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01/08/2013

La liseuse Paul Fournel

la liseuse,paul fournel,romans,romans françaisSi on s'en tenait au titre, l'héroïne de ce roman ( ou plutôt de cet essai sous forme de fiction) serait la tablette noire, froide, insensible, inodore, trop petite ou trop grande qui échoit à monsieur Dubois, liseur de manuscrits professionnel travaillant dans l'édition depuis bien longtemps. Il aurait pu s'en faire une ennemie, à priori le numérique, c'est pour les jeunes, les branchés, les non lecteurs quasi.

Comme on la lui impose, comme une épreuve de modernité imposée, il finit par l'apprivoiser, non sans la soumettre à une série d'expériences, destinées à l'humaniser, traces de doigts du boucher, traces de crème patissière ... Elle lui tombe sur le coin du nez, il la trimballe dans toutes les positions possibles, tente de l'aveugler dans la lumière, et puis non, la liseuse n'étant pas soluble dans le Brouill, il finit par l'adopter, sans la vénérer, il en voit les limites, mais puisqu'elle est là, cette machine sans bruit, sans poids, sans odeurs, autant lui faire une place à côté d'une belle assiette de cervelle meunière. Voire lui imaginer une fonction littéraire.

Ce qui fait que finalement,  l'héroïne de ce roman-essai est la lecture, ou plutôt la passion pour la chose écrite et à éditer, numérique ou papier, ce qui fait que je parle d'essai vu que, si je me trompe, l'auteur, Paul Fournel est lui même de la partie, et est aussi oulipien (il fait même appel à ce que Pérec aurait fait de ce nouveau joujou en terme de potentiel de création, ce qui évidemment ne peut que me réjouir vertement). Il construit donc son personnage, monsieur Dubois, comme un éditeur à "l'ancienne", attaché à la chose écrite, à la qualité de ce qui est marqué dedans mais aussi rompu aux tactiques mercantiles nécessaires et non réfractaire à ces fameuses "nouvelles technologies". On échappe donc au :  "ça va nous tuer le livre, ma bonne dame" ... Et monsieur Dubois confie à une bande de stagiaires, avec la complicité de ses écrivains maison, et dans le dos de son grand patron, Meunier, qui le prend pour un "has been" un peu couillon, l'exploration du potentiel numérique comme potentiel littéraire de qualité s'il vous plait et cette mignonne jeunesse mijote aux petits oignons une série d'applications dont on aimerait qu'elle existent vraiment, regroupées "Au coin du bois" pour faire la nique à son grand chef et à pas mal d'idées reçues.

Délicieux pied de nez à la soit disant "révolution numérique", puisque l'auteur considère que la révolution est l'état normal de l'édition, d' autant plus délicieux même qu'il s'accompagne d'un tableau du monde de l'édition à croquer : la scène du show des auteurs devant les représentants de commerce qui vont sillonner les routes de France pour vendre leurs livres aux libraires surbookés est aux petits oignons, de même que le portrait des auteurs maison, à la fois fidèles, prêts à trahir, appâtés par le gain et tourmentés quand même par la qualité. Ce qui est réjouissant, est la position du personnage qui échappe aux hypocrisies avec légéreté : oui l'édition est affaire de rentabilité et de chiffres, oui l'édition est goût de la lecture et non, ce n'est pas incompatible avec les plateaux T.V. et les salons du livre à aligner. Ce qui n'empêche une certaine lassitude face à l'uniformité des textes à lire, en cela le numérique ne changera rien.

La fin, un peu tristounette, ne m'a pas gâché un délicieux moment de lecture avec clins d'oeil fournis en prime à l' ancêtre "Apostrophe", sans nostalgies inutiles.