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08/06/2017

La porte, Magda Szabo

la porte,magda szabo,romans,romans hongrieUne intellectuelle hongroise fascinée par sa femme de ménage ... Qui eut cru que cela fasse un bon roman ?

Une écrivaine cherche une aide à domicile, une domestique, quoi, même si elle ne dit pas ce gros mot là, ce n'est pas dans son langage. Il n'empêche qu'il lui faut quelqu'un pour les libérer, elle et son mari, dont on ne sait vraiment ce qu'il fait, mais sûrement aussi quelque chose dans le pur esprit, des contingences matérielles, poussière, lessive, cuisine ... ces tâches matérielles qui empiètent sur le temps précieux de leur création et leur bien être très petit bourgeois, finalement. Dans la Hongrie post soviétique, être petit bourgeois, c'est possible, c'est déjà ça.

Sauf que notre narratrice tombe sur Emerence, ou plutôt qu'Emerence accepte de travailler pour la narratrice, après un entretien de mise à l'épreuve. La partie intellectuelle va avoir fort à faire pour prendre le pas sur la partie iconoclaste qui n'est pas prête du tout à céder le pas devant les évidences d'une patronne qui, rapidement, tisse avec ce personnage des liens très particuliers, entre admiration, respect, agacements et colères.

Au départ, je me suis dit qu'il n'était pas possible d'écrire un livre, sur autant de pages, sur un temps aussi long (vingt ans), avec pour seul sujet la relation entre ces deux femmes, avec juste quelques personnages autour pour corser le portrait, et faire des échos. Ben, si, le roman fonctionne.

Un curieux portrait, une voie singulière ... Emerence est atypique, dominatrice. La narratrice fait avec elle connaissance avec la résistance définitive et active rebelle à tout horaires. Versatile, obtue, Emerence a fermé la porte à tous depuis longtemps, personne ne peut rentrer dans son royaume, même si elle peut ouvrir son coeur à toutes les misères, elle choisit les misères et la façon d'aider, qui peut être brutale, radicale, unique en son genre. Emerence échappe à tous les critères de la narratrice car elle échappe à tous les stéréotypes, elle est fermée à tous les discours humanistes formatés. Et elle tient par dessus tout à ses secrets, car ses secrets sont sa liberté et sa lecture du monde. 

Paysanne, elle fuit l'écrit comme un mensonge, sans honte, avec vigueur, la même qu'elle met à balayer la neige des trottoirs du quartier. Domestique sa vie entière, elle est la négation même de la domesticité, avec la même incohérence et âpreté qu'elle met à dresser le chien adopté par la narratrice mais qui ne voit que par les règles d'Emerence.

 La narratrice, à force, s'approche parfois d'un bout du passé, d'un jour d'orage, d'un arbre foudroyé, d'un homme aimé et perdu, d'une petite fille sauvée. Des bouts de secrets arrachés, à la faveur implicite de l'amitié exigeante et radicale que finit par lui accorder, sous conditions, cette femme dont le seul projet semble être de faire de ses économies un mausolée pour des morts depuis longtemps oubliés. Comme une forme de justice autodidacte.

Du livre, se dégage une force de huis clos combatif, tout le reste est atténué pour que ces deux femmes fassent centre ; le cadre historique, social, la déportation des juifs hongrois, la censure des années communistes, affleurent, juste en cas de besoin pour éclairer un peu, leur étrange duo.

L'univers, si pathétique d'orgueil d'Emerence, laisse un sillage d'une profonde tristesse. 

 

 

05/06/2017

Tout ce qu'on ne s'est jamais dit, Céleste N.G

tout ce qu'on ne s'est jamais dit,celeste ng,romans,romans américainsCe titre est vraiment un bon polar psy, plus psy que polar d'ailleurs. Il a juste un peu souffert, en ce ce qui me concerne, de venir après la lecture de Souviens toi de moi comme cela, mais peu souffert quand même ... Ce qui prouve qu'il est bon !

Les deux titres ont en point commun de traiter de la disparition d'un enfant ( un ado, plus exactment) et le raz de marée familial qui s'en suit. Sauf que dans ce titre là, la disparue ne revient pas, et la famille devra petit à petit admettre, non seulement sa mort, mais, en plus, que celle-ci fut volontaire. Lydia Lee, seize ans, fille parfaite, élève parfaite, a voulu sa mort, ne pouvant plus lutter contre le couple qui l'avait conçue, formatée et étouffée sans même s'en rendre compte.

Marilyn, la mère, aurait voulu être médecin, avoir une vie différente de celle de sa propre mère qui ne jurait que par la conformité des arts ménagers. Elle était sur la bonne voie, lorsqu'elle rencontra, et aima, son prof de littérature du western ( c'est le seul truc à peu près léger du bouquin). James Lee, comme son nom ne l'indique pas, est d'origine chinoise, fils unique et presque parfait d'immigrés pauvres chinois. Et lui, ce dont il rêvait était de ne pas l'être. Il ne se le dit pas aussi directement, évidemment, mais c'est bien de cette rancœur là que cet homme a nourri ses ambitions, grandioses, et a ravalé les couleuvres que ses origines font peser sur sa modeste taille, les vexations des regards sur sa couleur, une différence jamais assumée.

Modeste carrière universitaire pour lui, finalement, et femme au foyer pour elle, finalement aussi, les Lee ont eu trois enfants, même si en réalité, ils ont eu surtout Lydia. Et fait de l'adolescente une menteuse, une tricheuse, une prisonnière de l'image attendue, jusqu'à l'overdose d'amour. 

Par les yeux du frère, du père, qui se dessillent tout doucement, par interstices, on découvre les faux semblants et les stratégies mis en place par la jeune fille ; sa vie dédoublée, ses masques de sociabilité, son immense solitude,bien réelle, sous les phares du regard et des attentes de ses parents, qui n'y voyaient goutte. Et puisque Marilyn refuse toute tâche sur l'icône de sa fille, ce sont les deux autres enfants, le grand frère, Nathan, et la petite soeur, Hannah, qui se tiendront du bout des doigts pour commencer à exister, en dehors du carcan de la réussite normale et étouffante imposée à Lydia.

La narration est tendue, passant sur des méandres et et marais sous jacents, touchant au passage des vérités enfouies sous la mauvaise bonne foi. Les personnages sont particulièrement crédibles comme l'est la nacelle dans laquelle ils vivaient jusque là, si fragile et faillible, ne pouvant les protéger de leur origine, ne pouvant l'effacer, comme l'aurait tant voulu James, ni remplacer une existence par une autre comme l'a tenté Marylin.

De l'art de la mauvaise bienveillance parentale. 

 

 

 

28/05/2017

L'ombre de nos nuits, Gaëlle Josse

l'ombre de nos nuits,gaëlle josse,romans,romans français,déceptionsUn très court roman à trois voix distinctes, un duo accordé et un solo dissonant.

La première est celle de George de La Tour. Retiré en son atelier, il peint un Saint Sébastien dans l'ombre. (forcément, le clair obscur ...). Autour de lui, dans son ombre à lui, du grand homme, gravite sa famille, organisée pour être au service du maître, et bénéficiant d'une certaine opulence : suffisamment à l'écart des guerres et de la peste qui ravagent la Lorraine pour n'en connaître que des échos assourdis. Un de ses échos fut la présence d'un capitaine dans la demeure. Mais depuis qu'il est parti, il en reste trace dans l'intensité du regard de Claude, la fille du peintre. Et c'est Claude que de La Tour a choisi pour servir de modèle à Irène, celle qui dans la Bible, retire la flèche de la cuisse du martyr, à la lueur de la lanterne tenue par la servante au regard détourné. Ce tableau là aura un destin exceptionnel, le peintre ayant décidé qu'il l’emmènera à Paris pour le montrer au roi de France.

L'autre voix est celle de l'apprenti du peintre, c'est lui qui nous dit tout ce que le peintre ne voit pas ; la densité restée dans le regard de sa fille, et la flèche plantée dans son propre cœur à lui, plantée là sans que Claude ne songe à l'en retirer. Il fait le portrait du peintre, commente le Saint Sébastien, raconte Paris. Puis, son envie d'aller voir vers d'autres motifs, moins d'obscur, plus de clair ...

Très loin de cette Lorraine ravagée et ces temps refermés, une femme entre dans dans le musée de Rouen. Une histoire de train à attendre et de jour pluvieux. Du visage de Claude, Irène du tableau qui la happe, dans ce temps vide, elle endosse le malheur de l'amour donné et non partagé. Un amour qu'elle avait presque oublié, un homme qui avait pris d'elle tout ce qu'elle avait à donner, et qu'elle a fini par quitter pour ne plus être la femme qui console celui qui ne voulait pas vraiment être consolé.

La voix discordante pour moi, fut cette contemporaine qui ne m'a pas sonné juste à l'oreille. Elle trouble l'unisson des deux autres qui s'harmonisent temporellement et forment un tableau complet et suffisant. Sa fêlure d'amour radicale éloigne du visage de Claude, d'un amour qui aurait pu être mais s'est perdu en des temps de guerre. Du corps de Saint Sébastien, posé sur le sol, comme un corps déposé d'une croix, je n'ai pas réussir à rapprocher celui de l'amant ; un homme d'affaire, pendu à son portable, blessé d'un amour perdu, tout en fréquentant chambre d'hôtes en Normandie et bars de nuit parisien.

Le choc de l'ancien et du moderne ...

24/05/2017

Trois jours et une vie, Pierre Lemaître

Antoine a onze ans et va vivre trois jours dont il ne reviendra pas. 

Il habite Beauval. Beauval, c'est un peu comme une mini société archaïque où le temps s'est figé depuis tellement de temps qu'on le sent peser. Une sorte de cadre géographique entre zone pavillonnaire, l'usine de jouets en bois, qui menace toujours de licencier, commerces dits de proximité, autant de rideaux qui se soulèvent seulement lorsque qu'il se passe de l’inhabituel, quand les gendarmes arrivent, quand les battues s'organisent, quand l'étang est survolé par les pales de l'hélico qui tourne à la recherche du corps d'un enfant disparu. Les rumeurs courent d'un coupable, étranger au village, on a vu une voiture renverser Ulysse, le petit chien des Desmedt et la voiture ne s'est pas arrêtée. On a revu cette voiture, du moins, on le dit ...

Antoine habite un pavillon avec sa mère, madame Courtin, à côté de celui des Desmedt et à côté aussi de celui des Mouchotte. Dans ce triangle, il est au milieu, de l'autre côté, il y a Rémi, et de l'autre côté encore, Pauline. Ce que ne sait pas Antoine, c'est que ces deux là l'empêcheront d'avoir une vie à lui.

Pour l'instant, ça va être Noël, et Antoine, enfant unique, en attend assez peu de nouveautés, à la fois surprotégé par sa mère aux principes moraux rigides, la tristesse chevillée au corps, et abandonné par son père, réfugié de cette vie étriquée dans une autre, en Allemagne. Antoine est un garçon sage, renfermé et insatisfait de son sort, mais sans révolte, ni rancunes. Juste que son père lui envoie, pour une fois, la bonne version de la lettre au Père Noël ...

Il rêve cependant de faire admirer la cabane dans les arbres qu'il a construite par dépit, à ses copains de collège, quand ils seront lassés de découvrir les joies de la playstation. Ce plaisir là se faisant languir, seul Ulysse et Rémi l'y accompagnent parfois. Pauline est venue aussi, mais la pimbêche n'y ayant pas trouvé d'un pelotage un peu sexué qu'elle attendait, s'en est retournée faire de son mieux ailleurs, laissant sur place un Antoine fort frustré.

Et puis après, Ulyse est mort, le père Desmedt a fourré le cadavre dans un sac, et puis Rémi a disparu. Et puis, Antoine a tenté de s'en sortir, des deux morts et de sa vie prévue à Beauval. La tragédie, toujours, le fait retomber dans les ornières de la médiocrité. La journée où il a détruit la cabane, celle où Rémi a disparu, est le noeud piégé qui le ficelle aux bois de Beauval et à ses zones d'ombres.

 Evidemment, on n'est pas dans la grande histoire de Au revoir là-haut. Ici, c'est de l'histoire à la dimension de Beauval, le fracas de la disparition d'un petit garçon à l'échelle d'une petite ville. Pas de gueules cassées, mais une petite vie fracassée par un moment de trop de colère. Si on ne compare pas les deux, on n'est pas déçu ( une réserve, le dernier chapitre qui ne rajoute rien à la trajectoire loupée d'Antoine, qui n'avait nul besoin d'être alambiquée d'un virage supplémentaire).

20/05/2017

Américanah, Chimamanda Ngozi Adichie

9b16d91c0a06e0adadf811f53d558148.jpgQui pourrait avoir comme sous titre : " Comment une nigériane voit l'Amérique des blancs et des afro américains", c'est-à-dire, comment une nigériane devient une femme noire, vu qu'avant, elle était seulement nigériane, habitant Lagos, fille d'un petit fonctionnaire un peu snob et d'une mère excitée des églises. Cette jeune fille, parmi tant d'autres comme elle, avait aussi une tante, presque deuxième épouse, et pour qui le marché sexe argent était égalitaire.

Ifemelu, l'héroïne, donc, avait surtout un petit ami, un grand amour, Ohinze, qui lui rêvait d'Amérique. Elle ne partageait pas son admiration, et pourtant, c'est bien elle qui y partira en premier, dans les USA de cocagne. Et il ne l'y rejoindra pas. 

Ifemelu, arrivée étudiante désargentée et complètement paumée, s'y tracera un chemin ascendant, de baby sitter à reine des blogueuses et maîtresse exotique d'un play boy argenté qui avait vraiment tout pour plaire, beau, riche, gentil, amoureux et vraiment pas contrariant ... 

Je résume, hein, parce qu'évidemment, l'exil, la solitude, le regard des autres, le poids de soi, c'est quand même pas facile, facile, pour elle, faut pas croire ... Lui suffira pas d'être noire et d'avoir de jolis seins pour réussir à avoir tout cela, Ifemelu devra avaler quelques couleuvres, y pas de raisons. mais moins que le Obinze. Lui, c'est l'Angleterre qu'il va tenter, finalement, (pas bien compris pourquoi, mais sûrement pour construire une opposition ?). Il ne va rien y réussir du tout, coincé dans sa bulle de misère de migrant sans papiers.

Je vous rassure, on apprend le gros du parcours dès le début, vu qu'Ifemelu a décidé de tout planquer pour rentrer chez elle, près de quinze années après en être partie, redevenir nigériane, ne plus être définie par la question de la race noire, métisse, afro ou pas ... et que l'on a fait connaissance avec un Obinze, déjà revenu et devenu richissime. 

Il ne reste plus dans le reste du roman (et le reste est conséquent quand même ...) qu'à combler les trous d'Obinze et les pleins d'Ifemelu pour arriver au point de départ du retour. 

Les trous sont pour lui les affres de l'état de travailleur clandestin. Et comme son éducation cultivée et attentive ne lui a pas permis de devenir escroc, il sera donc victime. Les pleins sont pour elle, les amants successifs, un blanc (le play boy) et un afro américain, universitaire et converti au bio. Elle passera aussi de l'état de défrisage à celui de militante des cheveux naturels. De temps en temps, on peut réfléchir aussi en lisant les articles de son blog, où le défrisage en prend un coup, entre autres considérations sur l'hypocrisie américaine concernant le racisme, et autre peu reluisantes considérations sur une forme singulière de bien pensance ...

Une comparaison entre elle et sa tante  (exilée avant elle pour cause de remue ménage politique avec son général) est aussi possible par la construction narrative et permet de conclure que le pire, pour une nigériane cultivée, exilée aux USA, est de tomber sur un afro américain inculte. 

Vous l'aurez compris, les personnages ne m'ont pas convaincue. Le tableau des USA, si, il est croquant à souhait et juste assez détaché et pas correct pour me faire sourire. Mais eux, le couple du grand amour, non, rien à faire ... A chaque fois que je les laissais, et je les laissais souvent, faut dire, je me disais qu'avec un peu bol, ils auraient avancé le bouquin en mon absence, ils pourraient me faire un petit résumé vite fait au retour, et ça irait bien comme cela. Voire même qu'ils prennent de l'avance, je leur dis que j'arrive, on s'arrange comme ça ?

Ben non, à croire que les personnages de roman, parfois sont aussi têtus que peu autonomes ...

A lire l'avis d'Inganmick, j'espère que sa lecture du même roman lui fut plus trépidante !

18/05/2017

Quand sort la recluse, Fred Vargas

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Résumer une intrigue de Fred Vargas, quand son intrigue, dite policière, ne tient parfois qu'à un fil de la toile tissée bien large par les soubresauts capricieux des brumes d'Adamsberg est déjà une lourde tâche, mais quand les fils qui se croisent, croisent les intrigues du deuxième plan qui se superposent à celle du premier ... Pfff, j'abandonne ...

Quelques repères quand même : au début, Adamsberg est toujours en Islande et Danglard, devenu un peu moins con, le fait revenir pour cause de meurtre à sa mesure. Après, cela ne s'arrange pas pour Danglard, qui devient encore plus con qu'avant, par paliers successifs. Pour Adamsberg, on peine à le reconnaître, contrairement à d'habitude, il a la déambulation efficace, voire fébrile.

On n'arrive pas à le suivre, vous me direz c'est comme d'habitude, alors, mais non ! parce que normalement, on le perd dans la lenteur, alors que là il brûle les étapes, il va presque trop vite. Rien qu'en trois chapitres, il vous boucle un meurtre crapuleux, déjoue les plans d'un violeur voyeur qui espionnait l'intimité de la salle de bain de Froissy ( l'adjointe de la brigade qui cache dans son armoire les réserves en cas d'urgence et en cas de naissance de merles), et s'agrippe à vision de l'araignée recluse, la tueuse qui ne peut pas tuer.

Le bestiaire vargassien se remplit à la même vitesse qu'un nid de tarentules, ce qui n'exclue pas les pensionnaires fidèles, même si le pigeon joue les filles de l'air, le chat,  est toujours roulé en boule sur la photocopieuse, toujours nourri par Violette Retancourt, selon un rituel désormais immuable. Les araignées recluses font donc une entrée remarquée par le biais d'une tête de murène qui se liquéfiait dans le bureau de Voisenet. Le  point commun, me direz vous ? les deux se cachent dans des trous.

Les protopensées, ou bulles d'Adamsberg se mettent à bouillonner, ou plutôt, à cause de son nouveau rythme, à se télescoper en rafales. Les victimes des araignées pas tueuses, mais timides, sont des octogénaires, groupés autour de Nîmes, et dans leur enfance, orphelins dans le même pensionnat de la Miséricorde, où ils n'avaient rien d'enfants du bon dieu. 

Adamsberg se prend pour Magellan et guide la brigade, sauf Danglard, qui continue à devenir con dans son coin, dans des criques cul de sac en cherchant le détroit de la sortie ... Vargas, a du lire "Du domaine des murmures" et une recluse en appelant une autre, l'araignée télescope les souvenirs d'un pigeonnier qui avait frappé le commissaire, dans un coin de champ, près de Lourdes. Depuis, sa recluse lui pèse sur la nuque, quand il y pense, et il pense beaucoup dans ce volume. Il pense par mots interposés, il nous fait du Lacan en coup du coup de la chèvre de monsieur Seguin.

Et pendant que les merles se nourrissent de framboises et de cakes, Veyrenc va finir par se noyer dans la garbure avant de trouver le détroit socratique.

Bref, tout le monde est là, à sa place, ou presque, parce qu'il faudrait recadrer le Danglard quand même, sinon, dans le prochain, on va finir par le perdre. Et calmer aussi un peu les bulles d'Adamsberg parce que quand même, elle débordent un peu ...

 

 

06/05/2017

Caché dans la maison des fous, Didier Daeninckx

caché dans la maison des fous,didier daeninckx,romans,romans français,romans historiques,déceptionsL'histoire se situe à Saint Alban, dans son hôpital psychiatrique planqué en pleine Lozère. Et quand on connait la Lozère, on sait ce que planqué veut dire, la cache mérite son nom. C'est même un coin où la cache est idéale, voire côtoie l'oubli.

En 1943, cet asile pour les fous, mais aussi pour les psychiatres finalement, est devenu le refuge de quelques résistants. Et pas des moindres en littérature, puisque Paul Eluard y séjourna en compagnie de Nush. Dans ce livre, ils passent dans l'histoire d'une autre célébrité, même si elle est bien oubliée aujourd'hui, Denise Glaser. J'ai dû rechercher un peu dans ma mémoire des temps anciens que je n'ai pas vécus, pour retrouver trace de cette dame qui anima une mythique émission "Discorama" ( que nous connaissons en général pour les extraits montrant Brel, Ferré, Brassens ...). Ce fut bien après cette rencontre à Saint Alban, évidemment, où Denise n'est encore qu'une jeune résistante, mise à l'écart de son réseau actif, pour un moment de pause.

 Pendant son séjour à l’hôpital, Denise s'occupe comme elle le peut, elle regarde, écoute, range les livres éparpillés de la bibliothèque, tente un recensement. Elle entrevoit  quelques silhouettes d'internés, ombres qui passent derrière des murs qu'elle ne franchit que par des bribes de récits des soignants, ou gardiens. 

A Saint Alban, on accueille d'autant plus volontiers les résistants que l’hôpital est aux mains de médecins novateurs qui tente de pratiquer autrement que par la seule rétention, le soin des déviants de la raison.

Le directeur en est Lucien Bonnafé, résistant politique et médical. Il tenait un discours iconoclaste pour l'époque, pensant que la pratique artistique pouvait aider les esprits fêlés. il respectait, voire encourageait, leur libre expression. A ses côtés, œuvrait un autre médecin, François Tosquelles : républicain, marxiste et libertaire, condamné à mort par Franco. Voilà pour le côté médecins.

Côté littérature, Eluard et Nush apparaissent soudés l'un à l'autre, sur un coin de table ou au coin d'un lit. Denise ne s'en approche qu'à pas feutrés, si feutrés qu'on les entend à peine. De même pour les médecins, un dialogue ou deux autour d'un repas, pour organiser la disette de ces temps d'occupation alors que l’hôpital se doit de continuer à fonctionner et à nourrir les corps malades.

Avec tous ces personnages, l'histoire de saint Alban, si singulière, le roman, même court, aurait pu être foisonnant. Il est court, mais surtout elliptique. On garde l'impression d'être passé à côté d'un terrain tellement riche que les échos qui nous en sont donnés à travers le seul regard (très partiel en plus) de Denise, nous le rendent d'autant plus frustrant.

Daeninckx est pourtant souvent très tatillon et rigoureux dans ses reconstructions historiques, c'est donc étonnant d'en découvrir davantage par les annexes de la fin que dans le fil d'un bien mince récit ...

 

 

26/04/2017

Dans une coque de noix, Ian Mc Ewan

dans une coque de noix,ian mc ewan,romans,romans angleterreLe dernier roman d'un des auteurs anglais préférés est super intelligent, voire trop, voire seulement intelligent et brillant comme le fœtus qui en est le héros. Tout est, en effet, raconté de la voix de l'in utéro.

Le fœtus est à l'étroit dans sa bulle. Il ne peut quasiment plus bouger et il a la tête bien en bas, ce qui l'oblige à assister en première ligne aux ébats érotiques de sa mère, Trady, avec un certain Claude, pour la bêtise du quel il est d'une lucidité sans faille. Ses sentiments pour sa mère sont plus mitigés. Il admire sa beauté blonde aux yeux verts (il en a eu connaissance par un poème lu à sa louange par son père, John). Mais elle lui semble quand même, la plupart du temps, faire assez peu de cas de lui. Ce qui inquiète notre fœtus. D'autant plus que Trady fait preuve également d'une assez souplesse morale dans les égards qui lui sont dus, en tant que futur à naître, tant dans son rôle de mère que dans celui d'épouse. Elle a évincé John, le père donc,  de son champ d'action. John, sa poésie, son lyrisme amoureux, son admiration ébahie (enfin, c'est ce que l'on pourrait croire ... ) au profit de Claude, une sorte de superlatif du mauvais gout, agent immobilier, riche, avide, stupide et très porté sur l'aspect sexuel de Trady. Qui elle même n'y rechigne pas, comme elle goûte fort facilement les bons crus viticoles qui initient le fœtus aux goûts différents de l'ivresse ...

Notre fœtus, s'il n'a pas de regard, a des oreilles subtiles et un raisonnement solidement formé par les émissions culturelles qu'écoute sa mère. Il en sait donc très long sur notre monde. Bien conscient qu'il est destiné à naître du bon côté du monde, dans l'Angleterre imparfaite mais civilisée et en paix du XXI ème siècle. Même s'il en mesure les limites, il voudrait bien pouvoir profiter de cette vie et de ses avantages éducatifs, alors que les agissements troubles de Trady et de Claude, le menacent du pire ; le placement en famille d'accueil et sa suite de déplaisirs ; TV à fond, déficiences sociales et privations de ses droits à un avenir meilleur ... 

Seulement voilà, notre fœtus, qui veut échapper à cette déchéance prévisible, est complètement impuissant à faire échouer le sombre complot qui se forme ex-utéro ... Pendant que s'affine sa culture en cépages viticoles, la tragi comédie déroule ses inévitables circonvolutions.

L'écriture jubile, le Mc Ewan est en pleine forme, il distille des leçons morales pertinentes, fines, sur la détermination sociale et autres vérités climatiques ... Notre monde va quand même bien de traviole ... L'auteur jubile peut-être, mais moi, moins, je l'avoue. Parce que ce que j'aime dans le Mc Ewan, c'est la tension singulière, intime et ou sociale, qu'il balance en virtuose du récit. Alors que notre fœtus ici, je l'ai trouvé doctorant, pontifiant, même si parfois drôle quand même ... 

L'univers évoqué, d'ordures, de brics et de brocs moraux, file un certain cafard ; le foetus, moi, je me dis qu'à sa place j'aurais pas voulu sortir pour voir la suite (ça sent la famille d'accueil à plein nez ) !

 

 

20/04/2017

Le cas Malaussène, Daniel Pennac

480_17479_vignette_Photo-Pennac-2.jpgJe l'avais un peu perdu de vue le Benjamin, après mes lectures ennamourées du bouc émissaire le plus célèbre de la littérature française, un peu lassée, et c'est un comble, des ficelles qui m'avaient tant plu. Lecteur, lectrice, nous parfois bien pusillanimes et bien ingrats ... de rechigner à jubiler, encore et encore .....

Benjamin est de retour, un peu vieilli, un peu plus esseulé. La nouvelle génération a pris le large, loin du Vercors, l'enclave protectrice des remous du monde. Benjamin y est presque en vacances, entre deux skyppe avec ses rejetons partis faire œuvres humanitaires aux quatre coins du monde. Presque, parce que la Reine Zabo lui a confié la mission d'y planquer son nouvel auteur vedette de la nouvelle ligne éditoriale qu'elle impose à la maison ; la vévé, la vérité vraie. Pas le réalisme, mais la confession du pire vécu sans filtre. Alceste, l'auteur phare, est poursuivi par les membres de sa propre famille pour avoir dévoilé les supercheries de leurs parents (supercheries cruelles mais à la sauce Pennac, de la supercherie littéraire ...) dans un premier best seller "Ils m'ont menti". Alceste est donc forcément, l'ennemi de Benjamin, tenant de la fiction à tout crin, et de la fiction, il y en a ...

Un de ses fils conducteurs est l'enlèvement d'un racheteur d'entreprises en faillitte, parti toucher le chèque de son parachute doré en short et canne à pêche. Fort en gueule, cynique, il a résisté à Verdun, c'est dire qu'il a de la couenne, le bougre. Ben oui, Verdun est là, toujours aussi droite que la justice, et Julia, aussi, et la troisième version de Julius le chien, toujours aussi conforme à la première, il y a tous les anciens, ceux qui ont survécus, et même les disparus dont les mânes planent, protectrices, sur l'agitation échevelée d'une tribu en constante progression numérique, mais en parfaite continuité chimérique d'avec les valeurs tribales. Et les nouveaux venus se raccrochent comme ils le peuvent à la machine à histoire lancée par Pennac à toute allure, chamboulant en rigolant, sûrement, les frontières de la fiction.

Car, c'est bien du rôle de la fiction dont on nous parle ici, et l'auteur, particulièrement joueur, construit un puzzle rétrospectif et prospectif, point du tout nostalgique, ( j'ai particulièrement souri à la réutilisation du succès de la trilogie d'origine comme trompe l'oeil, effet "vache qui rit" garanti !) : un jeu de miroirs et de passe passe littéraire, dont les rides sourient, aussi pétillantes et malicieuses qu'un clin d'oeil. Une fiction qui dit une vérité sur un certain fonctionnement du monde, et du bien contre le mal, les Malaussène contre le reste du monde, en gros !

16/04/2017

Souviens toi de moi comme ça, Bret Anthony Johnston

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Dans les trois premières pages, un personnage saute d'un pont, un beau pont, un arc de cordes en acier, et vous allez passer le reste du roman à ne pas vouloir que ce soit un des Campbell.

Les Campbell sont quatre. Ils étaient quatre, puis trois et maintenant, ils sont à nouveau quatre. Cela aurait pu être des retrouvailles, mais l'auteur vous raconte une autre histoire. A onze ans, Justin Campbell a disparu. Un après-midi, il est parti faire du skate, juste comme d'habitude un peu énervé par son petit frère, une histoire pas grave, un truc de frère ainé et de petit frère. Et Justin n'est pas revenu. Quatre ans après, il est retrouvé, par le plus grand des hasards, parce qu'on ne le recherchait presque plus, à force de messages lancés sur les ondes, de battues en terre et en mer, de fausses pistes en erreurs, en fausses joies et fausses reconnaissances. Et Justin est retrouvé sur un marché, juste de l'autre côté du pont de Harbor Bridge, de l'autre côté de la ville où pendant quatre ans, il avait disparu. Un Justin presque pareil, avec un serpent et quatre ans en plus.

Pendant ses quatre ans, les trois campbell ont survécu, à la fois soudés par le même manque, puis séparés par ce même manque. La mère, Laura, fait dans l'humanitaire pour dauphin en danger, fuyant ainsi un foyer en rupture, Griff, le jeune frère aurait pu tomber amoureux de la fantasque Fiona, mais on ne tombe pas amoureux normalement quand on a un frère disparu. Il fait du skate dans une vieille piscine, à corps perdu, comme d'autres surnagent. et le père, Eric a tenté une relation adultère des plus moroses et vaine.

Mais le roman ne raconte pas cette histoire de l'attente, mais celle du retour de Justin, de ce même et autre Justin. Car le silence de l'attente ne se répare pas d'un coup de baguette magique, et Justin a quatre ans d' autre histoire que la leur. Alors quand elle se dessine, cette histoire, remords, hontes, vengeances, taraudent et les soupapes se tendent. Justin est revenu, mais c'est alors que chacun aurait pu avoir envie de sauter du pont. 

Dérangeant, haletant, à dévorer.

 

25/03/2017

La mort en Arabie, Thorkild Hansen

En attendant que je cogite aux réponses de mon tag coopératif première version, voici une note bien plus conforme ...

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Au XVIIIème siècle, le Danemark a voulu rejoindre le cortège des nations civilisées en faisant d'une expédition scientifique le fer de lance de sa gloire. C'est toujours mieux qu'une expédition guerrière, qu'une entreprise colonialiste, et correspond à l'essor vers les Lumières. C'est louable, mais tout ne se passera pas comme prévu, ce dont on est prévenu dès le départ.

Lorsque l'expédition part, en janvier 1761, les cinq scientifiques sont comme les joyaux de la couronne (sauf que le vers est déjà dans le fruit). Lorsque l'unique survivant revient, en 1767, le Danemark est passé à autre chose. Les résultats de l'expédition, les caisses des précieuses collections amassées, les journaux des voyageurs, les notes, les illustrations, les relevés, les observations ethnologiques et botanistes, s'entasseront sous la poussière de l'indifférence ; éparpillées, négligées, oubliées, les pépites d'un savoir tout neuf se sont diluées dans le temps qui a passé sans eux, les morts et le survivant.

C'est donc cette quête, inutile et vaine, et si prétentieuse, que conte T. Hansen. Méticuleusement, en prenant le temps des détails, il retrace les pas égarés de cinq hommes qui allèrent de Copenhague jusque la capitale du Yémen pour trouver le secret de ce pays que l'on nommait encore l'Arabie heureuse, à cause d'une glissade erronée de traduction. C'est, en partie, à cause de cette petite erreur que fut mise en branle bas de combat l'ambition politique d'un pays, et surtout celle de deux hommes, aussi différents dans leur caractère, que similaires dans les résultats peu tangibles que leur ambition un peu folle, laissera ; l'un qui croyait pouvoir y échapper, l'autre qui pensait en revenir : Van Haven et Forssal. (il y a un petit ° sur le a, mais mon clavier fait ce qu'il peut ...)

Cinq hommes, deux qui veulent être le chef, un autre qui l'est ... Au départ, à chaque homme sa science, à chaque homme sa fonction, à tous les bien commun de la science, pour la renommée d'un pays et d'un roi (mort d'ailleurs lui aussi entre le départ et la Bérézina de la fin, comme quoi, l'ambition ...)

la mort en aradie,thorkild hansen,romans,récit de voyage,danemarkVan Haven est le philologue, imbu de lui-même (d'ailleurs, je ne veux pas dire, mais cela se voit sur sa trogne), pleutre et inconséquent, il passera à côté des trésors de Sinaï par crainte d'avoir faim. L'auteur en montre tous les défauts ; tout d'abord ses manœuvres pour avoir la place du chef, puis ses dérobades devant les difficultés à prévoir, ses entourloupes financières, puis ses oeuvres pour faire régner la discorde dans le groupe.

la mort en aradie,thorkild hansen,romans,récit de voyage,danemarkForsskal est un peu plus épargné par l'auteur. Insupportable frondeur, orgueilleux, buté, égocentrique, mais passionné, infatigable botaniste, négociateur sans diplomatie, mais non sans réussite, il se montre bien plus au service de la connaissance, et à celle de son maître à penser, Linné, qu'à celui du pays qui lui permet de mettre ses pas dans les pas de l'histoire.

la mort en aradie,thorkild hansen,romans,récit de voyage,danemarkDe l'illustrateur et du médecin, il est dit peu de choses, sinon que le premier accomplit sa tâche et l'autre non. Le cinquième, le futur survivant, Carsten Niebur est un simple arpenteur. Sans aucun titre ronflant, muni de son éternel astrolabe, il tentera sans ambition singulière d'accomplir la mission confiée, aller jusque Sanaa. Une fois l'échec consommé jusqu'à la lie  de la mort des autres, comme un vaillant petit arpenteur, justement, il arpentera sur le chemin du retour des sites jusqu'alors ignorés, Alep, Persépolis. 

Récit d'aventures, récit d'une quête, récit d'un échec, récit des fatuités humaines, récit passionnant surtout par l'évocation d'un monde oriental d'avant la colonisation. Paysages de caravanes qui s'étirent dans le désert, temps où les pyramides étaient encore ensablées, les civilisations orientales encore intouchées, belles, mystérieuses et cruelles, impénétrables à ceux qui ne savent s'y plier avec le respect qui très bientôt n'existera plus. Récit qui fait resurgir du passé une Palmyre encore debout, et une citadelle d'Alep qui grouillait de vies et de richesses humaines.

Merci à luocine, dont je relis la note avec délectation ... et vous devriez en faire de même ... et merci à Dominique qui fut l'initiatrice de ce voyage !

 

07/03/2017

Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé

ecoutez nos défaires,laurent gaudé,romans,romans français,dans le chaos du mondeCe roman met en scène les vainqueurs et les vaincus du passé et du présent, et laisse le goût amer d'une répétition stérile de victoires qui ne peuvent en être que pour les nations (et encore). Le passé le plus lointain est celui des guerres puniques, il prend la figure d'Hannibal, celui qui a cru pouvoir vaincre l'empire romain. La guerre de sécession est racontée par celui qui deviendra le général Grant, le boucher des confédérés sudistes, mais aussi celui de ses propres troupes. Les combattants du présent, eux, sont deux exécuteurs d'ordres à sang froid, ils n'ont pas de troupes à mener au massacre, à porter au triomphe amer de la victoire, qui est toujours une défaite pour les morts, et même pour les autres.

Les hommes du présent accomplissent les missions affectées comme le feraient des tueurs : Assem, pour la France et Sullivan Sicoh pour les USA : la dernière mission pour Assem étant d'évaluer Sullivan, devenu Job ( l'auteur maîtrisant parfaitement ses références bibliques symboliques). En effet, après l'opération ultime, celle qui a éliminé Ben Laden, Sullivan a vacillé, et il touche Assem au cœur de ses propres doutes. Qu'est-ce qu'une victoire ? Non pas les américains ont-ils eu raison ou tort de tuer l'incarnation du mal terroriste, ce qui serait une interrogation journaliste, mais cette autre corollaire de la même action, plus littéraire, évidemment, le meurtre d'un homme est-il une victoire ? Sullivan est devenu Job parce qu'il a passé une frontière, et que ce secret le hante, quelle est la différence entre un combat et un meurtre ?

Victoire et défaite, noble lutte ou déchéance et perte de soi, la frontière est aussi celle qui se glisse dans l'histoire d'Aïlé Sélassié. Héros dans la lutte pour la liberté de son pays contre l'invasion des fascistes italiens, Héros encore, seul contre tous, dans l'enceinte de cette société des Nations lâches à qui il dira ses quatre vérités, puis reviendra dans son pays à la faveur de la seconde guerre mondiale, et enfin, redevenu roi des rois, mènera une politique égocentrique et succombera à la chute de sa grandeur, sans grandeur.

 A côté de ses combattants, de la lumière historique ou de son ombre, un autre combat est mené par la seule femme du roman, Mariam. D'origine irakienne, elle est versée dans l'archéologie. Son combat est celui des vestiges, de la conservation et la préservation des preuves antiques de la mémoire des hommes, et de leur humanité. Elle les caresse mieux que la peau des hommes qu'elle croise dans les hôtels qu'elle sillonne, du Caire à Zurich. Un seul la touchera, Assem, parce qu'il a su mettre les mots de la poésie à la place de ceux de la raison.

La question de la perte est celle qui relie les différents personnages, mais alors que l'histoire, la vraie, est politique et collective, la perte est intime, dit la littérature de Laurent Gaudé. Sa reconstruction des personnages historiques dans ce roman, comme des deux "inventés", est cohérente, les vainqueurs et les vaincus officiels sont lucides et conscients d'avoir marché au delà des normes morales, une modernisation qui fonctionne plutôt juste. 

Et c'est ainsi que ce roman m'a convaincue, malgré quelques traces de mes agacements précédents à lire les phases de lyrisme épique auxquels l'auteur se laisse parfois aller ( ce qui m'avait fait tellement grincer des dents à la lecture de "Pour seul cortège"). Il y a ici plus de retenue, de recul, et les horreurs évidentes des guerres sont dépassées quand elles deviennent celles des civilisations dites "modernes", celles où Palmyre redevient un tombeau.

 

 

 

04/03/2017

Comment tout a commencé, Pete Fromm

comment tout a commencé,pete fromm,romans,romans américains,base ballMa lecture de ce roman fut entrecoupée de relectures fastidieuses et stériles du lexique du base ball, heureusement placé à la fin du volume. Il y a même un schéma. malgré cette sollicitude de l'éditeur, le seul truc que j'ai à peu prêt compris est que le rôle du lanceur est primordial vu que sur le schéma, il est au milieu du terrain, et même sur un monticule, et qu'en plus, les deux héros de ce roman pratiquent le lancé avec une sorte de frénésie incessante. Pour les noms des différents lancés et ce qui se passe après sur le terrain, je suis toujours aussi coite. 

Les deux héros sont frère et sœur, Abilène est la sœur aînée d'Austin. Elle est surtout son modèle, son entraîneur, son monticule et aussi son tortionnaire. Il est sa victime consentante et radicale. Comme la pratique du base ball, et surtout, donc, celle du lancer, constitue le moteur principal et destructeur de leur relation, je me suis sentie bien souvent exclue, et j'ai survolé pas mal de récits de leur entraînements, ce qui fait malgré tout une somme conséquente de pages sur l'ensemble du bouquin.

Petit à petit, on comprends qu'Abi a voulu être une lanceuse d'exception. Selon son frère, elle est la meilleure. tout ce qu'elle veut elle est que son frère soit le meilleur, qu'il écrase de sa supériorité tous les autres, et d'abord les joueurs et le coach de l'équipe du lycée qui l'ont laissée toute une saison sur la touche. Austin fera la carrière qu'elle n'a pas pu faire, réalisera match parfait sur match parfait, lancera la balle à une vitesse écrasante. Il le fera parce que Abi le veut et Austin veut ce qu'Abi veut, passionnément dans une fusion quasi amoureuse et parfaitement exclusive. Austin la suit, cloué par son amour inconditionnel sur le siège passager de sa camionnette qu'Abi lance la nuit à l'assaut du monde. De tout le monde.

Ils jouent tous les deux contre leurs parents : Abi et Austin se veulent extraordinaires contre ce couple ordinaire qui s'est établi à Pacos et ne voient pas quel mal il y a à cela, ni à vouloir vivre normalement. Le père radote bien un peu ses vieilles histoires de lune de miel, mais bon, pas de quoi susciter chez sa fille une telle haine et un tel mépris, qu'elle a communiqué à son frère. 

Ce que l'on comprend aussi petit à petit est qu'Abi est bipolaire, ce qu'Austin refuse de voir et d’admettre, même si elle devient de plus en plus dangereuse pour elle et sa famille au fur et à mesure de ses crises et de ses dérapages incontrôlés. Abi disparaît, de plus en plus radicalement, Austin le vit comme un abandon. Lorsqu'elle revient, c'est en tyran qu'elle change les règles du jeu d'un petit bonheur possible. Incapable de voir que la réalité de sa sœur est la maladie, Austin, à son tour charge le monde entier de sa colère, juste avant le craquage final.

Cet aveuglement obstiné face à la pourtant évidence, en plus de l'omniprésence de ce fichu sport auquel je je comprends rien, fait que j'ai eu l'impression d'un roman qui n'avançait pas, que c'était juste la même partie qui se jouait, juste en un peu plus fort à chaque fois.

 

26/02/2017

Numéro 11, Jonathan Coe

numéro 11,jonathan coe,romans,romans angleterre,satire,burlesque,au jour d'aujourd'huiC'est un roman melting-pot pot où l'auteur semble si à l'aise avec son oeuvre, qu'il emmêle les pinceaux et construit, avec une  communicative jubilation, un tableau final, hétéroclite et super malin. Il balade son lecteur dans différents sous sols, lecteur qui se retrouve sans cesse à se demander ce qu'il est en train de lire, motivant une attitude distanciée qui sert parfaitement le propos, si tant est qu'il n'y en ai qu'un ...

La tonalité dominante serait sans doute finalement, après méditation avec moi même, le roman social, mais un social modelé fantastique ou fantasque dont toutes les occurrences se rattachent à un seul personnage, Rachel. Ce qui fait un social échevelé (du coup, je crée la catégorie, mais elle ne va pas être vite remplie, parce que des comme cela, il n'y en a pas beaucoup quand même ...)

Dans la campagne anglaise, mais une campagne de pavillons et de petits jardins clos, (on oublie Austen),  Rachel, en vacances avec son frère chez ses grands parents, est une petite fille qui fait connaissance avec le mensonge, la peur et rencontre pour la première fois, la folle à l'oiseau. L'envers du décor ne lui en sera révélé que bien plus tard.

On la laisse pour suivre, plus ou moins, son amie d'adolescence, Alison, perdue de vue par Rachel, à cause d'une lettre manquante dans un message sur un réseau social éphémère. Et c'est à partir d'Alison, et de la mère de celle ci surtout, Val, qu'est permis une virée au vitriol dans l'univers de la télé réalité, en un épisode caricatural de l'attrape cœur de la célébrité qui mange les âmes, même de bonne volonté. Val y perdra les quelques illusions que sa vie d'ex chanteuse d'un succès, lui avait encore laissé dans son pavillon que la crise refroidit sans pitié.

Alison fait une autre cible de choix à la force destructrice du nouvel ordre social à l'anglaise. Handicapée, de couleur et homosexuelle, ( ben oui, il y en a qui abusent quand même ... ), elle ne voit pas fondre sur elle le bec et les ongles vernis de la fille d'Hilary Winshak (oui les affreux Winshak du Testament à l'anglaise), Joséphine, qui, pour conquérir sa marque de fabrique journalistique : "la crise c'est la faute des pauvres qui profitent des allocs", n'hésite devant aucune vilenie. Digne fille de sa mère, de son père, de sa caste de privilégiés cloîtrés dans un monde douillet qui plane, menaçant et invisible. 

Dans ce monde des riches, Rachel s'y retrouve coincée, par hasard. Elle est est la préceptrice des enfants Gunn ; un jeune homme, deux petites filles, un père ultra mondialiste, une mère bâtisseuse d'une étrange extension en sous sol de leur demeure ultra sécurisée de Goulcester Road, près de Hyde Park où Livia, réfugiée albanaise, exerce avec une sagesse toute orientale, le métier de promeneuse de chiens, chiens dont elle ne voit jamais les richissimes propriétaires, comme Rachel voit peu les parents Gunn, de l'autre côté des portes à codes de la maison. Mais dans les sous sols grouillent des invisibles ....

Même si certains personnages sont les descendants des méchants du fabuleux "Testament à l'anglaise", ce roman n'en est pas la suite, il est parfaitement autonome, même si dans la même veine, à la fois satirique et drolatique. Il extirpe du réel les mêmes saloperies de l'exploitation, la même indifférence de la richesse envers ce qui grouille à ses pieds ; le monde des petits boys, prêts à même devenir des menus-potiches vivantes lors d'un banquet surréaliste où un inspecteur, Nathan, digne de son but humanitaire, fait, quand même avancer un peu de justice et pousser la romance.

Hétéroclite, soit, mais pas foutraque, on y retrouve sans problème le Coe à la plume de vitriol, et ses dérapages contrôlés vers le burlesque qui décape.

Dois-je vraiment rajouter que j'ai adoré ?

 

22/02/2017

L'orangerie, Larry Tremblay

l'orangeraie,larry tremblay,romans,romans quebec,terrorismeL'histoire se déroule dans un pays en guerre. Ce pourrait être n'importe quel pays divisé par la frontière de la haine communautaire, n'importe quelle communauté, n'importe quelle haine, du moment qu'il y a haine, qu'il y a les autres et nous.

Dans le livre, nous, c'est la famille de Amed et Aziz, deux jumeaux de neuf ans, leur mère Tamara, soumise à la loi du père Zahed, soumis aux lois de la vengeance. Les autres sont de l'autre côté de la montagne, les ennemis, les voleurs de terres , sans doute, ce n'est pas dit, mais on devine, que ce sont les mêmes depuis des générations, invisibles et tapis dans la même haine de nous, que nous d'eux. Un jour, une des bombes des autres tombe sur la maison des grands parents de nous, et il n'en reste plus rien, que du seuil et de la colère, plus de colère que de deuil, presque.

Alors, quand arrive la jeep de Soulayed, avec les mitraillettes et la parole qui tue, accompagné du futur martyr, Halim, le père des jumeaux n'est pas contre l'honneur qui leur est fait, aux nous contre les autres : qu'un de ses fils, comme Halim, se fasse exploser chez les autres. Tamara pleure, mais ne remet pas le principe en cause, le seul souci est pour elle que le père choisisse le bon des deux frères.

Pour les jumeaux, la ceinture d'explosif laissée par Soulayed dans la remise, en attendant le jour du bon choix, est à la fois un objet de curiosité et de convoitise : aller rejoindre Halim, le martyr au paradis, est aussi logique pour eux que faire planer un cerf volant dans le même ciel que ses propres morceaux.

Le récit retrace donc le chemin qui mènera au choix du père, en dehors de toute contestation et contextualisation, jusqu'au dévoilement du mensonge qui n'est pas plus horrible que le chemin qui y mène. Ce qui fait la force de ce récit, mais aussi pour moi, sa limite : jamais ne sont posés qu'en termes abstraits, ce qui fait qu'un père, qu'une mère, des enfants, en arrivent à ne plus voir l'explosion de l'un des leurs que comme un honneur. La troisième partie du livre, plus théâtrale et extérieure au drame, termine le parcours linéaire d'un engrenage logique dans l'horreur. Mais on y reste confiné, à hauteur de vue des nous. 

Je n'ai bien évidemment aucune début ni bride de réponse aux questions que je me suis posées en lisant ce très court texte, qui vaut par son sujet de toute façon, lecture, mais j'avais aussi dans l'esprit le souvenir de la force taraudante  d'"Incendie", et de la représentation de ce qu'un enfant peut faire quand la guerre l'a modelé, quand on la lui a fait prendre pour un jeu, et quand il en devient aussi coupable que victime.

 

 

19/02/2017

Mrs Bridge, Evan S. Connel

mrs bridge,evan s.connel,romans,romans américains,vintageMrs Bridge est une femme américaine d'une banalité à faire pleurer de rire jaune. Parce que Mrs Bridge n'est pas que banale, du moins à l'intérieur, elle sent parfois comme un frémissement d’ailleurs qui palpite.

Mrs Bridge est mariée depuis longtemps à Mr Bridge. Très occupé par son travail, il assure à la famille une posture sociale de premier plan dans leur petite ville. Mrs Bridge fait partie des happy few. Mr Bridge semble toutefois n'ouvrir les yeux sur elle qu'une fois par an, à l'occasion de son anniversaire, il lui offre alors des cadeaux somptueux, dont elle n'a guère envie et qui l’embarrassent. Mrs Bridge n'aime guère que les regards se portent sur elle et s'efforce avec constance à n'avoir que la même opinion que tout le monde. Mrs Bridge aime disparaître dans la conformité de son milieu social.

Mrs Bridge a des amies comme elle. Femmes au foyer, elles sont occupées de ces mille et une choses qu'elles réalisent par devoir : comme disposer à chaque réception les serviettes pour invités dans les commodités, serviettes spéciales de taille et de forme, dont l'usage social veut qu'elles restent immaculées après le départ des dits invités. Il serait cependant inconcevable de ne pas les proposer, au moins à la vue, sinon à l'usage ... Parfois, Mrs Bridge se sent une envie d'apprendre, l'espagnol, du vocabulaire, un peu de musique ... Après achat des cassettes de conversation ou du manuel de leçons progressives, Mrs Bridge abandonne, par ennui ou parce que son emploi du temps finit par l'envahir : les déjeuners au country club, les réunions de parents d'élèves, la préparation des partys. La lecture assidue du Tattler, le journal mondain de Kansas City lui indique ce qu'elle a à faire : lecture publique d'une poétesse de passage, pièce de théâtre à voir, buffets et réjouissances organisés à la gloire d'une célébrité locale. Mrs Bridge meuble le vide sans voir qu'il est vide, ou alors un court instant, et cela lui fait si peur que pour un peu, elle se mettrait à faire le ménage elle même.

Mrs Bridge vieillit, et avec le temps le regard de ses enfants sur elle se fait de plus en plus distant et cruel. Elle ne comprend pas en quoi ses usages sont des carcans, elle se heurte sans cesse à ce "comment faire ?" qui finit par l’envahir, toujours les gants blancs cramponnés au volant de sa trop grande voiture qui la domine, mais qu'elle se doit de manœuvrer à l'aveugle. Tout Mrs Bridge est là, dans ce corset d'obligations qu'elle prend pour une route à tenir. Assaillie par les chocs et séismes que consistent pour elle toute nouveauté, Mrs Bridge est finalement touchante.

Un portrait ironique et finement croqué, dont je lirai le pendant masculin, celui de Mr Bridge. 

15/02/2017

Histoire de l'amour, Nicole Krauss

histoire de l'amour,nicole krauss,romans,romans américains,pépiteJe ne sais pas si on peut faire un titre plus nunuche que celui-là, pour torpiller un bouquin, il est juste parfait, mais alors que l'on s’attend à du suintant et du dégoulinant du sentiment, on trouve du touchant et du tranchant en même temps et une délicate mise en abîme dont les facettes prennent tour à tour vie. Il faut donc suivre un parcours sinueux à la poursuite d'un livre qui a pour titre "Histoire de l'amour", dont l'auteur n'a tiré aucune gloire mais la jeune fille qui porte le prénom de celle pour qui il a été écrit, Alma, raconte l'histoire d'Alma.

Alma bis raconte son histoire, celle de son frère Bird, celle de sa mère qui pourrait se nommer Pénélope. Au départ, il n'est pas question du livre, mais du père, solaire, aventurier, qui est mort et qui pèse lourd. Son ombre gère leur quotidien et la première quête d'Alma est celle d'une autre histoire pour sa mère. Il s'agit de la tirer de son engourdissement sentimental, car toujours amoureuse, elle se cantonne dans le fantasque dépressif. Pour Alma, la tâche est rude, trouver un amoureux pour une traductrice d'écrivains exclusivement morts, et qui reste en pyjama toute la journée, n'étant pas chose facile, quand on a quatorze ans, de la peine au coeur, sans compter un frère qui s'est pris pour un oiseau avant de se consacrer à une carrière exclusive d'élu du dieu juif. Alma complote des rendez-vous voués à l'échec mais qui vont la mettre sur la piste du livre qui parle de l'amour pour l'autre Alma.

Pas très loin de chez Alma, à Chinatown, vit Léo, vieux célibataire, bourru et asocial. Autrefois, dans un autre temps, celui d'avant l'extermination, et dans un autre lieu, la Pologne, il a été l'amoureux éperdu de la fille la plus aimée du monde. maintenant, il cohabite plus ou moins pacifiquement avec son voisin, Bruno, couple bancal dont le lointain passé est devenu flou.  Léo fut serrurier, il sait crocheter les secrets, même si le sien est enfoui depuis longtemps à l'intérieur d'un cœur fichu. Il tape une histoire sur une vieille machine et une fois par jour, il s'arrange pour que son vieux corps délabré soit vu, au moins une fois, être regardé. Ce qui n'est pas toujours du meilleur goût pour ses victimes, d'ailleurs ...

 Plus loin, beaucoup plus loin, un autre exilé, Zvi Litvinoff, cache un manuscrit, dont le voyage est peut-être achevé, alors qu'un autre écrivain est mort, tout près d'Alma, qui ne sait toujours pas ce qu'elle cherche, mais qui aurait pu le trouver. Du coup, le livre aurait été un conte de fées, mais finalement, c'est juste un poil trop tard pour tout le monde, même si c'est très bien comme cela, finalement.

Un livre qui raconte des rendez vous manqués en réussissant à être drôle, ce n'est pas courant. Rechercher des amours manqués à tâtons demandent un peu d'attention au lecteur, c'est sûr, mais la drôle de gravité des personnages mérite de les suivre dans leur quête un rien déjantée. Leurs histoires reconstruit un puzzle magique, auquel, comme tout puzzle normalement travaillé, il manquera finalement, une seule pièce.

 

 

 

25/01/2017

La madone de Notre Dame, Alain Ragougneau

la madone de notre dame,alain ragougneau,romans,romans français,romans policiers,séries policièresUn crime a été commis dans le saint des saints de l'architecture religieuse. Et qui plus est, la victime est belle et lumineuse comme la vierge, un peu plus sexy et surtout, beaucoup, beaucoup, beaucoup moins vierge. Un sale enquêteur, cynique, vulgaire, blasé, qui se nomme Landard, met ses pattes sur un coupable idéal, un jeune homme aux allures d'ange. Thibault est bien connu du personnel de la cathédrale pour ses assiduités quelque peu exaltées auprès de celle qui devrait être plutôt la mère du petit que le support de fantasmagories mystiques, mais bon, il n'est pas bien méchant, Thibault ... 

Un dame pipi, autre assidue de la cathédrale, plantée sous son pilier, jusqu'à ce que son surnom prenne un sens bien concret et physique, a bien une petite idée sur la question, mais encore faudrait-il qu'on l'écoute d'un peu plus prêt. Ceci dit, elle ne répand pas non plus vraiment une odeur de sainteté. Tout comme le SDF polonais qui joue les saint Bernard pour tirer le père Kern des pattes d'un cauchemar presque lubrique ( à son corps défendant !)

Le père Kern est l'envers du Landard : percé de doutes et perclus de douleur, il est presque le seul à douter de la culpabilité de Thibault et pour en être certain, il commence un chemin de croix vers la vérité qui manquera de peu le calvaire. En effet, Kern souffre d'une maladie articulaire qui le transforme en martyr de la vérité, taraudé par la culpabilité et le remords de n'avoir su sauver son tant aimé grand frère, tombé dans l'enfer de la drogue. A la place, il confesse les larrons, à Fresnes et trouve même auprès d'un criminel humaniste une forme de rédemption.

Ajoutez à cela une procureur qui doit cacher un lourd secret sous les deux couches de protection vestimentaire anti flirt dont elle s'affute et qu'une légère entorse aux règles de confidentialité ne gêne pas vraiment, et vous l'aurez compris, l'intérêt de ce polar n'est pas dans le fil conducteur de l'intrigue, assez classique, finalement, que dans sa galerie de personnages qui, tous à l'ombre des gargouilles et de la sainte préfecture toute proche, tentent d'en démêler l'écheveau.

Écheveau romanesque dont l'ambition mesurée et l'originalité de l'univers font que l'ensemble se tient honorablement, et les références, dont l'auteur se joue sans pesanteur, m'ont fait plusieurs fois sourire, et on voit bien qu'elles sont là pour cela ... La suite "Evangile pour un gueux" est annoncée dans les dernières de l'édition, et ma foi, j'en reprendrais bien un peu, puisque la messe n'est pas dite ....

18/01/2017

Ciel d'acier, Michel Moutot

ciel d'acier,michel mourot,romans,romans français,amérindiensLe 11 septembre 2001, John Laliberté, dit Cat, assiste à l'effondrement des Twin Towers. Comme il est un "skywalkeur", un marcheur de ciel, un spécialiste des poutres d'acier qu'il faut monter pour construire la ligne d'horizon des buildings de Manhattan, il va aussitôt s'engager pour tenter de dégager des survivants du chaos. Dans les fumées toxiques et la chaleur insupportable, Cat découpe ce "mikado de l'enfer" à la plus grande vitesse possible de son chalumeau. Le roman dit l'urgence de ces premiers jours de la catastrophe, l'anéantissement immobile, la frénésie de la panique, puis la mise en route éberluée de ce chantier unique de désespoir. Cat y travaillera jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il ne reste plus un bout de béton et de fer, et que Ground zéro pointe sous le cimetière des tours jumelles.

Cat est une sorte de super héros de l'ordinaire des indiens Mohawks qui montent depuis des générations " à l'assaut du ciel". Il appartient à la sixième, dans sa famille. Il a quarante cinq ans, et il tient le chalumeau en honneur de ce métier et des valeurs qui y sont, selon lui, attachées depuis que ses ancêtres reprennent le marteau des mains de leurs pères. Il a d'ailleurs peu connu le sien, seul mort indien du chantier de construction des tours. Cat symbolise ainsi la fierté de la communauté indienne de ceux qui ont le vertige mais qui montent quand même.

Dans le sens inverse de l'histoire, un autre narrateur prend en charge le récit du début de la légende des Mohawks canadiens et retrace comment ces hommes des réserves se sont retrouvés liés à l'acier pour survivre après la disparition de leur principale activité sur les rives du Saint Laurent, qui était la conduite des bois flottés dans les rapides, la drave. En 1886 commence l'ère des ponts qui enjambent le fleuve et changent les donnent de l'économie du pays et donc des réserves indiennes. Alors les hommes des tribus s'adaptent et montent sur les piles, y semblent y danser, et se construit la légende.

 Un roman à deux voix donc, celle de Cat qui perpétue la tradition, et celle de l'ancêtre qui la fait naître, quelque peu contraint et forcé quand même, ce que le roman appuie peu, du moins, pas assez de mon point de vue. J'ai pourtant, beaucoup appris de ce roman, bien documenté, et en ce sens, réussi, mais c'est sur ce point qu'il m'a paru un peu court en bouche, mettant davantage en évidence la fierté de Cat et des siens d'appartenir à une sorte d'aristocratie indienne, alors qu'il me semble que ces quartiers de noblesse sont bien peu reconnus comme tels par ceux qui les embauchent, voire qui les exploitent, pour monter toujours plus haut les symboles d'une richesse dont les indiens profitent bien peu au quotidien.

Roman d'une légende plus que d'une réalité sociale, un livre qui vaut plus par son thème que par le traitement qui en est fait.

 

15/01/2017

Dans le silence du vent, Louise Erdrich

dans le silence du vent,louise erdrich,romans,romans américains,amerindiensBon, après mon incursion dans la rentrée littéraire de septembre avec seulement deux titres, et en plus deux titres qui ne m'ont pas vraiment convaincue, je suis retournée vers ma valeur sûre, ma révoltée, ma creuseuse de tragédie que j'aime ...

Dans la postface de ce roman, Louise Erdrich indique que l'enchevêtrement des lois dans les réserves indiennes est tel qu'il fait obstacle aux poursuites pour viol, et que dans ces mêmes réserves, une femme sur trois sera violée au cours de sa vie, et enfin que 86 % des coupables sont des non amérindiens. L'auteure précise que si son histoire s'inspire de ces faits réels, elle est, elle aussi, l’enchevêtrement de tellement d'histoires, de témoignages, que le résultat n'est que pure fiction. Et moi, j'ajouterai juste que même si les faits se déroulent dans une réserve, même si il est bien question d'un viol, et même si la culture indienne imprègne les personnages, leur cadre, comme leur caractère, il s'en dégage une force qui dépasse, et cet espace et ce temps d'un seul été. 

Cette force vient du personnage de Joe que cet été va faire basculer du temps de l'innocence et des jeux, même s'ils n'étaient pas si innocents que cela, à celui d'une certaine forme de culpabilité collective et personnelle, dont il ne peut se dépêtrer.

En 1998, un dimanche après-midi, dans une famille indienne, sur une réserve indienne, le quotidien de Joe, dit Oups, parce qu'il est arrivé sans trop prévenir, devient tragédie. Sa mère était partie rechercher un de ses dossiers au bureau, elle travaille pour les services sociaux des "affaires indiennes". Son père est juriste des affaires indiennes aussi. Jusque là, tout va bien. C'est une famille où l'on s'arrange plutôt bien de la loi et de l'ordre des blancs.

Ce dimanche là, la mère de Joe va être agressée, violée, brûlée par un inconnu auquel elle a pu échapper sans le reconnaître. Joe et son père l'entourent, la tiennent par la main, mais elle, elle n'arrive pas à revenir avec eux, pas même à faire semblant. Elle coule, à la dérive derrière la porte de sa chambre qui ne s'ouvre plus, retranchée dans l'univers médicamenté qui la coupe du traumatisme de l'agression mais aussi de son fils et de son mari. Impuissants. Alors que le père s'accroche toujours à l'idée que la justice sera rendue, Joe décroche, ses repères ne suffisent plus à contenir la colère et les doutes, les failles s'étendent à ceux dont il tenait sa force ; son grand père Mashum qui prétend avoir 112 ans, boit son whisky planqué dans son thé glacé, sa tante Clémence qui tente d'arrêter le manège pendant que son mari fredonne des hymnes funéraires.

Joe voudrait arrêter le temps, revenir à celui d'avant le basculement, revenir à des jeux plus innocents que ceux vers lesquels il va finalement avoir recours pour échapper au couvercle de la tragédie.

La fin m'a clouée, ce livre m'a cloué, je suis toujours, sans réserves, une définitive adepte de ma valeur sûre ... c'est comme Miano, dont Ingamnnic parle si bien ici, c'est de la grande bonne femme ! (je n'en pas encore lu ce titre, mais ce n'est pas grave, je crois Ingannmic sur parole, vu que Miano, c'est la bonne femme que j'aurais rêvé d'être, si j'avais été noire, et Erdrich aussi, si j'avais été amérindienne, et écrivain aussi, quoique, lectrice, c'est quand même super bien aussi, et ça demande moins de boulot, en plus)

Bon, pour la rentrée littéraire, c'est pas vraiment fini en fait, je viens de craquer pour le dernier Gaudé et le Pennac, le retour !