Il faut que tu lises ça, c'est génial" ....), le genre phrases courtes qui sonnent comme du présent de vérité général, tournures poétiques, mots sussurés avec une sorte d'emphase lyrique qui se veut signifiante. Mais, là, ben, j'ai vraiment aimé, j'ai trouvé que ça collait bien avec la peur des mots qui est celle des personnages, de l'univers qu'ils ouvrent, ce parler travaillé, les détours et contours qui éloignent du réalisme. Ma préteuse avait bien raison ....

Athalie

17/06/2012

Gare au feu Fiona Kidman

2607404.jpgLes nouvelles, c'est pas trop ma tasse de chocolat. Je me suis laissée tenter par ce recueil parce que Fiona Kidman, sur un petit plateau d' "Etonnants voyageurs" avait l'air d'une mamie gâteau pas vraiment sage et que je voulais voir ce qu'il avait sous la crème anglaise.

Premières lignes : ouh là ! comment cela se fait-il que je me régale tout de suite autant, ça va retomber .... ( oui, c'est retombé, mais quand même pas trop) : "Le petit italien" : une amie d'enfance force plus ou moins la porte d'Hillary, ancienne provinciale devenue auteure reconnue ( tiens donc ...) et c'est le petit Nino qui rentre, avec toute la saveur d'un premier amour furtif et frustant. "L'historique des faits", où comment un couple adultère se défait comme il s'est fait, dans les bruissements et  les écorchures invisibles du monde. Dans "Extrêmes", des histoires croisées de femmes, toujours, de filles, d'avortement, ou non, de chances, ou non. Et ainsi continuent les tablotins à peine frisottés de permanente de femmes mures, le plus souvent respectables, qui recroisent leur adolescence souvent tremblotantes et discrètes avec de la flamme qui couvait en dessous. Elles ont pu parfois aller plus loin que là d'où elles venaient, mais il semble qu'on ne va pas beaucoup plus loin en Nouvelle Zélande qu'au bord de la mer. (Ce qui est logique pour une île ...) L'Australie se profile bien parfois à l'horizon, mais bon, ce n'est rien d'autre qu'une autre grande île, finalement. Des hommes aussi passent, qui aiment ces femmes fortes-là et les laissent partir ( "Le ciel se fige"), il y a bien quelques moutons aussi, mais peu. La première partie se révélait donc un peu répétitive quand est arrivée la seconde (logique, y'en a trois).

La seconde, donc, est constituée de trois nouvelles liées entre elles chronologiquement : le premier texte retrace ce que l'on peut savoir de l'histoire de Joyce : une jeune fille de la ville, placée dans un foyer pour "accouchement discret", doit abandonner sa fille, et se laisse ensuite épouser par un gros plouc qui a besoin d'une femme pour agrandir sa ferme. Joyce va tenter puis disparaître. Les deux nouvelles suivantes suivent le fil de cette descendance et de ce mystère, de femmes dures en mères aimantes, distantes, sans jamais vraiment lever les voiles.

La troisième partie ne comporte que deux nouvelles, peut-être celles que j'ai préféres, parce qu'après la langueur des amours perdues, elles ont un petit côté claquement de cymbales, un presque retour à la réalité bruyante, alors que ce sont elles aussi ont le plus un certain goût de rêve ( je sais, ce n'est pas clair, mais là, je n'arrive pas à dire autrement, alors je vais laisser comme ça ...). La première nous montre pour une fois, un homme, un  Premier Ministre tant qu'à faire, dont la générosité morale prend peut-être source dans de bien tardifs remords .... Et la dernière, ben la dernière, pour faire bref, elle sent le brûlé et traine des effluves de bal colonial.

Si ses romans sont de la même veine, je pense que je pourrais devenir accro à la Fiona, mais pour l'instant, je vais aller me promener vers le nord, le climat océanien, là, je fatigue ( et puis, toujours pas beaucoup de sauvages en vue, ils les ont cachés où les Maoris ? dans les rayonnages du fond ?)

Athalie

 

31/05/2012

Pierre feuille ciseaux Maylis de Kérangal

pierre feuille ciseaux maylis de kérangal,romans,romans français,nouvellesOn peut passer à côté de ce petit texte ciselé ( surtout que la couverture est vraiment très moche, mais vraiment si moche que si Maylis de Kérangal, la belle, charmeuse, pertinente, Maylis de Kérangal n'avait pas été assise derrière la pile à "Etonnants Voyageurs", jamais je n'aurais pensé à prendre en mains ce truc verdâtre et en plus à donner de l'argent pour que cette mocheté se retrouve dans mes étagères), et pourtant, c'est une petite pépite avec une âme dedans, voire plusieurs.

Trois lieux sont décrits, trois lieux de Saint Denis, si j'ai bien compris, comme des territoires distincts et circonscrits, avec leurs habitants dedans qui se cognent aux frontières invisibles, qui tournent en rond dedans, se cognent aux choix architecturaux, ou plutôt aux aléas de ces choix, qu'ils vivent, eux, de l'intérieur, les subissent sans même le savoir. Ce que l'espace où ils vivent fait aux gens qui tentent d'y vivre ...

Chaque description de lieu suit le fil du jeu : pierre, feuille, ciseaux, ce qui plombe, ce qui tranche, ce qui s'envole quand même, et chacun est la toile d'une mémoire. La première est celle de la jeune fille de la cité-jardin, elle y a vécu une certaine solidarité, entre des pavillons ouvriers, des baisers furtifs effleurés dans les contre allées, chef de bande dans les potagers où on chapardait des pommes, elle a sillonné les rues en jouant, puis en scotter, pour en sortir, puis elle y est revenue, dans la  petite maison des années 50, en parpaings à la gloire des années des trente glorieuses. Sauf qu'elle ne s'y sent plus vraiment chez elle, méfiante devant les rideaux de fer fermés des épiceries d'antan, remplacés par les vitrines "halal" exotiques, illisibles, inquiétantes. A ce quartier, s'adosse, l'autre, le dangereux, l'ensemble des "grands papillons", jamais fini, mais qui s'est clos sur lui même, des barres d'immeubles où sont arrivés les immigrés au temps où la France avait besoin d'eux. Ils se pensaient conquérants de leur dignité mais leurs fils y tournent en cage invisible, le seul territoire qu'ils peuvent maitriser, le seul où ils ont le pouvoir. La troisième mémoire est encore toute petite, le texte restreint le quartier aux dimensions d'une boîte à chaussures qu'une petite fille explore pour pour se souvenir de sa place dans le monde, y mettre des fils qui l'ancreront quelque part.

Maylis de Kérangal vous nostalgise et vous ouvre les papilles du coeur, elle retaille l'espace à coups de mots et de rythmes qui font bang dans la tête, elle refait le patron de la banlieue en marquant les coutures à coup de craies biseautées.

Athalie

PS : pour les curieuses qui meurent d'impatience ( si, si, si ...je suis harcelée de mails !) pour savoir ce que Maylis de Kérangal ( la belle, la charmeuse, la sublime ...) à répondu à ma question parfaitement pertinente (mais si, mais si, mais si ...) : la réponse est "oui"

22/05/2012

La cavale de Billy Micklehurst Tim Willocks (2)

billy.jpgC'est le portrait d'un clochard céleste à la Nick Cave : "Il était la vie vécue incarnée" dit de lui le jeune narrateur, la première fois qu'il vit Billy, en gargouille majestueuse de crasse d'un cimetière de Manchester. Cette brève, très brève nouvelle ne nous donne qu'un éclat presque final de sa cavale, celle d'un vaincu que le jeune homme croit voir flambloyer, un paria de liberté, un huppé de la folie, l'écharpe rouge au cou et le costume croisé fatigué. Billy, c'est un des ces oubliés du trottoir que l'alcool et la folie ont sculpté à coup de hache. De ces visions, quelques moments de fulgurances nées de l'écriture tendue de Tim Willock, Billy à la valse légère, une canette de bière dans chaque main, Billy comme guide des villes que l'on ne voit pas, comme complices des fantômes des cimetières que lui seul a compté et qui finiront par le rattraper. 

A lire, à offrir, à prêter, a emprunter, vite lu, pas vite oublié, facile à lire, se case partout, poche de Jean IKKS, vanity de barbie-girl, recoin d'une biblothèque surbookée, en tête d'une pile de livres à lire en train de s'effondrer, sous un paquet de copies, voire même en repassant, en pliant le linge, en passant la fragola (mais si avec une pince, celà doit pouvoir se faire ...) Mais ce serait dommage quand même de ne pas le goûter, d'autant que l'objet est travaillé : pages légèrement jaunies, marque page intégré, texte en VO à retourner (tout ce que le numérique ne peut pas offrir, en bref).

Une dernière chose, dans l'entretien qui suit la nouvelle, une pierre de plus pour le balcon de mon historien préféré ( qui va finir par crouler tant j'ai raison) : " S'il existe, dans cette histoire, la moindre poésie ou vérité, je crois qu'il est plus probable de la voir émerger de la fiction que de faits réels. C'est cela la grâce de la fiction - cette capacité à nous offrir la vérité au lieu de simples informations".

Et toc !

Athalie

PS : oups ! ne pas oublier que c'est "Voyelle et consonne" qui en parle bien ...

http://voyelleetconsonne.blogspot.fr/2012/05/semelles-de-...

12/03/2012

Désaccords imparfaits Jonathan Coe

désaccords imparfaits, Jonathan Coe, roman anglais, Billy wilder, la vie privée de Sherlock HolmesImparfaites, elles le sont peut-être ces petites nouvelles en passant, alors évidemment on leur pardonne un désaccord ou deux : imparfaits comme l'est un apéro sans olives mais avec saucisson (il faut alors autant aimer les olives que le saucisson, ce qui est mon cas, ou imparfait comme l'est un bain sans perle de bain rose, alors on met une violette et bien sûr il faut aimer autant le rose que le violet, ce qui est aussi mon cas.

La première pourrait être un souvenir d'enfance, une histoire de Noël, une histoire de peur comme les enfants aiment avoir peur, ou avoir un canif, ou avoir vu un fantôme, ou ne pas avoir perdu le Noël, l'enfance, le canif, les fantômes, en grandissant. Tonalité d'ensemble : La pluie avant qu'elle tombe.

La deuxième pianote sur deux touches d'un piano bar le blues bluette d'un croisement de regards, celui qui aurait fait la suave histoire d'amour parfaite, mais bon, non. tonalité d'ensemble : La pluie avant qu'elle tombe.

La troisième décline les errements d'un musicien de cinéma dans un festival improbable de films gores et fantastique : une croisette un peu toc, une journaliste et un acien amour plus trd, il va enfin pouvoir aller s'acheter une paire de lunettes de soleil. Tonalité d'ensemble : La vie très privée de monsieur Sim ou Une touche d'amour, avec des accents en sourdine de Testament à l'anglaise.

La quatrième est le récit visiblement autobiographique de l'obsession de Jonathan Coe pour un film de Billy Wilder "La vie très privée de Sherlock Holmes" : l'air de rien, elle dit le goût de laisser l'imparfait, le pas fini, l'innacompli, de ne pas combler les trous, les vides, on ne sait jamais, le fini pourait décevoir. Le triomphe du pas fini sur le fini, ça me plaît bien, moi.

Et en toute modeste harmonie, finalement, ces désaccords imparfaits touchent juste.

Athalie