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15/10/2016

Confiteor, Jaume Cabré

C'est une note qui, beaucoup plus que toutes les autres, pose le problème du point de départ de l’écheveau, parce des fils à dérouler dans ce livre, il y en a autant que de ramifications du mal à travers les âges, c'est dire si le choix est infini ! Alors, comme fil, entre Barcelone, le monastère de San Pere del Burgal, entre les tombes dumodest-urgell-appel-priere.jpg cimetière juif de Tubingen, les pignes, les graines de sapin et d'érable, le petit tableau d'Urgell, celui qui était dans la salle à manger, où depuis, sa disparition a laissé une ombre, entre toutes ses ombres, que l'auteur convoque sur la scène du monde occidental de l'Allemagne nazie à l'Italie de la Renaissance en passant par l'Espagne de l'inquisition et celle du fascisme, je choisis l'ombre du violon.

Ce violon a été fabriqué en Italie par Storioni, avec le bois que Joachiam de Parda avait emporté dans sa fuite, à la poursuite d'un rêve. Comme le roman, ce violon a une sonorité exceptionnelle, atypique, un son et des mots qui brassent l'art de la fugue avec des tonalités d'universel. L'archet est grave et l'amplitude de la gamme conséquente ; des persécutions de l'Inquisition au génocide perpétué à Auschwitz Birkenau ; l'humanité, en gros, celle de l'amour aussi, de l'amour de l'art, de l'amitié encore, à la maladie d’Alzheimer qui efface la mémoire, de l'amour et du mal solubles dans rien, même pas dans l'oubli.

Un roman qui vous laisse agrippé à trois personnages principaux, les plus contemporains, dont l'histoire fait la trame ; Adria et son amour fou pour Sara, et Bernat, l'ami, celui qui a un peu raté sa vie quand même ; celui à qui il confiera sa mémoire, le socle finalement friable d'Adria. Adria est le point de départ du roman, celui à partir duquel toutes les notes se déploient. Jeune garçon surdoué pour les langues, par atavisme mais aussi par goût, il aurait aussi pu être un violoniste virtuose, si sa mère ne l'y avait point obligé. Dans l'obscur appartement de Barcelone, Adria enfant solitaire, joue le rôle de l'enfant sage qu'il est, invisible aux yeux de ses parents, qui ne s'aiment pas plus qu'ils ne l'aiment. Il grandit, prenant conseil de ses deux figurines en plastique, l'indien et le cow boy, les dupont et dupond de sa conscience enfantine.

Puis, viendra Bernat, puis Sara. En même temps, tous les autres destins qui tissent la mémoire du mal éternel, toujours le même, quelque soit sa forme, ironique ou sarcastique. Pour Adria, la vie se terminera en boucle, dans ce même appartement sombre, entouré des mêmes fantômes. Il est, à la fin, rempli des silences honteux de son enfance, même si il a tenté de tromper le mal de son héritage, de tricher avec, le violon mal acquis par son père, antiquaire sans scrupules, mafieux de l'art, enrichi de magouilles, trafiquant de biens juifs spoliés par les nazis, et rachetant à ces mêmes nazis en fuite leur rapine artistique.

Confiteor, c'est une prière, un appel à la confession, pour tous les crimes commis au nom du dieu et des pères, le père de tous les crimes. La narration est singulière, les voix se mêlent et se glissent les unes dans les autres. Parfois, comme l'histoire des crimes, elles bégaient. Elle contribue grandement à cet effet de brassage continu des personnages, des lieux et des époques, où se croisent les mêmes fils, ceux de la malignité des gains, quand les violons deviennent tueurs, car laissés aux mains des hommes dont la partition est si étroite. Même celle de Sara et d'Adria aurait pu être jouée autrement si les avatars du mal, n'étaient pas d'abord en soi.

Un roman somme, à la fois fleuve et creuset, un roman rare.

04/09/2016

Plus haut que la mer, Francesca Melandri

280px-Asinara-Island01.jpgLouisa a eu cinq enfants d'un mari qui est en prison depuis bien longtemps. Il l'a laissée seule, mais seule, en réalité, elle l'était déjà avant. Le beau sourire du jeune cavalier qui l'avait invitée à danser avait rapidement laissé la place à un homme violent. Puis, il est devenu assassin. Elle ne le regrette pas ce mari qui l'a si peu aimée, elle fait son devoir, elle lui fait des raviolis et entame le voyage vers l'île. Pendant toutes ses années, c'est ce qu'elle a fait, son devoir, elle a élevé les enfants, elle a tenu la ferme, elle a tracé des sillons droits dans les champs. Les enfants sont plus grands, et c'est l'esprit plus tranquille qu'elle se rend dans cette nouvelle prison, sur l'île, plus plus de sécurité. Et puis, c'est la première fois qu'elle voit la mer.

Paolo aussi est un homme droit, un ancien prof de philo qui a éduqué son fils unique, aimé sa femme, la vie et les idées. Lui aussi va rendre visite à un prisonnier sur l'île, son fils, tant aimé, tant coupable, tant fermé à toute autre idée que celle de la révolution, au nom de laquelle il a froidement exécuté un père de famille et d'autres "ennemis de classe".

Nitti pierfrancesco est gardien sur l'île. Il fut un homme droit. Sa femme, Maria Caterina est institutrice des enfants des gardiens. Le couple regardait la mer et les étoiles avant que Nitti ne commence à se taire, à taire ce qu'il est en train de devenir, sur l'île, dans la prison.

L'île est un microcosme étrange, gardiens, femme de directeur, détenus en semi liberté s'y cotoient. Mais pour le mari de Louisa et le fils de Paolo, cet univers se limite aux murs de leur cellule, ils sont enfermés dans le "quartier de haute sécurité". Le mistral va empêcher les deux visiteurs de repartir, et ils vont partager, avec le gardien une nuit sur cette île, dans un palais de verre où règne un bouc et des courants d'air.

Louisa et Paolo, la paysanne et l'intello, la femme de devoir intouchée, qui compte sans cesse ce qui lui tombe sous les yeux pour ne pas penser à ce qui lui ferait trop mal, l'homme qui avait des certitudes de bonheur et qui porte le poids de la faute de son fils, qui est traversé par les réminiscences du petit garçon qui aimait la mer et de celui qui ne se repent pas, se rencontre comme on se palpe l'âme, au ralenti, à longs silences et mots couverts. Le gardien les regarde, écoute, et se tourne vers lui-même.

L'île est un huis-clos paradoxal où pèsent les crimes des années de plomb, les remords, les violences de l'enfermement, et en même temps où bruissent l'odeur des figuiers, où les vagues nocturnes brillent, où les poissons se font volants. Un univers à deux faces, où la nature est belle et l'âme peut y puiser un moment de grâce, ou retrouver une forme de légèreté.

Une bien belle idée.

26/08/2016

Inishowen, Joseph O'Connor

Malin_head4.JPGRarement je me suis autant dit que la construction d'un roman était aussi intelligente que parfaitement au service du récit et des personnages. Ellen, Amery et Martin est un trio à géométrie variable qui se clive en deux moins un dès le début du roman.

Ellen et Amery sont mariés depuis longtemps, ils vivent à New-York, ont deux enfants, une fille et un garçon et des revenus confortables assurés par l'exercice de la chirurgie esthétique par monsieur. Amery aime Ellen, du moins, il aime sa femme, ce qui n'est pas complétement la même chose. De ce côté là de l'Atlantique, on est à quelques jours de Noël et Ellen disparait, laissant sa famille dans la patouille et Amery dans le doute. Ce n'est pas la première fois que sa femme part sans prévenir, pour un temps et un lieu indéterminé, mais là, il trouve qu'elle exagère. Avec Noël, ses enfants et sa maitresse actuelle sur le feu, il est débordé ...

Ellen est d'origine irlandaise, elle nourrit pour ce pays une passion romantique. Une histoire de racines à retrouver ... Martin est un flic à la dérive qui a laissé sa famille et son amour se noyer dans un drame personnel et une culpabilité à toute épreuve. De côté là de l'Atlantique, c'est aussi Noël, et devant la gare de Dublin, une femme élégante tombe sans connaissance sur le trottoir. Martin n'a pas le temps d'arrêter sa chute car ses deux bras étaient occupés à tabasser un membre trop arrogant de la pègre locale. Une rencontre loupée, une femme sans papier et inconnue, une semaine de vacances vide à occuper, deux passés qui se télescopent et deux présents qui s'entrelacent. Et pourtant, ce n'est pas vraiment un roman d'amour. Une quête de soi et pourtant, ce n'est pas un roman psychologique. On passe de chaque côté de l'Atlantique, entre la fausse bonne conscience du mari qui croit connaitre sa femme et celui qui en découvre une autre, et celle qui se cherche et se découvre. Et pourtant, ce n'est pas un roman à énigme.

Sur la route qui mène les deux personnages à Inishowen, Martin n'est pas poursuivi que par son passé mais aussi par un mystérieux jeune homme blond, dont on ne sait si il est réalité ou fantasme, et pourtant ce n'est pas un roman fantastique. La route est sinueuse, elle croise nombre de réalités sociales et politiques de cette Irlande qui commence sa route vers la fin de la lutte armée. Irlande, religion et répressions omniprésentes, l'impossible rêve idéaliste d'Ellen se heurte au pragmatisme de Martin, l'irlandais, celui qui y vit, pas celui qui y croit. Et pourtant, ce n'est pas un roman politique, ni social.

Le dramatique est partout, à l'intérieur des personnages et de leur passé (sauf pour Amery, parce que lui est justement une coquille vide, alors que les deux autres sont en trop plein). Les sentiments y sont tordus en forme de point d'interrogation, puis de suspension. Et pourtant, c'est un livre drôle.

Roman atypique, éclectique, réjouissant et triste à pleurer, et Martin et Ellen, j'aurais bien aimé qu'ils ne disparaissent pas des pages que j'ai tournées.

 

 

03/07/2016

Les gens dans l'enveloppe, Isabelle Monnin, Alex Beaupin

les gens dans l'enveloppe,isabelle monnin,alex beaupain,romans,romans français,pépitesUne lecture à cœur, de cœur, trois coups de cœurs pour une seule enveloppe.

Isabelle Monnin a acheté à un brocanteur sur internet 250 photos, elle en fera un roman, puis retrouvera les vrais gens qui étaient dans l'enveloppe, Alex Beaupain en fera des chansons. C'est le projet en trois temps.

Les photos sont anonymes, sans noms, sans prénoms, sans dates, sans lieux. Elles ne sont ni belles, ni bien prises. Elles montrent des gens ordinaires et des moments infra ordinaires, de ces photos qui ne veulent rien dire de bien important, sauf, peut-être, pour ceux qui les ont regardées, avant de les jeter. On y voit un jardin, un champ, une cour avec des plates bandes en béton, les en arrondie qui devaient faire joli dans les rangées, bien rangées d'un potager, la tapisserie d'une salle à manger, celle à gros festons dorés et déjà fanés. Les mêmes personnes reviennent, mal cadrées ; une grand-mère, un homme plus jeune, qui porte une petite fille, la même qui tient d'une main un grand-père et de l'autre un vélo, elle doit l'avoir reçu en cadeau, elle ne le tient pas bien, une autre photo, cette année là, elle a reçu une guitare. Un portrait se détache, la petite fille porte un gros pull à rayures orange, la laine peluche déjà un peu. Elle a les dents un peu écartées et regarde ailleurs. Une autre photo montre le portrait peint de la petite fille au-dessus du cadre d'une cheminée, le regard affirmé. Et pourtant, c'est le même.

La grand-mère porte de grosses lunettes, de plus en plus foncées. La petite fille grandit. Séance pose au camping, devant un barbecue. Sa solitude enrobe l'âme des polaroïds.

Sur aucune photo, n'apparait la mère. Isabelle Monnin construit l'histoire autour de ce manque et anime le papier glacé, la petite fille attend près d'un téléphone à touches orange, Platini lui fait chanter "allez les bleus", la coupe du monde est en Argentine, très loin de la grand-mère, devenue mamie Poulet, loin de la toile cirée de la cuisine étriquée. Là-bas, il y a celle qui a pris le virage. Isabelle Monnin nomme la petite fille Laurence, le père, Serge, et la mère, celle qui les a quittés, Michelle.

Elle leur brode une histoire de désamour, et de rêves perdus, de tristesse sans plaintes, d'infinis riens ordinaires dans une bourgade des années 70 entre ruralité et usine et raconte une histoire de virages, de ceux que l'on ne prend jamais, ceux qui sont à 90 degrés. Une histoire de barrage et d'enfance grise aux couleurs passées de polaroids qui ne veulent plus rien dire au fond d'un tiroir.

Reste à faire la seconde partie, l'enquête et retrouver les vrais gens. L'auteure traine des pieds, moi aussi. Pas envie de savoir qui ils étaient vraiment ces gens dans l'enveloppe, si cela se trouve, Michelle, Serge, mamie Poulet et Laurence, en vrai, ils étaient moches, pas si tendrement abimés que dans le roman, pas si vrais dans leur vie où la banalité n'aurait pas l'excuse du romanesque. Mais voilà, "dans l'enveloppe, il y avait des gens biens" dit Isabelle Monnin. elle mesure sa chance, et moi aussi.

Serge devient Michel, Michelle devient Suzanne et Laurence reste Laurence. L'enquête bâtit d'autres portraits en échos des premiers et noue, pourtant, la même histoire ; la faille de l'enfance, le désamour et l'abandon, même si les rôles sont redistribués et que l'Argentine rêvée se dissout dans la réalité de Clerval, ancrée dans le Doubs. Reste la fragilité de Serge qui fait chavirer, une histoire de clocher et de cœur que l'on a oublié de prendre.

En enlevant les guillemets de la fiction, le lieu et les gens prennent corps et bruissent les voix qu'Alex Beaupin va alors mettre sur le CD, troisième écho où les vrais gens content alors les deux histoires et la leur. Les trois moments résonnent des mêmes notes frêles et friables comme des larmes à sécher.

 Un autre avis, un autre coup de coeur : monpetitchapitre

 

 

 

09/05/2016

Polina, Bastien Virès

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Une bande dessinée qui est un moment de grâce de lecture.

Polina a six ans quand elle esquisse devant un jury silencieux ce qu'elle deviendra, une danseuse. Le professeur Bojinsky lui étire la jambe, pas assez souple. Elle est retenue dans la sélection. Elle rentre dans l'école pour de longues années d'apprentissage, notamment sous la férule du redouté Bojinsky, maitre considéré comme le plus dur, celui qui brise le rêve des petites par l'exigence répétée des positions, des pirouettes, de l'équilibre du regard. A Polina, qu'il suit toujours d'un regard pesant, il répète, "Le public ne voit pas ce que tu ne lui donne pas".
Polina a du talent, lui le sait, pas elle. Il va exiger d'elle de le plier à sa volonté.

Des années, Polina travaille, se bute, réussit, change d'école, elle apprendra que "Dans la danse, il n'y a que la danse, pas de partenaires". Elle n'a que cette ambition là, danser, et si elle trébuche, s'enfuit, et grandit, c'est sans le savoir dans la trace du pygmalion, resté dans l'ombre de son enfance. Et quand elle saura enfin, pourquoi elle danse, elle pourra revenir vers celui qui lui avait donné ses ailes.

Cet apprentissage est dessiné en images arrêtées qui semblent en mouvement, noir et blanc, presque uniquement, peu de dialogue, mais une force rare de sensibilité dans les traits et les courbes. L'histoire d'un apprentissage tout en retenue époustouflante.

12/03/2016

De quelques amoureux des livres, et etc, Philippe Claudel

ob_2224be_425849-10150591273222557-28165572-n-jpg.jpegPhilippe Claudel compile dans ce recueil des biographies de rêveurs d'écriture, des écritures toujours déçues et contrariées, comme le dit le très long titre que je tronque ici, d'hommes et femmes que "que la littérature fascinait". Ces destins fictifs sont fabriqués sur mesure par un écrivain qui s'amuse, dans ces brèves bios lapidaires et elliptiques, à créer autant d'amoureux des livres que d'échecs.

Les personnages sont juste esquissés. Farfelus, fantasques, ils ont un gout de Borges ou de Cervantes. Parfois démesurés, hallucinés, ou alors seulement un peu décalés, ils surgissent et se succèdent pour un moment d'éternité littéraire, comme ce sergent de la Waffen SS déterminé à tuer Javert, retrouvé dans les égouts de Paris (pas Javert, mais le lieutenant SS ....). A d'autres fondus de la chose écrite, l'écriture est interdite pour cause de compulsions viscérales vers l'infini ou de tics improductifs, comme pour cet homme à qui les idées de romans ne viennent qu'en taillant des crayons et qui ne peut jamais écrire les mots ainsi venus puisqu'il n'a plus de crayons ...

Ils sont de tous les continents et de tous les âges, ces fanatiques de l'écrit réinventés par un Claudel facétieux qui rejoue Héraclite en vieux grec faignant qui n'aurait jamais écrit que par fragments, supercherie dont il savait que la postérité lui serait gré d'un plus grand talent encore. 

A l'écrivain frustré, Claudel donne une chance de postérité immortelle et grandiose. Ainsi cet érudit brésilien, pourtant auteur de piètres romans, qui s'immola dans sa bibliothèque pour que les pages de Balzac, Voltaire et Pascal se retrouvent cendres mêlées à ses propres pages, pour l'éternité. L'éternité, c'est souvent ce que vise ces ratés de la plume, victimes des circonstances ou du hasard ; un homme aurait pu écrire s'il avait épousé une autre femme que la sienne ;  celui qui se croyait un grand dramaturge et dont la postérité ne gardera que ses écrits qu'il croyait mineurs (Voltaire es-tu là ?).

La plume est satirique, tendre, nostalgique, alerte et jubilatoire, on y croise ce qui semble être une connaissance (l'auteur qui arrêta d'écrire du jour où il devint membre du  jury d'un grand prix littéraire ...). Soit, l'effet liste peut lasser un peu à la fin, mais je ne pense pas que ce soit la raison pour laquelle mon préféré est resté le premier "celui de Sparte", que je vous laisse découvrir p 10 : un murmure du passé qui chuinte l'oreille, une envie de le lire à voix haute, je le relis, c'est juste cela.

27/02/2016

Envoyée spéciale, Jean Echenoz

echenoz,envoyée spéciale,romans,romans français,pépites"Constante étant oisive, on va lui trouver de quoi s'occuper", annonce le quatrième de couverture. Constance, c'est l'envoyée spéciale qu'Echenoz fait kidnapper à Paris, captée par le regard d'un bel inconnu, et qu'il envoie dans la Creuse pour un traitement spécial en compagnie de deux gardes du corps peu efficaces, deux Laurel ou deux Hardy ... Fin fond de la Creuse où l'on apprend, d'ailleurs, que les éléphants ont un rapport particulier avec les attroupements de papillons en Corée du nord. La dite Corée du nord, où notre auteur, manipulateur en grande forme, envoie la dite Constance, consentante, cette fois, manipuler à son corps pas défendant, un play boy futur ex ministre, dans une dictature clinquante de jet set absurde  ...

De l'intrigue, voilà tout ce que je peux dire ... Parce qu'après tout, l'intrigue, il en fait ce qu'il veut, le marabout de ficelle échenozien, porté ici à un de ses plus haut degré d'excellence (on est dans l'Echenoz des "Grandes blondes" de "Lac" ou du "Au piano", c'est dire ...). Un marabout ciselé, attention, un rubis cube indécricotable ... Vous pensiez roman d'espionnage, oui, peut-être, mais vous enclenchez l'éolienne à l'envers, et vous voilà justement, à l'endroit, vous pariez sur une nouvelle facette  du  syndrome de Stockholm et il vous file entre les doigts comme un pétard mouillé. C'est en looping que vous atterrissez au Corée du nord, ayant récupéré au passage les deux Laurel, toujours parfaitement inutiles, ( mais, c'est comme les éléphants et les papillons de la Creuse, on ne sait jamais à quel moment le puzzle retrouvera sa pièce manquante, inutile et parfaitement nécessaire, par conséquent)

Rien ne ralentit la machine, ni les clins d'oeil, ni les vraies fausses digressions, ni les commentaires, mi ironiques, mi désabusés du narrateur omniscient qui s'en donne à cœur joie, le seul qui tienne les rênes. Les personnages, eux, n'en mènent pas large, malmenés par les tribulations dans lesquelles l'auteur les laisse se dépatouiller avant de les rattraper du coin du crayon, pour les sortir (ou pas), d'une zone interdite truffée d'oiseaux moqueurs ...

Le lecteur, lui, jubile toujours.

Un lecture commune avec Philisine Cave et Bernhard

28/11/2015

Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro

zaï zaï zaï zaï,fabcaro,pépites,romans graphiques,bandes dessinéesTout commence au festival quai des bulles. Avec fifille, on s'arrête devant un stand pour une raison hautement littéraire. C'est le stand des éditions "6 pieds sous terre" et leur logo est un ornithorynque. Fifille est raide dingue de cet étrange animal, hors des registres connus (de moi) et si mignon ( d'après fifille). En recherche d'une éventuelle peluche de la bêbête pour enfin satisfaire une demande pluri annuelle récurrente ( une fois à son anniversaire, une fois à Noël), je tombe nez-à-nez avec une bande dessinée, ce qui est déjà plus dans l'ordre des choses normales qu'avec un ornithorynque, et avec l'auteur qui signe à tour de crayon. Mue par un geste conditionné, j'achète. Jamais geste conditionné ne fut plus inspiré .... Mais tenter un résumé du truc est quasi aussi frappadingue que de chercher une peluche  dans un festival de B.D ...

Tout commence parce que le héros, anonyme client d'une caissière banale, a oublié sa carte du magasin. Pas la carte bleue, mais celle du magasin, ce qui fait de lui un criminel anti-social contre qui toutes les forces commerciales se lient, de la caissière au vigile. Le héros a beau clamer qu'il l'a simplement oubliée dans son autre pantalon, rien n'y fait, il tente de résister avec un poireau qui n'en demandait pas tant, mais rien n'y fait non plus. Une seule solution, la fuite.

Le road movie commence, sans ressources, sans aides, solitaire, Fabien est traqué, déclaré coupable en un enchainement sans faille d'évidences ( ben oui, il a oublié sa carte ...) mais crime de quoi ? de lèse tout court en fait, même pas de lèse-poireau ni de lèse magasin, de lèse société, en gros. Les chaines d'actualité s'emparent du moindre témoignage de ses proches, et même de témoins qui n'étaient pas là et qui ne savent rien, ce qui n'est pas une raison pour ne pas s'exprimer, tout le monde condamne. La vie privée Fabien est étalée, jusqu'à sa raie des fesses, et lui même, se conspue, battant sa coulpe de coupable à la révolte burlesque.

Du poireau à Joe Dassin, tous les poncifs de la satire sont déjoués, la parodie elle même est décalée et chute dans de très courtes répliques qui tombent juste là où on les attendait pas. J'avoue, j'ai ri, mais vraiment ri, mon homme a ri, fiston a dit, "mais qu'est-ce qu'il a de drôle ?" et fifille "Y'a même pas d’ornithorynque ..."  Pas grave, je vais leur faire faire une cure de Joe Dassin et une soupe aux poireaux, ça les fera grandir !

En effet, voilà une B.D. que je ne regrette pas d'avoir rencontrée, elle gêne les entournures, elle empêche de raisonner en rond, elle traverse en dehors des clous !

Bon, je ne dis rien du dessin, parce que je suis nulle en B.D et encore plus en description de dessins, mais je mets un exemple ( Luocine, une pensée à toi ...) et je trouve quand même, pour oser un jugement simpliste, que l'uniformité des couleurs et des traits va drôlement bien avec le propos.( que l'on ne lit pas, d'ailleurs, Luocine a raison = la malédiction de l’ornithorynque a frappé !)

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21/10/2015

Une terre d'ombre, Ron rash

 une terre d'ombre,ron rash,romans,romans américains,western et cie,pépitesRash, moi j'aime tout (un peu moins Séréna, mais bon, tant pis pour elle, elle avait qu'à être un peu plus subtile, la garce), alors quand il nous ramène au vallon encaissé et ombreux d'Un pied au paradis ( si ce n'est lui, c'est donc son frère ...), déjà, je me frotte la poussière des mains en me disant que je vais tomber sur la pépite. Et dès le premier chapitre j'ai plongé dans le vallon, la route vers la ferme, cahotante et déserte, sèche, la ferme, déserte et qui bruisse encore, le puits, le bruit de la corde qui va cherche l'eau fraîche et ramène un cadavre anonyme. Plongé, lui, depuis si longtemps que même les cailloux des chemins n'en ont pas gardé la trace. Trop bon.

Et après, on revient en arrière, quand la ferme n'avait pas encore de puits terminé, mais encore deux habitants, un frère et une soeur. Les parents de Laurel et Hank leur ont laissé ce coin de terre des Appalaches en héritage, si sec que même les Indiens n'avaient pas tenté le coup. Les petits blancs y ont planté quatre planche pour y faire une maison, quatre clotures pour faire des champs, et maintenant le frère et la soeur y survivent. Hank a perdu une main à la guerre, celle de quatorze dix huit, qui n'est pas encore terminée, et pour laquelle on enrôle encore des volontaires tout en pleurant les héros disparus, et même revenus. Hank est courageux, travailleur, et même sans une de ses mains, il voudrait bien se marier, d'ailleurs il a déjà trouvé la promise. Mais sa terre est rude, et rude aussi le sort de sa sœur. Marquée par une tâche de naissance, depuis l'école, on la dit sorcière et maudite, au village, on la regarde de travers. Elle ne trouvera pas preneur dans le coin. alors, elle se cantonne au vallon, maudit comme elle. Laurel se contente de cette union fraternelle, de cette complicité muette, qu'elle voit sans faille. De temps en temps, le soir, ils caressent du doigt dans un catalogue de vente par correspondance, les possessions de la modernité qu'ils ne pourront jamais s'offrir.

Pendant ce temps là, fanfaronne au village le recruteur Chaucey. baudruche d'une fatuité à faire éclater les drames sans même regarder sur qui il marche.

Le drame palpite, on le sent, par qui, par quoi arrivera-t-il ? Par l'espoir peut-être ou ce vagabond muet, Walter, qui joue de la flûte, pour Laurel enchantée. Les notes de Walter bougent un peu son univers où, depuis que la mère est morte, même les clefs de l'horloge n'arrivent plus à faire tourner les aiguilles rouillées par l'immobilité. De l'espoir peut aussi venir la tragédie. Ce n'est pas nouveau, depuis le temps qu'Antigone lui a tordu le cou, à celui-là.

Et là, dans le fond du vallon, quand les rouages de la tragédie se mettent à tourner aussi rond que l'horloge, vous avalez le bouquin en attendant juste d'entendre quel corps va, en premier, toucher le fin du puits.

Du quasi racinien western.

 

11/10/2015

L'homme du verger, Amanda Coplin

l'homme du verger,amanda coplin,romans,romans américains,pépitesL'homme du verger n'est pas sans douleur. Avant de couler des jours solitaires mais plutôt paisibles dans le vallon, vallon qui a tout d'un cocon hors du monde, et presque des allures de jardin d'Eden pour vieil homme et abricotiers, Talmadge a perdu son unique soeur. Fantôme qu'il a tant cherché, elle a disparu un jour comme les autres, entre les arbres de cette vallée du nord ouest des USA, elle est passée pour ne plus jamais revenir.

Et puis, le temps de la douleur s'est atténué, les abricotiers, cléments, ont mûri, se sont multipliés et ont croissés, généreux, comme lui, de leur temps. Il est resté solitaire, les fruitiers et une vieille sage femme lui tiennent lieu de famille. Le vallon aux courbes tendres est accueillant au silence et parfois viennent le rompre les voleurs de chevaux sauvages. Le temps d'une semaine, ils se font cueilleurs et élagueurs. Une amitié silencieuse lie Talmadge à leur chef, indien d'origine, aussi taciturne dresseur de chevaux que l'autre l'est de ses arbres.

C'est dans ce décor quasi immobile, et qui n'a rien du far-west en technicolor, que surgissent deux jeunes filles, farouches et en fuite, affamées, deux sœurs qui s'incrustent sur le paysage jusque là serein. Elles font du relief, d'un coup, enceintes l'une et l'autre. Elles viennent d'un cauchemar dont le vieil homme ne peut supposer la profondeur prise dans leur âme. Elles apparaissent, prennent et repartent dans leur bulle, dans un coin du verger.

Un lent travail d'approche se dessine alors entre les personnages. Il pourrait faire croire que les heurts seraient transitoires, et que, la paix retrouvée, le verger va se transformer en petite maison dans la prairie avec coiffe et tablier en toile vichy, avec les deux filles dévalant la pente les bras ouverts sans même se casser la margoulette ... Ben non, pas vraiment ... Parce que le passé des deux jeunes filles, Della et Jane, a un nom, un cheval, et que la haine ne s'éteint pas à coup de crêpes au sirop d'érable, même quand les abricotiers donnent du leur.

Le chemin que Talmadge aurait voulu tracer à ses deux protégées, se prendra des traverses dans les ailes et le royaume entrevu, des coups de pieds rageurs. On ne fait pas ce que l'on veut, avec les meilleures intentions du monde ...

Un roman à l'humanisme non convenu, qui s'étend sur la longueur d'un foyer bancal à construire, et d'un savoir à transmettre, et des récoltes d'abricots à faire. Non sirupeux, les abricots, mais d'une douceur âpre et sensible au temps qui passe, aux filles qui fuient, aux voleurs de chevaux qui ne font plus halte, aux os de Tal qui grincent de plus en plus dans la charrette. Mais, toujours, obstinément, à tort ou pas, le vieil homme tendra la main vers ce qui aurait voulu être ; un frère qui aurait retrouvé sa sœur, un père qui aurait su protéger sa fille du démon qui l'éloigne d'elle même.

Merci à la librairie Vents d'Ouest de Nantes, d'en avoir fait un coup de cœur qui a tenté ma main !

09/10/2015

Le général du roi, Daphné Du Maurier

daphné du maurier,le général du roi,romans,romans historiques,pépitesUn roman de la grande Daphné qui a le goût chevaleresque très prononcé d'un amour d'amour impossible, mené au fil des épées de l'éternelle absence de l'aimé et de ses éternels retours, entre deux attentes de l'aimée, dans les brumes et les fracas des châteaux assiégés.

Mais la cause du pourquoi de l'impossible amour, pourtant partagé, entre l'aimé Richard et l'aimée Honor, je ne peux pas vous le dire, sûrement pas. Ce serait gâcher.

Donc, juste dire que nous sommes transportés en Angleterre au XVIIème siècle. La fronde des nobles de Cornouailles gronde contre la tyrannie financière du parlement de Londres. Eux soutiennent le roi, Charles 1er, pourtant bien falot, à mon très humble avis de roturière du XXIème siècle. Parmi ces fidèles, qui bientôt prendront les armes, se distingue tout particulièrement une famille, les Grenville, dont le panache est flambloyant. Le frère ainé est un modèle du genre, loyal, noble et juste. Par contre, le frère cadet, Richard, a le sang plus chaud que bleu, une réputation détestable de coureur de dots. Sans scrupules, il agit avec autant de cruauté que d'absence de remords, rempli d'orgueil, et de vanité méprisante. Sauf que en ces temps de guerre civile, il est aussi un stratège militaire hors pair, un meneur de troupes sans égal. Alors forcément ... Il lui est beaucoup pardonné, et il est si beau ... 

Lors d'un dîner de victoire, Richard va poser les yeux sur Honor et Honor va choisir Richard, sous les yeux effarés de sa propre famille, car si elle était la petite dernière, un peu gâtée par ses frères, un peu rebelle déjà, là, Honor va rompre avec une certaine bienséance et la petite trouver son maître et son amour. La première rencontre sera la définitive alliance de cette jeune fille de petite noblesse de sang, mais non de coeur, et de ce chevalier pour le moins atypique. Bouillants l'un de l'autre, consentants à leur perte sociale et unis à jamais.

Euh, pas de souci, hein, on n'est pas dans de l'eau de rose, même si j'ai bien conscience d'en aligner tous les clichés. Enfin, si, il y aussi de l'eau de rose mais portée à ébullition, une sorte de concentré. Les capes volent, les épées claquent et frôlent des jupons d'amazone intrépide et l'amour des deux tourtereaux insolents croise quelques obstacles, il faut bien le dire. Surtout quand la méchante soeur Grenville pointe son nez de rapace, séductrice et torve, genre Milady.

"Le général du roi" est un roman qui mène ses clichés à la baguette, tambour battant, sans complexe, et pioche aussi au passage dans le gothique des châteaux avec chambre secrète, porte qui grince, enfant caché, araignées comprises. Il se lit à la vitesse d'un cheval au galop.

Romanesquissisme .

 

25/08/2015

Ederlezi, Vélibor Colic

ederlezi,velibor colic,romans,romans français,pépitesUn livre peut faire rire (rarement ceux que je lis, mais je sais que ça existe), un livre peut faire pleurer (mais j'ai le cœur dur), un livre peut faire peur (mais vu les horreurs que je suis capable d'avaler sans broncher, mon taux de résistance est assez élevé), rarement un livre donne envie de danser ... Ben celui-ci, si. Et pas seulement parce qu'il y en question d'un orchestre et d'un chanteur hors des temps, dont l'élégance tapageuse n'a d'égal que sa volatilité sentimentale, mais surtout grâce à la valse endiablée des personnages qui l’accompagnent, qui ont le diable des mots au corps.

A la manière d'un Emir Kusturica (la comparaison est inévitable et je pense, voulue par l'auteur, par ailleurs, fin connaisseur musical), Vélibor Colic les fait sortir de son chapeau, un village à trois noms " Baïramovitch, Baïrami et Baïramovski". Les trois noms donnent le ton, car ce village "tantôt en Macédoine, tantôt dans l'empire ottoman, souvent en Yougoslavie, mais aussi parfois dans le royaume serbe", est "rêvé, mais aussi réel". De ce lieu, surgit la valse tzigane, qui est aussi la valse de tous les possibles. On l'aura compris, c'est du pays de la fusion de ces cultures massacrées par les guerres et les totalitarismes, que Vélibor Colic veut nous faire rêver, du temps d'avant, glorieux de ses oripeaux.

Ils sont dépenaillés, encanaillés, peu recommandables, pendables, vulgaires et sublimes, les musiciens qui se succèdent dans ce récit fantasque, entre conte et sarabande. Ils sont menés par un mort qui a déjà été tué trois fois, sauf que cette fois-ci, c'est la dernière ... Celui qui s'est survécu tout au long de ses réincarnations, tout à tour Azlan Tchorelo, Azlan Bahtalo et Azlan Chavoro, a été rattrapé par par la réalité, dans le camp de Calais, dans nos jours qui tuent les rêves. Avant, il a tout vécu en grand seigneur de la misère. Eternel amant infidèle, buveur et soiffard, il a mené ses trois vies comme on se laisse emporter par la gouaille de la langue de l'auteur. Depuis les années 1900, il a porté de sa voix les violons de ses comparses de fêtes en drames. Figure du juif errant, du banni, du sauveur damné, il est un concentré de figures littéraires qui aurait croisé dans sa course le Mangeclous et le Solal de Cohen. 

Ce titre, qui est aussi celui d'une chanson bien connue grâce au "Temps des gitans", contient le même charme, celui qui incante la joie triste et folle de temps qui auraient pu être. Merci monsieur l'auteur d'avoir mis en mots cette "comédie pessimiste" aux accents de fanfare perdue.

14/08/2015

Middlesex, Jeffrey Eugenides

middlesex,jeffrey eugenides,romans,pavés,pépites,romans américains"Middlesex" n'est pas seulement un pavé, c'est un excellent pavé, le genre qui s'avale s'en même s'en rendre compte. D'abord, et avant tout parce qu'il les mélange, les genres, et pas seulement les deux dont le héros/héroïne a hérité des filiations chromosomiques échangés entre ses ancêtres grecs depuis les nuits mythologiques, des agapes qui donnèrent lieu à la naissance du dieu hermaphrodite.

Dans ce livre somme, il y a ainsi des échos de saga familiale, de roman d'adolescence, de l'initiation sensuelle et amoureuse, de la satire sociale ... 

Et tout cela, comme le narrateur/trice, part d'un tout petit rien, d'une soeur et d'un frère Desdémona et Lefty Stephanides, perchés dans un village oublié sur les pentes du mont Olympe, en Asie Mineure, et qui vont devoir fuir leur pays suite à la défaite des Grecs contre les Turcs en 1922, l'incendie et la destruction de Smyrne par les flammes. Un massacre et une traversée plus tard, de ce point originel, ils s'exilent à détroit où ils débarquent chez une cousine incertaine, avec pour tout bagage un amour hors normes et des chromosomes à retardement. Calliope (la narratrice) est la bombe de l'héritage. Call est le narratrice devenu homme, quelques vingt ans après sa naissance. C'est elle/lui qui raconte cette étrange métamorphose.

On traverse l'histoire de deux générations, d'une réussite sociale bancale. Le récit alterne satire, fresque, et roman sentimental de bon aloi, de très bon aloi, même, lorsque se pointent les émois physiques de l'adolescente qui se mue en adolescent, sans le savoir,, le vouloir, et surtout vouloir le voir. Dans la relation de la mutation sexuelle, l'échelle prise est celle de l'intime : l'infime, le poil qui pousse et les seins qui ne poussent pas. Calliope se voudrait fille, se révèle autre à elle-même, c'est le récit d'une mue douloureuse, d'une souffrance inconnue, jamais pathétique, souvent drôle, d'ailleurs, dédoublée, en somme ...

Elle regarde les autres, sa mère, son père, son amour, celle qui est nommée comme "l'obscur objet du désir", ne pas découvrir une réalité qui offre en elle un gouffre indicible.

Une hermaphrodite, une époque androgyne, celle des années 60-70 aux USA, une famille à la fois grecque et américaine, les mues sont aussi idéologiques et sociales dans ce livre, étonnant, foisonnant aussi de références, un  hybride et une méduse littéraire.

Un pavé de choix pour le challenge de Brize.middlesex,jeffrey eugenides,romans,pavés,pépites,romans américains

08/05/2015

Une plage au pôle nord, Arnaud Dudek

une plage au pôle nord,arnaud dubek,romans,romans français,pépitesOù il n'est nullement question ni de plages, ni de pôle nord, mais plutôt de banquises oubliées qui se réchauffent les unes contre les autres, des petites, toutes petites banquises, des banquises qui n'en ont pas l'air (rien à voir avec le Titanic, en plus, c'était un iceberg), des banquises de tous les jours, des banquises invisibles, quoi, qui vont se faire un bout de chemin ensemble, et peut-être se fondre ... Allez savoir avec les banquises, c'est aléatoire, comme le hasard d'une rencontre entre un appareil photo numérique ( le numérique a son importance) perdu et d'un rendez-vous chez le podologue.

La femme d'âge bien mûr qui avait rendez-vous avec le dit podologue, Françoise Vitelli, fouille dans l'appareil trouvé par hasars avec méthode pour en retrouver le propriétaire qui s'avère être aussi anonyme que Pierre Lacaze, " scénariste et dessinateur de la série de S.F. burlesque "Les écuyers de l'espace", publiée par un micro éditeur savoyard. Trentenaire né à Lyon. Juriste en entreprise". Du lourd, quoi. De Pierre, on glisse à Jean Claude, son ami, le vrai propriétaire, en fait, esquissé en vrai loser en une phrase attendrie : " La vie est parfois sinistre, même pour les gentils garçons". 

Mais attention, Jean Claude, n'est pas un gentil bêbête, c'est un vrai gentil, au chômage, avec mariage raté et petite fille sur le coeur fondant.

Un appareil photo, un coup de sonnette, ainsi commence la tranquille Odyssée de Françoise et Jean Claude qui s'écrit dans un pavillon de banlieue, entre buffet en chêne avec santon de Provence, et coups de portos du dimanche partagés. Une histoire d'amitié entre une veuve que son Clyde de mari a laissé finir en Bonnie institutrice à la retraite, et un encore presque jeune homme ; l'histoire en pointillée de deux béquilles l'une à l'autre indispensables et fragiles.

Pourtant, rien de triste (ou plutôt, si, mais ce n'est pas écrit triste) dans ce récit (très, trop ?) court, un côté narquois au contraire, une sorte de tiré à la ligne d'Echenoz, sautillante et elliptique à la fois ... L'écriture de Dudek ressemble à ces minuscules éclipses de vie qu'on aurait croisées, un pas de côté dans la vision attendue, une acrobatie dans les lignes des phrases et des destins ; "Quelques détails, trois fois rien, l'essentiel. Faire quelques pas dans une maison, pour visiter, savoir si elle nous plait".

Attention, pépite ! 

Merci Keisha ...

18/01/2015

Comment les fourmis m'ont sauvé la vie Lucia Nevaï

comment les fourmis m'ont sauvé la vie,lucia nevaï,romans,romans américains,pépitesLes fourmis, au départ de cette histoire, ont des rôles fort secondaires ... C'est Crâne qui prend la parole. Foetus juste expulsé en ce monde, elle découvre son frère Little Duck, sa soeur, Jima, et vaguement l'odeur de sa mère, qui en tentant de s'en débarrasser avant de l'expulser, l'a, en plus, quelque peu déformée . En fait, Crâne a un peu trop de parents, sans en avoir aucun. Ils sont au nombre de trois, deux femmes et un homme, mais l'homme n'est pas son père, et pour son frère et sa soeur, c'est un peu pareil mais pas dans le même ordre ...

Tous les six vivent dans un cabane squattée, au milieu des champs de l'Iowa. Tit, une des mères, vit sa vie de vendeuse à la cuisse légère et fourgue des produits miracles macrobiotiques jusque dans la bouche des enfants. Ces pilules sont d'ailleurs  à peu près leur seule nourriture. Flat, l'autre mère, ne quitte pas son piano où elle tape les mélodies de cantiques hallucinés à la gloire du dieu de l'Apocalypse. Les enfants accomplissent en choeur cet autre pendant de l'amour maternel, bien obligés ... Et, pendant ce temps-là, le père, Big Duck, un ancien prédicateur déchu pour polygamie, tire le diable par la queue dans les salles de billard de la ville où les enfants n'ont jamais mis les pieds.

C'est dire si Crâne est mal barrée ... A moitié aveugle, considérée comme attardée, seule la chaleur crasseuse de la robe jaune de sa sœur l'a accueillie en ce monde. Les trois enfants grandissent, livrés à eux mêmes, le corps affamé, sans savoir ni lire, ni écrire. Ils survivent entre eux, se dorlotent d'un rien, se protègent d'un regard. Comme il n'y a personne autour d'eux, ils évitent même la compassion ... Leurs journées passent, dans la contemplation des champs de maïs voisins, dont ils connaissent toutes les saisons et les travaux, et dans l'attente du passage du train de 21.49, le recrachage des cantiques et l'avalage des miracles macriobiotiques.

Jusqu'au jour où, un drôle de personnage va attérir dans leur paysage immobile, transformant la carrière voisine en un lac artificiel pour pêcheurs. A défaut de baguette magique, cette ouverture vers la normalité va quand même constituer une certaine forme de porte de sortie pour les enfants, et Crâne trouvera une route cabossée à suivre. Poursuivie par la nostalgie de sa misère crasseuse, elle tentera de devenir princesse, sans grand soutien du prince charmant, il faut bien le reconnaître.

Un texte drôle, enfin, qui fait sourire au lieu de faire pleurer, comme il se devrait, vu le sujet, une spéciale dédicace aux fourmis qui sont drôlement bien en fées redresseuses de sorts tordus.

Et un grand merci à ma copine A. M. qui m'a fait découvrir cette petite pépite.

16/09/2014

La servante écarlate Margaret Atwwod

Que celle ou celui qui n'a jamais laissé traîner un titre noté sur un blog sur son étagère en se disant : "Ce doit être bien, mais, là, je prends celui d'à côté", me jette la pierre. Moi, cela doit faire deux ans que j'avais "La servante écarlate" en réserve, et maintenant que je viens de le finir, je me demande bien pourquoi, vu que ce livre est juste magistral, ou génial, ou indispensable, ou autres  synonymes de : "Il faut le lire maintenant là, tout de suite".

Delfred est la narratrice et le personnage principal du roman, elle est aussi la servante écarlate. Dans ce monde où les femmes sont rangées par ordre d'utilité, une servante écarlate est une femme qui a été choisie, parce qu'elle a déjà produit un enfant, pour assurer la reproduction auprès de hauts dignitaires du régime qui n'ont pu concevoir encore ( à cause de leur femme au foyer, évidemment). Ainsi, on accorde à ces hommes la possibilité d'avoir une sorte de service de reproduction obligatoire à demeure. De reproduction, pas de sexe, ni de désir, ni de plaisir. Le désir n'existe plus dans la nouvelle république de Gilead. Il fut un temps, et Delfred s'en souvient, où les hommes et les femmes formaient un couple avec de l'amour dedans et se tenaient la main et se touchaient les corps avec sueur et plaisir. Les enfants, alors, ne manquaient pas. Et comme on pouvait les choisir et changer d'hommes et même aimer les femmes, ce temps là n'est plus et les relations humaines ont été reprises en main et reconstruites par la religion de la vertu (aucune religion n'étant nommée dans le livre, je la nomme ainsi, c'est une vertu déviée, évidemment, par le rigorisme de la dictature).

Une servante écarlate se signale à l'extérieur car elle doit être toute de rouge vêtue, gantée, encornetée, dissimulée. Ses jupes ne doivent être soulevées que par le maître de maison, lors de cérémonies ritualisées et sous le regard de l'épouse inféconde. La la dictature manque d'enfants et la situation de guerre en demande.

Les différentes strates de cet univers sont à l'avenant, le fanatisme religieux du régime nourrit les peurs et tue les âmes. Ainsi Defred sait qu'une autre servante l'a précédée dans la chambre aseptisée où elle est reléguée solitaire, lorsqu'elle n'est pas de courses ou de service commandé..Mais que sont les autres devenues, les amies d'avant, les mères et les filles d'avant,? Il y a des exécutions, des camps, des rumeurs et des cérémonies expiatoires ....

Le roman met en place un univers dystopique, à la fois violent et feutré et vu de l'intérieur, voilà, je crois, la singularité romanesque de ce texte. Defred n'est pas une révoltée, ni même vraiment ne se sent victime, elle regarde, subit et attend, tente de survivre sans dignité et pourtant aux aguets d'un frémissement, d'une porte, d'un regard ... Le livre commence par planter son décor, la grande maison du maître, l'épouse, le mépris, et ses frémissements d'âmes à elle, puis l'intime lève le voile sur les rouages cyniques que la dictature de la vertu a mis en place, semble-t-il pour toujours.

Que les femmes soient souvent, dans l'histoire, la vraie, la première cible des fanatismes religieux, voilà ce dont on ne peut douter, et le regard de cette femme de fiction, dans son doute, son trouble, montre aussi ce que la frustration fait à l'homme.

Je me répète, juste magistral.

Merci Ingammnic !

 

12/08/2014

Avec vue sur l'Arno E.M. Forster

Ce livre est bien sûr celui qui a inspiré le sublime « Chambre avec vue » de James Ivory et tout le charme des images du film se trouve dans les mots du livre.

Tout commence à la pension de Florence, pension pleine de touristes anglais et où viennent d’arriver la jeune Lucy et son insupportable cousine chaperon, toute de reconnaissance éperdue ( c’est la mère de Lucy qui finance le chaperonnage), elle se donne pour rôle de tenir les rênes de la bienséance. Vieille fille et parente pauvre, elle s’érige en championne de ce qui ce fait et de ce qui ne se fait pas, corsetée dans sa morale victorienne. Lucy veut bien faire, elle aussi, mais elle a juste un peu « trop de Beethoven » dans la tête et dans le cœur. Parfois, le trop déborde un peu du corset. Mais pas trop.

Dans la pension, Forster fait s’agiter le microcosme touristique : les deux femmes doivent-elles, ou non, accepter l’échange proposé par un autre couple, atypique et moins victorien, les Emerson père et fils ? Eux ont ces chambres avec vue que l’on avait promis aux deux femmes. Le portrait de groupe touristique est drôle et grinçant à souhait : un clergyman aux idées plutôt larges, une excentrique écrivaine qui se la joue bohème dans le pur style des snobs qui cherchent « l’authentique couleur locale », aussi authentique que les clichés d’une anglaise sur le retour d’âge peuvent l’être, et les deux inévitables sœurs vieilles filles, aux dentelles fanées et la conservation aussi plate qu’une bouteille de San Pellegrino sans bulle. Le débat est feutré,  puis la question réglée, les deux femmes peuvent, tout en respectant les convenances, accepter la proposition, au départ indécente, autant que peut l’être la simple mention d’un homme prenant un bain dans une baignoire.

De là, part le trouble de Lucy, de là, et aussi de la visite de Santa Croce, que la jeune fille devra faire sans guide. Une jeune fille perdue, sans l’habitude de penser par elle-même et qui ne sait qu’y admirer : où sont les merveilles attendues ? n’est-elle pas en train d’admirer ce qui n’est pas admirable ? Une œuvre mineure, indigne ? De là, Lucy commence à se heurter à la véracité de l’expression des sentiments en acceptant d’entendre le discours d’Emerson père,  puis, sur la place, où le sang d’un crime va éclabousser les cartes postales, et enfin dans un champ de violettes où la recherche de la vue sur l’Arno va s’égarer dans un baiser volé. Lucy fuit celui qui fait s’échapper d’elle ce "trop plein de Beethoven" en elle.

De retour en Angleterre, dans son home protégé de l’expansion de ces dangereuses ardeurs, Lucy va mettre beaucoup d’énergie dans la fuite d’elle-même et de ses sentiments véritables, de fiancé coincé en pare-feu de vieilles filles. Lucy se leurre et se masque et l’on s’amuse à voir le papillon refuser de sortir de sa chrysalide …

Un régal de comédie satirique où chaque personnage est solidement campé dans ses positions, portraitisé à grands traits bien solides mais sans caricature, les scènes au jardin sont fraiches et ensoleillées comme des tableaux impressionnistes, le ton enlevé comme les notes du piano de Lucy, on entendrait presque la voix pétrie de pédantisme de Cécil ( le fiancé coincé) lire les pages du roman qui forcera la jeune fille à prendre l’envol redouté.  Une bien agréable lecture, avec tout ce qu’il faut de « trop de Beethoven » et une bonne vieille crème anglaise !

Et une pensée pour Ingannmic qui doit y flâner encore, peut-être, sur les bords de l'Arno ....

 

 

25/07/2014

les heures silencieuses Gaëlle Josse

les heures silencieuses,gaëlle josse,romans,romans français,pépitesUn texte tout en douceur et en frimas de l'âme ... Une encore jeune femme de trente six ans tient sur deux petits mois son journal. La narratrice, fille, épouse et mère, tient dans un cadre ; Delft, en cette fin de XVII ème siècle qui voit la richesse de la ville s'établir et naître la lumière des tableaux de Vermeer. Elle aurait pu être peinte par lui, envisage d'ailleurs de lui commander un portrait de ses deux filles. Mais pour l'instant, elle nous cause de ces riens qui font sa vie.

Née dans le monde du commerce des épices et des laques venus de pays lointains, elle connait l'exotisme des voyages par le métier d'armateur qui est celui de son père. de son enfance, elle esquisse quelques images, les bateaux rentrés à bon port, le poids complice du bras de son père sur son épaule, et un remords qui ronge encore ses crépuscules.

Elle passe, ne s'attarde guère, point de détails historiques, point d'exhaustivité chronologique, revient au tableau qui inspire le livre : ce serait elle, la femme de dos qui joue de l'épinette dans cet intérieur si hollandais dont une servante nettoie le sol, en arrière plan. petit à petit, elle explique l'épinette, le dos, la servante, en évitant les mouvements trop puissants des sentiments. C'est de l'intérieur d'elle même qu'elle bruisse et crisse, de ses enfants perdus, de ses peurs pour les vivants, de son corps que son mari ne veut plus toucher. Elle regarde ses deux filles, pèse leurs jalousies et leurs amours, caresse du crayon ses trois fils, brode un destin, dresse quelques miniatures, esquisse de la plume une lumière à la Vermeer, évidemment, et s'arrête, le crayon en l'air, lorsque frappe à la porte le jeune maître de musique qui lui fait palpiter un coeur qui se voudrait éteint.

Un bien beau portrait, un ton qui pèse et qui pose, l'air de rien, un quotidien sans romantisme ni grandeur, quoique, si la grandeur se murmure, se mesure, à l'aune d'un regard aimant, alors ce murmure est celui de la narratrice.

 

21/07/2014

Rebecca Daphné du Maurier

rebecca,daphné du maurier,romans,romans angleterre,pépites,a cup of tea timeUne relecture délectable ... Dès la première phrase, tout le suc romanesque vous remonte aux effluves de la mémoire : "J'ai rêvé l'autre nuit que je retournais à Manderley" suffit à pour remonter l'allée sombre et hantée vers le château du prince charmant renfrogné et de la vampire à double visage. Puis, quelques lignes après, (je transforme juste un peu) : "Je me sentis soudain douée de la puissance merveilleuse des (lectrices) et je glissais à travers les (pages) comme un fantôme."

Que dire de cette relecture délicieuse si ce n'est le plaisir de retrouver tout à la même place : l'affreuse snob de Mrs Van Hopper, fort judicieusement clouée au lit dans son angine, les premières promenades de la fébrile narratrice et de l'ombrageux Max, la naïveté maladroite de la jeune épousée qui croit marcher sur les bonheurs intouchables d'une première union idyllique, et se leurre dans les filets du silence. Le petit ange de porcelaine se casse toujours à la même page, le R de Rebecca se dresse toujours comme une griffe pour hanter l'amour éperdu de la narratrice, le vieux chien dresse toujours l'oreille à l'écoute d'un pas qui ne vient plus, le brouillard tombe toujours sur la baie, d'où surgit, encore une fois, la cabane des plaisirs de la morte, et un naufrage, toujours, fait remonter le cadavre de celle qui fut l'infâme ensorceleuse ...

Quel plaisir de retrouver là, l'affreuse madame Danvers, toujours aussi perverse, elle aussi, malgré le temps qui a passé depuis que je ne l'avais revue, silhouette noire qui savoure sa vengeance dans l'ombre du grand escalier, jubilant de voir sa trop docile proie descendre en robe blanche vers les regards horrifiés des invités du bal. 

Le cousin maître-chanteur est toujours là, lui aussi. Il n'a pas pris une ride et campe toujours ses fesses dans le canapé du petit salon, croyant tenir en même temps que son verre de whisky, Max, dans sa main. Et se déroule alors le canevas des peurs et des soulagements attendus.

Tout est là, immuable. Le charme se déroule jusqu'aux dernières phrases aussi pleines que les premières de ce goût nostalgique et sucré de ces phrases si souvent lues et relues : "Il n'y avait pas de lune. Le ciel au-dessus de nos têtes était d'un noir d'encre. mais le ciel à l'horizon n'était pas noir du tout. Il était éclaboussé de pourpre, comme tâché de sang. Et des cendres volaient à notre rencontre avec le vent salé de la mer."

25/06/2014

Vert secret Max Ducos

vert secret,max ducos,littérature jeunesse,albums,pépitesQuand je fais la liste de mes emplettes à "Étonnants Voyageurs", je ne mentionne pas les quelques trouvailles ramenées pour fifille et fiston. En général, je ne les lis pas. Exception faite de temps en temps, comme pour "Le miroir brisé" de Jonathan Coe ( mais bon, c'est Jonathan Coe), et il y a déjà quelque temps, pour "Jeux de piste à Volubilis" du même Max Ducos. Un album découvert grâce aux conseils fort avisés d'une libraire lors de ce même festival.

Cette année, alors que nous commencions à arpenter, ma copine A. et moi, les allées du salon jeunesse et que je lui vantais la beauté du dit volubilis, voilà t'y pas, que, comme par magie, apparait sur un rayonnage copieux, l'album en question, entouré de tout un tas d'autres du même auteur. Me ruant vers eux, je me rends compte que l'auteur en personne était derrière les tas. Je l'ai encensé ( saoulé ?) et il m'a conseillé. Pas évident, j'ai fini par me décider pour "Vert secret", parce qu'il y a plein de jardins dans cette histoire et que fifille aime bien les fleurs et les jardins. L'auteur s'inspire, entre autres, de celui du château du Villandry, qui avait enchanté fifille et moi, moins. J'ai du mal avec les jardins tirés au cordeau, y'a qu'à voir la tête du mien pour comprendre ... Donc, fifille et "Vert secret", j'étais sûre de mon coup.

Petite déception, me dit-elle, lis-le. Vu qu'elle me l'a fourré dans mon lit, puis sur mon canapé de lecture, puis sur mon fauteuil de lecture, j'ai bien compris que je n'y échapperai pas.

Légère déception, je la comprends, mais seulement parce que l'histoire est plus convenue que dans le Volubilis, jolie, juste plus attendue. Flora est une petite fille dessinée à croquer. En vacances chez sa grand-mère, elle découvre dans le grenier à trésors, une marguerite en métal, dont la provenance, mystérieuse, aurait quelque chose à voir avec la légende du château du coin, le château de la Mirandole. Le duc farfelu du même nom, amoureux d'une jeune Marguerite en aurait dessiné les jardins en cadeau à la belle indifférente et y aurait même caché un trésor. Flora, bien sûr, va partir à la recherche du secret, en compagnie d'un jeune garçon, Paolo, fils du jardinier et fin connaisseur des lieux, autant qu'agaçant petit pitre ... 

Convenue, soit, la recherche d'un trésor et la naissance d'une peut-être enfantine amourette, mais que cet album est beau ! dessiné de couleurs tendres et d'une harmonie somptueuse. Les jardins tirés au cordeau, je n'aime pas trop m'y promener, mais dessinés par Max Ducos, c'est juste un moment de délicatesse ravie pour les yeux, un royaume poétique de perspective. On y voit le soleil se jouer des verts tendres et des petites pétales se glissent aux pieds des statues qui mènent les enfants au secret ... Et le cadeau d'amour révélé ferait rêver plus d'une Marguerite indélicate ... Une trouvaille ou deux enchante l'histoire ... Les dessins enchantent tout court ...

Pour aimer d'autres jardins en vrai, il y a à Chalons sur Loire, un endroit magique, le festival des jardins, un pur moment de charmes drolatiques ou vénéneux où sont mis en fleurs et autres compositions, les sept péchés capitaux. A voir absolument.