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16/04/2017

Souviens toi de moi comme ça, Bret Anthony Johnston

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Dans les trois premières pages, un personnage saute d'un pont, un beau pont, un arc de cordes en acier, et vous allez passer le reste du roman à ne pas vouloir que ce soit un des Campbell.

Les Campbell sont quatre. Ils étaient quatre, puis trois et maintenant, ils sont à nouveau quatre. Cela aurait pu être des retrouvailles, mais l'auteur vous raconte une autre histoire. A onze ans, Justin Campbell a disparu. Un après-midi, il est parti faire du skate, juste comme d'habitude un peu énervé par son petit frère, une histoire pas grave, un truc de frère ainé et de petit frère. Et Justin n'est pas revenu. Quatre ans après, il est retrouvé, par le plus grand des hasards, parce qu'on ne le recherchait presque plus, à force de messages lancés sur les ondes, de battues en terre et en mer, de fausses pistes en erreurs, en fausses joies et fausses reconnaissances. Et Justin est retrouvé sur un marché, juste de l'autre côté du pont de Harbor Bridge, de l'autre côté de la ville où pendant quatre ans, il avait disparu. Un Justin presque pareil, avec un serpent et quatre ans en plus.

Pendant ses quatre ans, les trois campbell ont survécu, à la fois soudés par le même manque, puis séparés par ce même manque. La mère, Laura, fait dans l'humanitaire pour dauphin en danger, fuyant ainsi un foyer en rupture, Griff, le jeune frère aurait pu tomber amoureux de la fantasque Fiona, mais on ne tombe pas amoureux normalement quand on a un frère disparu. Il fait du skate dans une vieille piscine, à corps perdu, comme d'autres surnagent. et le père, Eric a tenté une relation adultère des plus moroses et vaine.

Mais le roman ne raconte pas cette histoire de l'attente, mais celle du retour de Justin, de ce même et autre Justin. Car le silence de l'attente ne se répare pas d'un coup de baguette magique, et Justin a quatre ans d' autre histoire que la leur. Alors quand elle se dessine, cette histoire, remords, hontes, vengeances, taraudent et les soupapes se tendent. Justin est revenu, mais c'est alors que chacun aurait pu avoir envie de sauter du pont. 

Dérangeant, haletant, à dévorer.

 

04/03/2017

Comment tout a commencé, Pete Fromm

comment tout a commencé,pete fromm,romans,romans américains,base ballMa lecture de ce roman fut entrecoupée de relectures fastidieuses et stériles du lexique du base ball, heureusement placé à la fin du volume. Il y a même un schéma. malgré cette sollicitude de l'éditeur, le seul truc que j'ai à peu prêt compris est que le rôle du lanceur est primordial vu que sur le schéma, il est au milieu du terrain, et même sur un monticule, et qu'en plus, les deux héros de ce roman pratiquent le lancé avec une sorte de frénésie incessante. Pour les noms des différents lancés et ce qui se passe après sur le terrain, je suis toujours aussi coite. 

Les deux héros sont frère et sœur, Abilène est la sœur aînée d'Austin. Elle est surtout son modèle, son entraîneur, son monticule et aussi son tortionnaire. Il est sa victime consentante et radicale. Comme la pratique du base ball, et surtout, donc, celle du lancer, constitue le moteur principal et destructeur de leur relation, je me suis sentie bien souvent exclue, et j'ai survolé pas mal de récits de leur entraînements, ce qui fait malgré tout une somme conséquente de pages sur l'ensemble du bouquin.

Petit à petit, on comprends qu'Abi a voulu être une lanceuse d'exception. Selon son frère, elle est la meilleure. tout ce qu'elle veut elle est que son frère soit le meilleur, qu'il écrase de sa supériorité tous les autres, et d'abord les joueurs et le coach de l'équipe du lycée qui l'ont laissée toute une saison sur la touche. Austin fera la carrière qu'elle n'a pas pu faire, réalisera match parfait sur match parfait, lancera la balle à une vitesse écrasante. Il le fera parce que Abi le veut et Austin veut ce qu'Abi veut, passionnément dans une fusion quasi amoureuse et parfaitement exclusive. Austin la suit, cloué par son amour inconditionnel sur le siège passager de sa camionnette qu'Abi lance la nuit à l'assaut du monde. De tout le monde.

Ils jouent tous les deux contre leurs parents : Abi et Austin se veulent extraordinaires contre ce couple ordinaire qui s'est établi à Pacos et ne voient pas quel mal il y a à cela, ni à vouloir vivre normalement. Le père radote bien un peu ses vieilles histoires de lune de miel, mais bon, pas de quoi susciter chez sa fille une telle haine et un tel mépris, qu'elle a communiqué à son frère. 

Ce que l'on comprend aussi petit à petit est qu'Abi est bipolaire, ce qu'Austin refuse de voir et d’admettre, même si elle devient de plus en plus dangereuse pour elle et sa famille au fur et à mesure de ses crises et de ses dérapages incontrôlés. Abi disparaît, de plus en plus radicalement, Austin le vit comme un abandon. Lorsqu'elle revient, c'est en tyran qu'elle change les règles du jeu d'un petit bonheur possible. Incapable de voir que la réalité de sa sœur est la maladie, Austin, à son tour charge le monde entier de sa colère, juste avant le craquage final.

Cet aveuglement obstiné face à la pourtant évidence, en plus de l'omniprésence de ce fichu sport auquel je je comprends rien, fait que j'ai eu l'impression d'un roman qui n'avançait pas, que c'était juste la même partie qui se jouait, juste en un peu plus fort à chaque fois.

 

19/02/2017

Mrs Bridge, Evan S. Connel

mrs bridge,evan s.connel,romans,romans américains,vintageMrs Bridge est une femme américaine d'une banalité à faire pleurer de rire jaune. Parce que Mrs Bridge n'est pas que banale, du moins à l'intérieur, elle sent parfois comme un frémissement d’ailleurs qui palpite.

Mrs Bridge est mariée depuis longtemps à Mr Bridge. Très occupé par son travail, il assure à la famille une posture sociale de premier plan dans leur petite ville. Mrs Bridge fait partie des happy few. Mr Bridge semble toutefois n'ouvrir les yeux sur elle qu'une fois par an, à l'occasion de son anniversaire, il lui offre alors des cadeaux somptueux, dont elle n'a guère envie et qui l’embarrassent. Mrs Bridge n'aime guère que les regards se portent sur elle et s'efforce avec constance à n'avoir que la même opinion que tout le monde. Mrs Bridge aime disparaître dans la conformité de son milieu social.

Mrs Bridge a des amies comme elle. Femmes au foyer, elles sont occupées de ces mille et une choses qu'elles réalisent par devoir : comme disposer à chaque réception les serviettes pour invités dans les commodités, serviettes spéciales de taille et de forme, dont l'usage social veut qu'elles restent immaculées après le départ des dits invités. Il serait cependant inconcevable de ne pas les proposer, au moins à la vue, sinon à l'usage ... Parfois, Mrs Bridge se sent une envie d'apprendre, l'espagnol, du vocabulaire, un peu de musique ... Après achat des cassettes de conversation ou du manuel de leçons progressives, Mrs Bridge abandonne, par ennui ou parce que son emploi du temps finit par l'envahir : les déjeuners au country club, les réunions de parents d'élèves, la préparation des partys. La lecture assidue du Tattler, le journal mondain de Kansas City lui indique ce qu'elle a à faire : lecture publique d'une poétesse de passage, pièce de théâtre à voir, buffets et réjouissances organisés à la gloire d'une célébrité locale. Mrs Bridge meuble le vide sans voir qu'il est vide, ou alors un court instant, et cela lui fait si peur que pour un peu, elle se mettrait à faire le ménage elle même.

Mrs Bridge vieillit, et avec le temps le regard de ses enfants sur elle se fait de plus en plus distant et cruel. Elle ne comprend pas en quoi ses usages sont des carcans, elle se heurte sans cesse à ce "comment faire ?" qui finit par l’envahir, toujours les gants blancs cramponnés au volant de sa trop grande voiture qui la domine, mais qu'elle se doit de manœuvrer à l'aveugle. Tout Mrs Bridge est là, dans ce corset d'obligations qu'elle prend pour une route à tenir. Assaillie par les chocs et séismes que consistent pour elle toute nouveauté, Mrs Bridge est finalement touchante.

Un portrait ironique et finement croqué, dont je lirai le pendant masculin, celui de Mr Bridge. 

15/02/2017

Histoire de l'amour, Nicole Krauss

histoire de l'amour,nicole krauss,romans,romans américains,pépiteJe ne sais pas si on peut faire un titre plus nunuche que celui-là, pour torpiller un bouquin, il est juste parfait, mais alors que l'on s’attend à du suintant et du dégoulinant du sentiment, on trouve du touchant et du tranchant en même temps et une délicate mise en abîme dont les facettes prennent tour à tour vie. Il faut donc suivre un parcours sinueux à la poursuite d'un livre qui a pour titre "Histoire de l'amour", dont l'auteur n'a tiré aucune gloire mais la jeune fille qui porte le prénom de celle pour qui il a été écrit, Alma, raconte l'histoire d'Alma.

Alma bis raconte son histoire, celle de son frère Bird, celle de sa mère qui pourrait se nommer Pénélope. Au départ, il n'est pas question du livre, mais du père, solaire, aventurier, qui est mort et qui pèse lourd. Son ombre gère leur quotidien et la première quête d'Alma est celle d'une autre histoire pour sa mère. Il s'agit de la tirer de son engourdissement sentimental, car toujours amoureuse, elle se cantonne dans le fantasque dépressif. Pour Alma, la tâche est rude, trouver un amoureux pour une traductrice d'écrivains exclusivement morts, et qui reste en pyjama toute la journée, n'étant pas chose facile, quand on a quatorze ans, de la peine au coeur, sans compter un frère qui s'est pris pour un oiseau avant de se consacrer à une carrière exclusive d'élu du dieu juif. Alma complote des rendez-vous voués à l'échec mais qui vont la mettre sur la piste du livre qui parle de l'amour pour l'autre Alma.

Pas très loin de chez Alma, à Chinatown, vit Léo, vieux célibataire, bourru et asocial. Autrefois, dans un autre temps, celui d'avant l'extermination, et dans un autre lieu, la Pologne, il a été l'amoureux éperdu de la fille la plus aimée du monde. maintenant, il cohabite plus ou moins pacifiquement avec son voisin, Bruno, couple bancal dont le lointain passé est devenu flou.  Léo fut serrurier, il sait crocheter les secrets, même si le sien est enfoui depuis longtemps à l'intérieur d'un cœur fichu. Il tape une histoire sur une vieille machine et une fois par jour, il s'arrange pour que son vieux corps délabré soit vu, au moins une fois, être regardé. Ce qui n'est pas toujours du meilleur goût pour ses victimes, d'ailleurs ...

 Plus loin, beaucoup plus loin, un autre exilé, Zvi Litvinoff, cache un manuscrit, dont le voyage est peut-être achevé, alors qu'un autre écrivain est mort, tout près d'Alma, qui ne sait toujours pas ce qu'elle cherche, mais qui aurait pu le trouver. Du coup, le livre aurait été un conte de fées, mais finalement, c'est juste un poil trop tard pour tout le monde, même si c'est très bien comme cela, finalement.

Un livre qui raconte des rendez vous manqués en réussissant à être drôle, ce n'est pas courant. Rechercher des amours manqués à tâtons demandent un peu d'attention au lecteur, c'est sûr, mais la drôle de gravité des personnages mérite de les suivre dans leur quête un rien déjantée. Leurs histoires reconstruit un puzzle magique, auquel, comme tout puzzle normalement travaillé, il manquera finalement, une seule pièce.

 

 

 

15/01/2017

Dans le silence du vent, Louise Erdrich

dans le silence du vent,louise erdrich,romans,romans américains,amerindiensBon, après mon incursion dans la rentrée littéraire de septembre avec seulement deux titres, et en plus deux titres qui ne m'ont pas vraiment convaincue, je suis retournée vers ma valeur sûre, ma révoltée, ma creuseuse de tragédie que j'aime ...

Dans la postface de ce roman, Louise Erdrich indique que l'enchevêtrement des lois dans les réserves indiennes est tel qu'il fait obstacle aux poursuites pour viol, et que dans ces mêmes réserves, une femme sur trois sera violée au cours de sa vie, et enfin que 86 % des coupables sont des non amérindiens. L'auteure précise que si son histoire s'inspire de ces faits réels, elle est, elle aussi, l’enchevêtrement de tellement d'histoires, de témoignages, que le résultat n'est que pure fiction. Et moi, j'ajouterai juste que même si les faits se déroulent dans une réserve, même si il est bien question d'un viol, et même si la culture indienne imprègne les personnages, leur cadre, comme leur caractère, il s'en dégage une force qui dépasse, et cet espace et ce temps d'un seul été. 

Cette force vient du personnage de Joe que cet été va faire basculer du temps de l'innocence et des jeux, même s'ils n'étaient pas si innocents que cela, à celui d'une certaine forme de culpabilité collective et personnelle, dont il ne peut se dépêtrer.

En 1998, un dimanche après-midi, dans une famille indienne, sur une réserve indienne, le quotidien de Joe, dit Oups, parce qu'il est arrivé sans trop prévenir, devient tragédie. Sa mère était partie rechercher un de ses dossiers au bureau, elle travaille pour les services sociaux des "affaires indiennes". Son père est juriste des affaires indiennes aussi. Jusque là, tout va bien. C'est une famille où l'on s'arrange plutôt bien de la loi et de l'ordre des blancs.

Ce dimanche là, la mère de Joe va être agressée, violée, brûlée par un inconnu auquel elle a pu échapper sans le reconnaître. Joe et son père l'entourent, la tiennent par la main, mais elle, elle n'arrive pas à revenir avec eux, pas même à faire semblant. Elle coule, à la dérive derrière la porte de sa chambre qui ne s'ouvre plus, retranchée dans l'univers médicamenté qui la coupe du traumatisme de l'agression mais aussi de son fils et de son mari. Impuissants. Alors que le père s'accroche toujours à l'idée que la justice sera rendue, Joe décroche, ses repères ne suffisent plus à contenir la colère et les doutes, les failles s'étendent à ceux dont il tenait sa force ; son grand père Mashum qui prétend avoir 112 ans, boit son whisky planqué dans son thé glacé, sa tante Clémence qui tente d'arrêter le manège pendant que son mari fredonne des hymnes funéraires.

Joe voudrait arrêter le temps, revenir à celui d'avant le basculement, revenir à des jeux plus innocents que ceux vers lesquels il va finalement avoir recours pour échapper au couvercle de la tragédie.

La fin m'a clouée, ce livre m'a cloué, je suis toujours, sans réserves, une définitive adepte de ma valeur sûre ... c'est comme Miano, dont Ingamnnic parle si bien ici, c'est de la grande bonne femme ! (je n'en pas encore lu ce titre, mais ce n'est pas grave, je crois Ingannmic sur parole, vu que Miano, c'est la bonne femme que j'aurais rêvé d'être, si j'avais été noire, et Erdrich aussi, si j'avais été amérindienne, et écrivain aussi, quoique, lectrice, c'est quand même super bien aussi, et ça demande moins de boulot, en plus)

Bon, pour la rentrée littéraire, c'est pas vraiment fini en fait, je viens de craquer pour le dernier Gaudé et le Pennac, le retour !

 

 

 

03/12/2016

La dernière fuigitive, Tracy chevalier

la dernière fuigitive,tacy chevalier,romans,romans américains,romans historiques,quakersHonor Bright est quaker, elle appartient à la communauté des Amis de Bridport, en Angleterre. Et avant de partir, de traverser l'Atlantique à bord de l'Adventurer, elle fait don de tous ses quilts, et patchworks, et n'en garde qu'un, dont elle aura d'ailleurs bien besoin, mais cela elle ne le sait pas encore. D'ailleurs, elle ne sait pas grand chose, Honor, sauf qu'elle accompagne sa sœur Grace vers l'inconnu d'une maison en bois, bâtie par son futur beau-frère, Adam Cox, à Faithwello, Ohio. Une lettre est partie de l'autre côté de l'océan pour prévenir qu'elles seront deux, au lieu d'une. Avec une seule attendue par un futur mari, quaker comme il se doit.

Honor se dit qu'elle pourra toujours revenir, mais la traversée lui a fait tellement rendre tripes et boyaux que l'océan devient un espace monstrueux, qui se dresse définitivement entre elle et son passé. Lui reste sa sœur et l'inconnu, et rapidement, il n'y a plus que l'inconnu, car Grace succombe à une fièvre maligne et c'est donc seule, sans statut et sans béquille qu'Honor débarque chez Adam. Qui lui même a perdu son frère, il reste Agibail, la belle soeur, dans la fameuse maison en bois, à Faithwello, Ohio.

En chemin, la décence a fait faire une halte à Honor, dans la petite ville voisine. Elle y a rencontré Belle, une modiste qui n'a pas froid aux yeux et le whisky facile, et qui a aussi un frère, Donovan, un redouté chasseur d'esclave en fuite qui sur la route, a commencé à faire des yeux doux à l'apeurée Honor, qui n'y comprend goutte, à l'esclavage. Mais dans la maison de Belle, des bruits clandestins se font entendre derrière les cloisons de la remise, les oreilles d'Honor se deshillent petit à petit, pendant que son don pour la couture lui fait réaliser des chapeaux hauts en couleur où naissent les bouquets de fleurs en tissus, et des oiseaux aussi, alors qu'elle ne porte que le modeste bonnet qui est de mise. Silencieuse, discrète, la jeune quaker noue cependant avec la fantasque modiste des liens dont la solidité lui seront bien utiles.
Le livre raconte la maturation de l’héroïne, échouée dans un monde où tout le monde parle haut et fort, où des esclaves noirs sont en fuite, alors que d'autres choisissent les tissus les plus moirés dans le magasin d'Adam, qu'elle a fini par rejoindre pour découvrir un monde sans horizon, fermé et hostile. Car dans la maison en bois, elle doit se caser dans les coins, pièce inattendue du patchwork qu'Abigail avait commencé à coudre dans le dos d'Adam, fiancé sans fiancée, alors qu'elle est la belle sœur sans frère et Honor la troisième roue d'un autre avenir possible ... Les tensions montent, larvées, alors que Donovan ne la quitte pas des yeux ... Mais en vaillante petite héroïne, Honor se fait une des places possibles.

Finalement, un quilt bien cousu, bien serré, peut tenir aussi chaud qu'un bon vieux bouquin !

 

 

 

19/11/2016

Compagnie K, William March

compagnie k,william march,romans,romans américains,dans le chaos du monde,première guerre mondialeCe roman est à la limite du roman. Il s'agit en effet d'une succession de très courts textes, vrais faux témoignages de soldats américains engagés dans la première guerre mondiale. Ils appartiennent à la même compagnie et c'est ce qui fait le lien entre ces compte rendus individuels, chacun faisant part d'une anecdote, sombre, absurde, drolatique si cela pouvait se dire, de leur guerre, leur engagement, leur retour. Certains se répondent, la plupart non. Un ou deux noms reviennent, la plupart non.

Ils en restent anonymes ces jeunes gens que l'on ne retrouvera plus, profondement humains, parce que leur expérience, la seule dite, est souvent très simple, très concrète. En se succédant, ces fragments d'histoire forment un tableau, troué, décousu, incomplet, et d'autant plus à l'image des fusées éclairantes qui fusant au-dessus des tranchés, labourant les sols, ne laissait qu'une image confuse, à hauteur d'hommes.

Selon la postface,, que je n'ai aucune raison de ne pas croire, ces historiettes réalistes seraient inspirées de l'expérience de l'auteur. March fut un de ces engagés, combattant lors des grandes offensives de l'armée américaine, dans les tranchées, il a vécu l'arrière, l'hopital, le retour au front, puis le retour au pays. Dans son cas, ce fut avec médailles et décorations pour actes de bravoure, mais aussi semble-t-il une forme de traumatisme qui lui fera prendre ses distances avec toute forme d'héroisme.

Les gars qu'il fait parler ne furent pas forcément braves, pas forcément lâches. La majorité n'est pas à sa place, se trouve là où il ne devrait pas être, pas au bon moment. Ainsi Sydney Borstead fut affecté à la cuisine, parce qu'il était couturier dans le civil, deux métiers de mains, selon son sergent, Wadsworth est le soldat qui voulait rester chaste, au nom d'un serment donné de fidélité, et qui ne retrouvera jamais sa belle, Peter Stafford, blessé, commettra l'impair de confondre la reine d'Angleterre avec sa bonne voisine, il ne manquait que le bonnet ...

Le plus souvent, elles sont tragiques, ces percées dans le vécu du réel de la guerre, macabres, accablantes de bêtise ou de cruautés volontaires ou involontaires. La guerre rend les hommes laids, on le sait, mais l'auteur ici nous épargne toute morale. Personne ne vient tirer les leçons, ou soumettre au patriotisme de longs discours, sauf au retour, les officiels américains qui congratulent des soldats hébétés à qui la guerre a pris une main et la musique, un avenir avec une femme, la raison, les yeux, et pas mal d'illusions.

08/11/2016

La marche du mort, Lonesome Dove, les origines, Larry Mc Murtry

la marche du mort,lonesome dove,les origines,marry mc murtry,romans,romans américains,western et cieDes origines dont on aurait bien tort de se priver car on y découvre Gus et Call dans l'oeuf, encore frais comme des gardons pressés d'en découdre avec l'aventure, toutes les aventures, ils ne sont pas regardant sur la qualité. Ils s'engagent dans le corps des rangers , comme de vrais bleus, à peine si ils savent tirer, encore moins pister. Un Gus et un Call tout neufs, c'est mignon, comme des bébés chasseurs d'Indiens méchants (très méchants et très indiens) qui n'auraient jamais vu d'indiens, d'ailleurs.

Leur première expédition, on comprend tout de suite qu'elle est vouée à l'échec ; toute bâclée et complètement de guingois. Il s'agit, normalement d'ouvrir une nouvelle route vers Santa Fé, mais comme ils sont dirigés par un pseudo major qui n'a pas vraiment la boussole dans l’œil, ils se retrouvent rapidement en plan au milieu de fort, fort, grands espaces, totalement inconnus. Deux pisteurs seulement y connaissent quelque chose, Big Foot, est un de ces deux chevronnés, peu avares de recommandations, notamment sur le mode d'emploi du suicide avant capture par les Comanches. Le second, Shadrach, est un solitaire, taiseux et déjà vieux loup. L'expédition compte encore dans ses rangs clairsemés quelques autres néophytes du scalp, deux chasseurs d'indiens répugnants et lâches et une prostituée, la robuste  Matilda, qui les accompagne pour réaliser son rêve américain à elle ; ouvrir un joli bordel en Californie avant d'être trop vieille et de ne plus pouvoir s'allonger sur la couverture derrière un buisson ou deux pour satisfaire les besoins pressés d'un ranger.

En attendant, elle émerge du Rio Grande en brandissant par la queue une grosse tortue serpentine dont elle avait bien l'intention de faire son petit déjeuner, si une tempête de sable glacée ( ben oui ...) n'avait brutalement assailli le campement et rempli tout le monde de sable. Une vieille indienne et un jeune muet plus tard, la cavalcade commence à grandes enjambées : Comanches en embuscades invisibles, rivières en crue à traverser, cyclones, cadavres de chevaux efflanqués, Gus et Call échappent (presque) à toutes les flèches, lances et tortures , ballottés aux quatre coins du désert par la supériorité tactique de Buffalo Hump, le chef indien légendaire, que personne n'a jamais pu voir sans mourir et dont le regard se révélera, évidemment, insoutenable.

D’embûches en déboires, Call et Gus débutants font leurs premières chevauchées sur les grandes pistes de l'Ouest, sauf que comme elles ne sont pas encore tracées, ils vont souvent s'y perdre et y laisser des plumes. Et si ils finiront (presque) par trouver Santa Fé, ce sera après quelques scènes d'anthologie.

Mais, le grand avantage quand on a déjà lu les derniers volumes de l'épopée des deux ranchers (vieillissants), est que, même quand ils sont acculés entre un ravin et un feu de prairie, engagés volontaires au presque au milieu d'un troupeau de milliers de bisons, avec une cheville ou deux foulées, le dos encroûté de plaies, lacérés de coup de fouet, mourant de faim et de soif ou milieu du canyon de la marche de la mort, on tremble, soit, mais en prenant surtout le temps de savourer tous les ingrédients indispensables à un western bien relevé.

Alors, bien sûr, ils sont encore un peu jeunots, un peu fades, il leur manque l'épaisseur de couenne des durs à cuire qu'ils vont devenir, mais c'est quand même un régal, peut-être justement par cette naïveté qui leur fait tout oser comme tomber amoureux de Clara ou suivre une lady anglaise qui prend le temps d'une aquarelle au soleil couchant ...

So long ... 

 

 

 

 

02/11/2016

Cartel, Don Winslow

cartel,don winslow,romans,romans américains,pavés,dans le chaos du mondeArt Keller face à Adam Barrera, on en rêvait Ingannmic et moi. Alors, une lecture commune s'imposait à la sortie de "Cartel", vu que le premier, celui qui nous avait plantées là dans le genre grosse claque de lecture, "La griffe du chien", on l'avait déjà dévoré ensemble (ici et ici), chaque de notre côté avec la même boulimie glacée et enthousiaste.

Art est l'ex seigneur de la frontière. Il a remisé sa rancœur dans un monastère où il s'est fait gardien d'abeilles. En théorie, à la fin de la "Griffe", il est le vainqueur d'Adam Barrera puisque ce seigneur là, quant à lui, tout puissant des cartels de la drogue au Mexique, est emprisonné, et logiquement pour un temps certain. Assez de temps pour que ces deux là ne se retrouvent plus jamais. Mais, ce n'est pas si simple d'être vainqueur quand, dans cette guerre, on a autant perdu que Art. Sa famille, ses collaborateurs et surtout une certaine foi ... La foi qui avait fait que Art avait cru que changer le monde en tuant un seul homme était possible.

Art est fatigué et Adam reprend du service, de l'intérieur même de sa prison. Il joue un va-tout suicidaire en livrant aux autorités américaines des informations qui lui vaudraient la mort, si il n'était Adam, le grand ponte de la drogue aux allures de comptable élégant et bien élevé. Adam est un stratège, il maîtrise les failles du système judiciaire qui veut sa fin en se nourrissant du mal qu'il incarne. Donnant, donnant, le système a encore plus à gagner en lui accordant, en échange de ses informations, une autorisation de sortie à l'occasion de la mort de sa fille, pour après lui arranger une évasion dans un établissement dont il va pouvoir faire sa base arrière de luxe.

Une fois Adam libre (ou presque ....), le vrai duel commence, par comparses interposés, volontaires ou inconscients, du côté du bien, comme du côté du mal. Juges intègres, policiers corrompus, voyous incultes et barbares, le bal de la mort est ultra violent et n'épargne pas les bonnes âmes, quand il en reste. 

L'ultra violence est assurée par une galerie de personnages secondaires, qui sont souvent à la fois les victimes des cartels, et du système politique mexicain qui permet l’extension du trafic, et les bourreaux, une fois que l'engrenage leur a mis l'étau à la gorge. Ainsi, Chuy, dit Jésus le Kid, de gamins des rues, dealer presque malgré lui, se métamorphose en tueur frénétique et halluciné, décapitant à tour de machettes, après que son amour enfantin pour une prostituée pitoyable, a été broyé par des plus gros requins que lui. On suit aussi le cas d'Eddie, dit le dingue, presque à tort d'ailleurs, car les dingues, dans la réalité de la guerre entre gangs pour le contrôle d'un territoire, d'une plaza, ils fourmillent autant que les cadavres dans la vallée de Juarez.

Des territoires martyrs, des populations otages, Juarez en est le symbole. La ville, puis la vallée sont sillonnés par un trio de journalistes, impuissants mais sincères, Ana, Pablo et Giorgo. Ils montrent une décadence et une spirale, telle que l'on comprend que la loi, mais n'importe quelle loi, finalement, est acceptée comme préférable à l'hécatombe et la perte de toutes les illusions. Vraiment, toutes tombent les unes après les autres, comme une chute de dominos infernale, où reste le chaos, vainqueur. Car même quand des responsables du mal disparaissent, ce qui est aussi certain, est que d'autres, sont là, à attendre que la place se libère.

En tout cela, le duel tient ses promesses, et cette suite est aussi glaçante, que "La griffe", mais avec des moins. Des personnages auxquels on accroche moins, moins complexes et touchants, peut-être trop monolithiques, malgré de beaux personnages de femmes combattantes, et d'autres juste, juste humains. c'est un bon livre, bien calibré, bien documenté, mais ... il lui manque un foisonnement, une tension survoltée, une telle dilatation de l'histoire qu'on a l'impression d'être embarqué dans le wagonnet d'une montagne russe, lancé à toute vitesse dans le fracas d'une ossature qui, c'est sûr et certain, va se fracasser contre la muraille si on lâche le bouquin deux secondes. Et être dans un état de manque quand vous le refermez.

Pour lire la note d'Ingannmic, c'est juste .

 

27/10/2016

Les réponses, Elizabeth Little

les réponses,elizabeth little,romans,romans policiers,romans américains,famille je vous haisJanie Jenkins est une sale gosse de riche, une it-girl genre Paris Hilton, elle n'a pas eu le temps de devenir aussi célèbre pour ses frasques sexuelles et alcooliques, mais elle a sans nul doute les mêmes marques dans sa garde robe. Janie commençait en effet tout juste sa carrière dans les tabloïds quand elle fut arrêtée pour le meurtre de sa propre mère, la richissime philanthrope mondaine et snobissisme Marion Elsinger. La fille y gagna la couverture de Vogue et dix ans de prison. Le mobile : la haine de l'autre, haine réciproque, il faut dire que dans le genre garces, la mère et la fille sont des pros. Sans doute une histoire de bottes Prada ....

Lorsque Jane sort de prison, à la faveur de la découverte d'erreurs dans les prélèvements du laboratoire scientifique, elle n'est pas blanchie pour autant, mais par contre, poursuivie par toute la presse à scandale, et principalement par Traque, un blog qui a mis sa tête à prix, dont le rédacteur est persuadé de sa culpabilité. Ben, oui, malgré toutes les preuves qui l'accablent, Janie clame son innocence, le problème est qu'elle ne se souvient de rien, elle était juste ivre morte quand elle a découvert le cadavre. De ce fait, elle part à la recherche de la vérité sur la base d'un indice tiré par les cheveux, qu'elle a épais, le dernier mot qu'elle a entendu dans la bouche de sa mère "Adeline", se révèle être le nom d'un trou du cul du monde, dans le Dakota du sud.

Et c'est ainsi que Jane, traquée par la haine de certains et la curiosité de tous, atterrit genre météorite people travestie en passionnée d'histoire, en plein festival des journées "poussières d'or", organisé dans une petite communauté totalement old fashion, et qui garde bien secret le mystère.

Mais le mystère de quoi ? C'est tellement alambiqué que j'ai rapidement renoncé à comprendre le pourquoi du comment du rapport entre l'avocat au sourire fluoré, les copines lesbiennes, les clefs de la penderie, le code du journal intime, les opossums, l'autre sale gosse, le méchant frère qui ne dit pas un mot, les gâteaux de l'organisatrice, le bal masqué, le coffre à la banque, et j'en passe ... L'intrigue est non seulement foutraque, mais les personnages sont aussi peu crédibles, l'intrigue se calque sur celle de Barbie et Kent (sous les traits d'un flic local)  au pays des ploucs. Et même si le rythme est assez enlevé par moments pour faire oublier les virages étranges du scénario, c'est un livre qui donne sans arrêt l'impression d'avoir loupé le début. ce qui est assez frustrant.

21/10/2016

Mudwoman, Joyce Carol Oates

mudwoman,joyce carol oates,romans,romans américains,famille je vous haisParfois, la magie noire de Oates opère, névrotique et anguleuse, elle pointe son scalpel sur les failles de l'individu, dans la nasse de ses mouvements confus, que le social fait à l'âme. Et parfois, elle n'opère pas du tout, et parfois, moins. Pour Mudwoman, c'est moins.

Mudwoman est l'un des noms-surnoms donnés à l'héroïne, seule référence de la narration durant tout le livre. Depuis sa naissance, elle s'est tapée tellement d'identités qu'elle ne sait plus laquelle est vraiment la sienne. Cette confusion, elle mettra quarante ans à s'en apercevoir, et entre temps, elle se sera perdue.

La première identité est celle de la toute petite fille, l'une des deux de Marit Kraeck ; une femme perdue en un dieu de colère qui les traine de taudis en taudis, avec parfois un homme qui a les cheveux ébouriffés. Marit croit aux signes spéciaux de dieu, qu'elle accroche sur les murs d'une cabane. Puis, en errance, en démence, elle abandonne sa fille et sa poupée au milieu d'un marais. Mudwoman sera sauvée de la boue par un trappeur simple d'esprit. Elle deviendra alors Jewell, le nom de sa grande sœur, qui, elle, n'a pas été retrouvée. De toute façon, les dates de naissance des filles ne sont pas vraiment connues, alors qu'importe qu'elle devienne l'ainée ?

Jewell vit un temps dans une famille d'accueil, dans une maison bruyante, sur un terrain vague où l'on ne va pas jouer. Les Skeed vivent près de Star Lake, où coule la Blake Snake, la rivière des marécages où la petite avait été abandonnée. Elle n'est pas encore bien loin du point de départ des cauchemars. L'ambiance est rude, les attentions rares, même si Jewell est la benjamine des huit ou dix enfants qui vivent là, dortoir des garçons et dortoir des filles.

Puis, adoptée par Agatha et Konrad, Jewell devient leur fille unique et chérie sous le nom de Meredith Neukirchen. Les parents sont quakers mais juste en morale, pas en pratiquants, ils ont quelque chose des agneaux qui viennent de naitre. Mérédith apprend à les nommer papa et maman et à lire, réfléchir, apprendre.

Elle commence sa carrière de petite fille douée et sage, enfouissant les identités précédentes dans le cocon surprotégé que lui assurent ses parents si aimants, si admiratifs de ses qualités, que Meredith intègre les codes de la perfection de cet amour et de cet équilibre. Elle réussit un parcours scolaire parfait, pour se retrouver au début du roman au sommet d'une carrière universitaire, sous les initiales de MR.

Première présidente femme et progressiste, même si il faut qu'elle s'en cache quelque peu dans le contexte de la propagande menée par l'administration Bush pour convaincre les USA du bien fondé de la guerre en Irak, elle s'en tire plutôt pas mal. Ce jour là, elle doit présider un congrès, dans une ville près des marécages, le discours est prêt, elle est en avance sur la réservation de l'hôtel, toujours en avance MR, toujours prête; et, cependant, MR s'en va, bifurque, prend la tangente de la petite route qui longe les marécages, sans prévenir. Les premiers remous commencent à l'atteindre.

Lieux déserts qui s'animent, silhouettes confuses qui bruissent, s'agitent quelques brides, quelques résurgences vagues d'une histoire de corbeau noir qui la ramène vers les rives de la folie qui fut celle de sa mère.

Le récit suit le mouvement descendant d'une descente incontrôlée en elle-même qui prend la forme de l'auto destruction de sa réussite, en apparence si flatteuse, si ce n'est l'oubli de son corps, sa négation dans un amour insensé pour un astronome si absent que l'on en vient à douter de son existence. On navigue dans des profondeurs troubles, où toujours plane un hydre, où les confusions entre fantasmes et réalité et si l’héroïne y perd pied, je dois avouer que moi aussi, saturant de cette psychanalyse littéraire d'un personnage auquel je n'ai pas réussi à croire.

09/10/2016

Misery, Stephen King

misery,stenphen king,romans,romans américains,polarsQuand on attaque son premier Stephen King à mon âge, on prend un risque. Soit on devient addict et alors adieu veaux, vaches, cochons  de la rentrée littéraire, veaux, vaches, cochons et pots de lait des nouveautés à découvrir, on plante là la Pile à lire, pourtant amoureusement élevée au rang de gratte ciel depuis les années que je blogue et que je note des titres, la production pléthorique du sieur auteur défiant les années à venir. Soit c'est bof, pas si King que cela le gars, et on passe pour une vieille nouille ringarde ( et accessoirement, en ce qui concerne mon cas particulier, je perds aussi toute crédibilité auprès de fiston pour lui faire lire Zola, et auprès de fifille pour lui dire que si, la littérature jeunesse, c'est drôlement bien, cause que eux, ils lisent le King depuis plus longtemps que moi)

Cette première incursion à haut risque je l'ai donc gérée en choisissant un titre dont je connaissais déjà l'intrigue, "Misery" ayant été adapté au cinéma, et que le film, je l'ai revu il y a peu.  Cette connaissance à priori me paraissant être le gage d'un esprit critique. Je ne courrerais pas vers la fin comme un lapin, je pourrais garder l'esprit lucide pour voir les éventuelles recettes et bouts de grosses ficelles que je soupçonnais. Ben que nenni, en réalité, cette avance m'a juste permis de savourer la dilatation de l'intrigue, ses chausse trappes, et ma foi, c'est rudement bien fait.

Stephen King part en en effet de peu : un huis clos, une chambre, deux personnes, l'écrivain, Paul Sheldon et son admiratrice number one, Annie. Complétement frapadingue. Misery est le nom que Paul Sheldon a donné à son héroïne, une sorte d'aventurière victorienne un peu gothique et tombeuse sur les bords. La série a fait son succès, sa notoriété, mais à présent, il l'a liquidée pour passer à ce qu'il considère être sa véritable oeuvre, plus sérieuse et dramatique, ancrée dans le réel. Il vient de terminer "Fast car", l'épopée prolétarienne d'un jeune malfrat. Dans sa chambre du du Boulderado hotel, il sacrifie à son rituel post dernière page, boit quelques coupes, un peu trop, et décide d'aller faire une escapade vers le grand ouest plutôt que de rentrer chez lui, à New York. Il n’entend pas vraiment l'avis de tempête, et ne voit rien venir avant de se retrouver cloué dans un lit et une chambre inconnue, les jambes plus brisées que son pare brise et avec une infirmière dont malgré le brouillard qui l'engouffre, il perçoit rapidement la dangerosité. Qui s’avère d'autant plus exponentielle qu'Annie est une admiratrice inconditionnelle de Miséry.

D'idole , il est devenu otage, et se doit d'être un otage très diplomate, s'il veut boire, manger et survivre. De s'échapper, il ne peut être question. Annie a ses caprices, et tient son écrivain préféré sous sa main de fer. Le piège monte d'un cran lorsqu' Annie se procure le dernier titre paru des aventures de Misery, dont elle ne sait encore qu'à la fin, Paul enterre son héroïne d'une fin de non recevoir. Misery est morte et Annie crève de rage, et comme elle a le responsable sous la main, elle compte bien le lui faire payer. Et lui compte bien y survivre.On pourrait se dire que l'acmé est atteint mais vu le nombre de pages qui reste après, il est évident que non.Le jeu du gros chat qui va faire souffrir la souris avant de la manger, peut enfin commencer et donner libre cours à des va et vient sadiques et pervers.

Bref, un régal jusque la fin, bien plus complexe que dans le film où le rapport entre la victime et le bourreau étaient bien moins ambiguës et tarabiscoté d'avec l'alliance dans l'écriture. Où on voit qu'écrire peut vraiment être une question de survie .... Au sens propre.

04/10/2016

Warlock, Oakley Hall

warlock,oakley hall,romans,romans américains,western et cieC'est un roman, un pavé, qui prend pied dans les origines du western, quand l'Ouest, jusque là sans aucune foi ni aucune loi, que celle de tirer plus vite que celui d'en face, a commencé à prendre du plomb dans l'aile, quand le chaos des cow-boys qui ne redoutaient aucune représailles, a commencé à se heurter à la volonté de quelques citoyens de vivre en paix et donc, de prospérer. c'est le début de la fin, le crépuscule des héros de la gâchette facile. Pourtant, la liste des noms des shérifs de la ville continuent à s'allonger sur le mur de la prison, parce que cette nouvelle règle du jeu n'a pas encore de code, et qu'il est encore bien difficile pour ceux qui tentent d'y croire de garder fermées les portes de la prison, aussi bien pour y faire rentrer les criminels, que pour éviter leur lynchage ...

Pour simplifier, car ce roman fourmille de personnages, disons qu'il retrace la lutte entre la bande de Mc Quow, des cow-boys voleurs, tireurs, massacreurs, qui n'obéissent qu'à l'absence de lois, si ce n'est les leurs, et les habitants de la ville de Warlock, qui tentent de s'en défendre et d'établir leur nouvel ordre des choses. La lutte se fait à coup de règlements de compte au revolver, de duels dans les rues poussiéreuses, de traquenards de diligences, mais la lutte est surtout morale, une lutte entre la lâcheté et les glorioles inutiles, et un ordre plus stable et relativement digne, l'idée qu'il aurait un devoir de civilisation à remplir, avant de remplir les verres. Cette idée, incarnée par Gannon, le shériff presque malgré lui, mettra le temps du roman à avancer. Et encore, c'est pas gagné non plus, à la fin.

De tous les personnages qui grouillent dans Warlock, c'est celui que j'ai trouvé le plus fouillé, le plus convainquant. Il a fait ses premières armes, à côté de son frère, du côté de la bande des cow-boys, après un massacre de trop, il a décidé de changer son colt d'épaule et de passer du "bon" côté, celui de la loi en train de se faire. Il est donc pour les uns, un renégat, et pour les autres un sujet de défiance. Les "bons" citoyens se cachant souvent derrière les murs, il doit, seul ou presque, se forger la conscience de ce doit être fait. Dans cette juridiction qui n'existe pas encore, les autorités se croient en effet encore au temps de la lutte contre les indiens.

A côté du droit chemin, il y a Morgan, qui se gausse de toute morale, joueur, tricheur, menteur, le riche tenancier du bar joue sa partie en solitaire et garde en mains toutes les cartes. Même au détriment de son éternel complice, le tueur Blaisedell, reconverti pour l'occasion en marshal, rétribué par la frileuse communauté des "bons" citoyens de Warlock, pour établir son ordre à elle. Mais on ne passe pas impunément les frontières du bien et du mal, surtout quand elles changent sans arrêt. Comment se battre contre ceux qui n'ont pas de lois quand on ne connait soi même que celles de la gâchette ?

En arrière fond de ces trois personnages, les misérables mineurs, incapables de se discipliner en un syndicat cohérent, une femme au grand cœur complétement secouée, un docteur moraliste mais impuissant, un juge alcoolique dont la morale apocalyptique contient pourtant une certaine logique ... Ils complètent ce tableau, sombre, âpre et rude d'une ville qui de poussière redeviendra poussière, un moment de l'histoire où la rédemption n'avait sans doute pas sa place.

J'espère qu'il n'est pas trop tard pour participer au challenge de Brize!

 

24/08/2016

Beloved, Toni Morrison

Garner_Margaret_.jpgDepuis ma découverte de cette auteure avec "Home", court texte juste sublime mais qui m'avait bien secouée, je voulais y revenir à la grande dame de la littérature, même si cette grandeur me fait toujours un peu peur. J'ai donc mis du temps à venir à Beloved, mais pas à le lire, et à vraiment apprécier de me faire encore un peu secouer.

"Beloved" est un texte plus complexe que "Home", plus déstabilisant car puisant davantage dans l'imaginaire de l'esclavage que dans une forme de reconstitution historique.

Beloved est le prénom de la petite fille que sa mère, Sethe, esclave en fuite, a assassiné alors que son maitre l'avait retrouvée et venait la reprendre dans son refuge. Avant, il y avait eu l'organisation ratée de cette fuite, elle y a perdu son mari, et ce qui lui restait de dignité. Beloved est aussi le nom du fantôme qui va se matérialiser auprès de Sethe, dix-huit ans après le drame. Entre les deux temps, beloved est l'esprit qui hante la maison, le refuge, le 124 à Cincinnati, où vivait la famille de Sethe, ses deux fils, sa fille née pendant la fuite, Denver, et la grand-mère. Les deux fils ont fini par partir, par fuir ce refuge qui n'en est plus un, où sévit le remords, la culpabilité et la honte, que rapelle sans cesse l'invisible esprit qui tourmente les travaux domestiques. Peut-être ont-ils aussi fui leur mère qui a tué et qui en a gardé les yeux vides.

La grand-mère, elle aussi, a abandonné la maison à la querelle. Rachetée par son fils, le mari disparu de Sethe, elle avait commencé une forme de reconquête d'une liberté inconnue. Mais, après le meurtre de Beloved, elle a laissé la place à la haine, et n'a plus vécu que pour voir quelques couleurs vives qui surnageraient du naufrage de soi qu'est l'esclavage, de ne pas connaître ses enfants, de ne même pas savoir où ils sont, de n'en avoir aucun souvenirs, qu'une ou deux images fugaces de viols et de pendaisons. C'est ce naufrage que Sethe a voulu éviter à ses enfants. Elle a tué par amour, mais le fantôme ne le lui pardonne pas.

 Quand arrive Paul D, un rescapé lui aussi, une autre vie serait peut-être possible, il pourrait peut-être chasser le fantôme. Paul D a connu Sethe avant sa fuite, avant l'évasion de la plantation du bon accueil, devenue un enfer comme les autres, après la mort du "bon maître", monsieur Garner, qui traitait ses esclaves presque comme des hommes. Mais ce petit avenir devra être arraché au fantôme de Beloved.

C'est une histoire contée avec lacunes car la douleur des personnages ne peut être dite avec une logique et une cohérence linéaire. C'est une histoire dont on comble les trous par des circonvolutions qui se répètent, et petit à petit, se complètent. Une histoire de personnages fracassés qui tentent de devenir des individus conscients, de pouvoir faire des choix. Mais, évidemment, lorsque l'on a jamais eu le droit d'être conscient et encore moins de faire des choix, la démarche ne va pas de soi, de recoller les morceaux.

La force du roman est le recours à une forme d'imaginaire magique qui est la seule manière de dire ce qui n'est que magma : l'histoire de l'esclavage vécue de l'intérieur des hommes et des femmes, ici, surtout des femmes, à qui était refusé d'être mère, épouse, que les maitres utilisaient comme reproductrices, bêtes à pondre d'autres esclaves gratuitement, à qui on mettait dans la bouche un mors, pour les mater, mors qui, à force d'être porté, pouvait donner aux bouches la grimace d'un sourire torturé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

22/07/2016

Molosses, Craig Johnson

molosses,craig johnson,romans,romans policiers,western et cie,séries policières,romans américainsDans ce nouvel épisode des aventures du shérif Longmire, ne cherchez pas l'intrigue policière, elle est aussi mince que le minuscule bout de pouce découvert dans une glacière en plein dans la décharge tenue par la famille Adams, non, Stewart, car la famille Adams c'est de la roupie de sansonnet light à côté des Stewart.

Dans la famille Stewart, il manque des cartes, il reste le grand-père, Géo, Duane, le petit fils et Gina, sa toute récente femme, Morris, un oncle, mais qui n'arrivera qu'à la fin, pour reprendre le fil de la tradition, qui est dans cette famille, d'avoir plusieurs vies. Les molosses en font aussi parti, d'une certaine façon, avec un oiseau qui mange ses plumes de dépit, et des ratons laveurs. Mais ce sont surtout avec les deux chiens de garde de la décharge que Walt en aura le plus à découdre pour arriver à boucler cet épisode.

La première scène est d'anthologie, Géo y réalise une forme cascade inédite et rocambolesque qui aurait pu lui couter une des vies qui lui reste mais qui, moi, m'a fait gagner une crise de rire, et la dernière, des scènes, est juste génialissime ; une sorte de course poursuite au ralenti où la décharge prend des airs de compression géante (César est battu à plate couture).

Entre les deux, vous trouverez bien deux ou trois cadavres, un enlèvement, un trafic de substances illicites, quelques piqures de grand froid, quelques passages par l’hôpital et la case prison, des rancœurs et des morts par balle, mais ce sont surtout les aléas des personnages qui sont au premier plan, les déboires de Géo, donc, mais aussi de l'ancienne institutrice rigoriste de Walt et de l'Indien, qui cachait drôlement bien son jeu. Vic attend toujours son cadeau de la saint Valentin, et l'adjoint basque de Walt, Saizarbitoria, a du vague à son âme de flic super héros et de père de famille. Walt s'occupe de lui rendre de l'allant dans un plan de sauvetage atypique et à haut risque. Et Walt, ben, il se fait un peu réparer des dégâts corporels des épisodes précédents et cette enquête quasi pépère lui permet de ne pas perdre un autre bout de son anatomie ( ce qui serait dommage, me souffle cette obsédée de Vic).

Bref, un vrai plaisir de se laisser bringuebaler en 4X4, sous la neige qui glace le comté d'Absoraka dans le Wyoming et d'attendre avec Walt que l'Indien termine les préparatifs du mariage de sa fille.

Vivement le prochain épisode !

 

 

20/07/2016

La vérité sur Anna Klein, Thomas Cook

la vérité sur anna klein,thomas h. cook,romans,romans policiers,romans américains,romans historiques,déceptionsUn jeune journaliste rencontre un vieux monsieur, Thomas Danforth, une figure d'un autre temps des USA, celui de l'avant deuxième guerre mondiale, celui de la montée des périls en Europe, celui où, vue de Brooklyn, la ligne de partage entre les gentils et les méchants n'était pas encore clairement établie et où les nazis pouvaient encore passer pour un rempart contre le communisme.

Par hasard, en ce moment flottant, Thomas Danforth passera du côté des gentils, et du même coup, du statut de riche futur héritier et futur époux standard, à celui d'espion. Il intègre une mystérieuse organisation secrète qui a compris l'urgence de mettre en place un plan. Le problème étant lequel. Ben, à vrai dire, ce n'est pas clair, même à la fin du livre, je n'avais toujours pas saisi le fil. Ce qui est certain, par contre, c'est que la clef de voûte du plan qui n'existe pas encore est Anna Klein. Personnage protéiforme et insaisissable, venue du fin fond de l'Europe, elle semble déterminée à mourir. Mais on ne sait toujours pas pourquoi. Pas grave, elle fascine Thomas, juste pour ce mystère de cette détermination, et celui de ses origines, mi juive, mi turque, mi persécutée, mi machiavélique, (mi cochon d'inde ?), cette silhouette floue et très silencieuse entraine Thomas dans son sillage de bombe à retardement dans le fameux plan qui commence aux USA pour se poursuivre à paris, puis en Allemagne, toujours en quête d'un sens. pour elle, il tournera le dos à un destin tout tracé pour plonger dans l'inconnu sur les pas et dans la flamme d'Anna.

Mais que ce livre est lent ! Les chapitres languissent en alternance entre l'histoire de Thomas et d'Anna, et les remarques du journaliste sur le vieux monsieur qui raconte cette histoire en face de lui, lui-même louvoyant dans son passé en de longues circonvolutions ressassant le charme d'Anna, le mystère du charme d'Anna, ce qui finit par flinguer l'un et l'autre, le charme et le mystère, je veux dire ( et l'intérêt de la lectrice qui s'étire ...)

Les étapes de la formation d'Anna sur le sol américain n'en finissent pas de piétiner. On se dit qu'une fois sur le sol européen, il va bien falloir que ça s'accèlére, que ce famaux plan nous fasse vibrer d'angoisse. Ben, non, vu qu'il va s'agir d'assassiner Hitler, et que Hitler, on sait bien comment il finit, et que Anna n'y fut pour rien. On aurait pu alors frémir au tragique d'une grande passion d'amour déchirée par les affres de l'histoire, histoire de se rattraper aux branches. Ben, non, non plus, tant passions et trahisons sont diluées dans le flapi.

Bref, à mon grand dam, et contrairement à ce que m'a affirmé la libraire, tout n'est pas bon dans Thomas Cook, et m'en voilà fort marrie.

06/07/2016

Américan darling, Russel Banks

américain darling,russel banks,romans,romans américains,dans le chaos du mondeHannah Musgrave n'est pas un personnage à-priori très chaleureux, ni très simple, et c'est bien cette complexité qui fait de son parcours atypique un sacré bon bouquin qui balaie les conventions au pied de sa porte et à la lettre.

Hannah commence le récit de sa vie à rebours. Elle a la cinquantaine tassée, mais pas blasée, elle dirige une ferme bio au milieu des monts Adirondacks, en compagnie de deux chiens et de ses employées, atypiques, elles aussi. Une nuit, elle rêve d'Afrique, de sa vie au Libéria, quand elle avait une maison à Monkoria, un mari, trois fils, un ainé et deux jumeaux, mi américains, mi libériens, surtout libériens en fait. Elle y dirigeait un sanctuaire pour chimpinzées, et avait encore, quelques convictions politiques. Même si c'était pour de mauvaises raisons, c'était le temps qui s'arrêtera avec les guerres civiles, les massacres et les peurs, les lâchetés et les abandons.

Hanna raconte les circonvolutions de ce qui se voulait être un parcours vers un monde plus juste et qui trouvera sa chute dans l'errance d'une série d'erreurs.

Fille d'un pédiatre réputé et d'un mère bon chic bon genre, plutôt "libéraux", fille gâtée et unique, elle était de la génération de la guerre du Vietnam et de l'égalité tout azimut. Ses engagements radicaux ontfait une proscrite et une clandestine en son pays. De cette première vie là, elle garde une paranoïa qui trouvera son alter égo au Libéria. Même si ce n'est pas en ligne droite, elle y tentera une deuxième vie. De femme indépendante, elle devient femme de ministre foyer, de femme à hommes et à femmes , elle devient soumise à des désirs qui ne sont pas les siens. Elle exploite cette nouvelle identité en étrangère à elle même, ne parvient pas à se sentir mère, lit dans les regards des chimpanzés, mais pas dans ceux de ses fils. Mariée à un libérien, elle n'arrive pas à y croire vraiment, la militante de l'égalité ne peut se fondre dans une identité noire qui lui échappe. Le Libéria, pourtant, lui convient, république singulière à la botte des américains, il est le cadre de ses facettes, et l'histoire du pays se tricote avec la sienne.

Le mécanisme de la violence politique, la corruption, la misère, sont les conséquences d'une colonisation cachée et hypocrite. Les ficelles sont tirées de bien plus loin que les hommes qui s'acharnent au pouvoir, un dictateur chassant l'autre au nom d'un nouvel ordre tout aussi sanglant. Hannah changera bien des fois d'identités, sans jamais en trouver une qui l'apaiserait et lui donnerait une cohérence. Comme le Libéria, finalement, elle est une petite volonté qui vacille quand l'histoire des "grands hommes" s'en mêle, à commencer par son père.

Un livre profond et grave, sans compromission, ni pour le personnage, ni pour le lecteur, un regard très clair sur l'impossible prise en main des "colonies" sur leur destin.

 

07/06/2016

Indian creek, Pete Fromm

IMG_20151010_115811.jpgTout d'abord, j'ai toujours eu du mal avec Robinson. Vendredi (13) ou pas, mythe ou pas mythe, le Robinson, il a quand même un arrière goût d'individualiste petit bourgeois, dirait fiston, qui n'a pas lu Robinson, mais moi oui. L'île déserte avec la survie qui mène à la réussite de l'entreprise, ce n'est pas mon truc.

En plus, là, c'est un Robinson du froid, dans le Montana, avec des lynx, des caribous et des cerfs et des tas de bois à couper. Les lynx, les caribous et autres bestioles du froid, ce doit être très beau, dans la neige. Si grandiose d'ailleurs, que je ne vois pas l'utilité d'aller déranger toute cette infinitude avec mes lunettes de soleil, ma tenue d'intérieur-extérieur en ces débuts de beaux jours, et mes questions existentielles menées du fond de mon jardin. (Ben oui, j'ai migré du canapé au transat. Faut pas croire, je suit les saisons.)

La vie sauvage pour moi, se limite aux tentatives désespérées de mon chat pour intimider ma poule quand elle chasse le vers de terre au milieu de ma plate bande de fraisiers. Ce qui est déjà d'une violence à la limite du supportable, vu que je n'ai que deux fraisiers. Surtout à cause de la tête de mon chat, qui en général, vit un moment de honte suprême, vu que la poule s'en fiche et il revient alors se coucher près du transat, et je lis la mortification du grand fauve dans ses yeux verts.

 Donc, un livre dont le sujet est l'hibernation volontaire d'un jeune homme inconscient à l'intérieur d'une tente de toile rectangulaire, au croisement de deux rivières en plein cœur du parc de la Selway-Bitterot ( au nord de Missoula, à des centaines de kilomètres du premier habitant capable de parler d'autre chose que de la chasse aux caribous, car là-bas, même les écrivains sont nature). Le Robinson novice s'embarque pour six mois glacés avec pour mission de dégeler une fois par jour un bassin d'élevage de deux millions et demi d’œufs de saumon, implantés là pour voir si ils vont survivre. J'avais déjà la réponse, en gros, pour la survie des futurs saumons, c'est dire qu'aucun frémissement n'a agité ma tong du fond de mon jardin.

Et pourtant, j'aurais eu bien tort de ne pas suivre ce conseil de lecture d'une adorable libraire ( officiant à Étonnants voyageurs sur le stand des éditions Gallmeister mais basée normalement dans la librairie "livres in room" à Saint Pol de Léon.). D'abord, parce que lorsqu'on vend des livres au royaume du chou-fleur, on est un vrai Robinson et que une île déserte remplie de livres, c'est un royaume que je peux concevoir, et ensuite, parce que ce livre est drôle.

Peter Fromm s'y moque beaucoup de lui même, de son rêve d'aventurier de l'extrême né au contact de sa fréquentation naïve des récits des trappeurs épiques, de sa confrontation avec la solitude qu'il combat à grands coups d'entreprises pharaoniques d'abattage de bois de chauffage, sa frénétique compulsion à s'occuper, dans le vide de cette immensité, pourtant peuplée de quelques aficionados de la chasse aux lynx.

L'auteur, tout en maltraitant, avec le sourire, sa juvénile inconscience, construit un roman d'apprentissage fort sympathique, mêlant ses états d'âme et son amour naissant pour l'état solitaire, qui de subi, devient choisi.

Évidemment, je ne suis pas revenue de ce voyage en terre glacée avec l'envie irrésistible de chevaucher une moto neige, mais avec quand même une petite idée du plaisir qu'on pouvait y trouver. Et surtout, j'ai trouvé ce qui manque à mon chat dans sa poursuite effrénée de la poule sur mon carré de pelouse, c'est l'exaltation des grands espaces et l'urgence de la survie ...

29/04/2016

Deadwood, Peter Dexter

deadwood,peter dexter,romans,romans américains,pavés,western et cieAu départ, c'est l'histoire de Bill, la légende vivante du far-west qui arrive en 1876 dans la ville de Deadwood. La légende vivante, encore vivante, bien que salement rongée par une syphilis galopante, est accompagnée de Charley, son complice et son double, en moins légendaire, un dandy de l'ouest plus discret du colt, et Charley est accompagné du petit. Et le petit n'est pas encore bien rompu à l'Ouest, il commence par tuer le cheval de Bill, sans le faire exprès, parce que dans le convoi qui mène les trois vers les Blacks Hill, il a fait copain-copain avec le proxète. Al Swearinguen charie avec lui dans les chariots ses nouvelles putains, destinées à ravitailler son bordel à Deadwood. La bouche de Al s'est quelque peu égarée vers la flute de Malcom, le petit ....

De flutes, il en sera souvent question dans ce roman où les mythes du western pataugent dans la boue du quartier bas de Deadwood. Elles sont souvent à l'air, à cheval, prêtes à dégainer, comme les colts ou autres armes contondantes le sont dans les mains des dits propriétaires des flutes. Les putains, à Deadwood, fleurissent aussi. Elles peuvent être au grand coeurs, mordantes, chinoises, elles accueillent dans leur lit aussi bien les psychopathes patentés que ceux qui sont encore en cours de formation.

Deadwood est une ville où peu d'hommes sont encore vraiment entiers, fous, boiteux, sales, les plus souvent saouls ou en passe de le devenir, où les tueurs sont assermentés par les proxénètes, où un homme balade avec dans la besace une tête en décomposition, où le crime paye, la plupart du temps, où une putain peut être découpée en morceaux par trop grand amour de pureté, où le corps d'un chinois, même oublié dans un four, ne sera quand même pas sans conséquence, où un chien de combat gobe des oeufs fermentés par amour de Bill, où ceux qui sont venus faire fortune se sont fatigués de chercher les rares pépites dans le ruisseau ...

La nature est devenue gadoue, la ville n'est pas encore construite mais déjà, il faut déménager le cimetière ....

Trois grands chapitres retracent les parcours plus ou moins longs de Bill, le petit et Charley et des autres énergumènes plus ou moins sympathiques qui peuplent Deadwood, en rappant de leurs bottes les planchers mal dégrossis des bordels et des saloons. On y rêve de gloire, de celle que donne les balles, on y croise aussi d'autres, dont Calamity Jane en poissarde malodorante et amoureuse, qui se voit en femme de Bill, et s'y coltine avec la vraie, l'acrobate aux cuisses musclées, parfois l'ombre de Custer plane ...

Et le plus balèze de ce livre, mis à part les quelques épisodes que je viens d'évoquer de manière fort elliptique, c'est que l'on y prend goût à la fade odeur de décomposition qui règne à chaque ruelle et coin de pages, on ouvre grand les mirettes, en se pinçant quand même le nez ... pour suivre la fidélité presque humaniste de Charley, son attachement aux quelques éclopés de la route qui mènera Deadwood à un début de respectabilité, enfin, presque ....

 

24/04/2016

Le chardonneret, Donna Tartt

le chardonneret,donna tartt,romans,romans américainsLe chardonneret est un tableau minuscule, peint par un illustre inconnu, Carel Fabritius, en 1654. Le chardonneret est aussi un pavé, écrit par une auteure à succès. Comment passe-t-on de 33, 5 cm de haut et de 22.8 cm de large, à 1100 pages ?

En créant un destin à un personnage.Théo Decker se retrouve en possession du tableau lors de dramatiques circonstances, possession illicite qui le mène, quatorze ans après à tenter de combler le vide du sens de ses vicissitudes, celles d'un imposteur tombé amoureux d'un oiseau peint et d'une petite fille, Pippa, qui sans cesse lui échappe alors qu'il pensait pouvoir la toucher, comme lui échappe le mystère des plumes de l'oiseau peint.

L'histoire de Pippa et Théo commence en même temps que celle de Théo et du chardonneret, dans le moment de l'explosion d'une bombe au milieu de l'exposition à New York des "Arts du portrait et nature morte : chef d’œuvres nordiques de l'âge d'or". Juste avant, il y a eu la mère de Théo qui a voulu jeter un dernier coup d'oeil à "La leçon d'anatomie", juste avant encore, il y a eu le trajet en taxi, si chaotique qu'ils se sont retrouvés à l'entrée du musée, au lieu d'aller où ils devaient aller, avant encore, il y a eu la bêtise de Théo qui fait qu'ils auraient dû aller directement à la convocation du directeur du collège, avant encore, il y a eu la pluie, et le portier de l'immeuble, Goldie, qui a justement arrêté du bras ce taxi là ... Ce jour-là, cette pluie-là, ce taxi là, ont mené Théo à cette petite fille là, celle qui tient à la main un étui de flûte traversière. dans le musée, elle est accompagnée de son grand-père, celui qui va mourir à côté de Théo, alors que le corps de sa mère sera loin de lui. En échange, il aura le chardonnet et les quatorze ans suivant pour continuer à survivre.

Voilà, c'est juste le début, et voilà juste ce que j'ai beaucoup aimé dans ce roman, cette imbrication des dominos, c'est drôlement bien ajusté, sans aucun faux plis mal seyants. C'est livre drôlement bien coupé, tout morceau sert à quelque chose, même le bras levé du portier du départ est une pièce qui trouve sa place, juste agencée à sa juste mesure.

La voie de Théo, pendant quatorze ans, prend un tour chaotique, un penchant à la chute qui est tracée d'avance, comme un cordeau, pour y imbriquer les excès d'une culpabilité qui le ronge et les meurtrissures de l'amour perdu d'avance entre le premier regard de Pippa et le dernier de sa mère. Drogues, cuites, les ors factices du ciel trop bleu de Los Angeles, les amitiés délinquantes, les coups de triches, les abus de confiance, les trahisons, et j'en passe ... sont les pièces qui se suivent et s'enchainent, seul reste le chardonneret, comme une porte vers un paradis moins artificiel.

C'est donc drôlement bien fichu, mais aussi, finalement, un peu creux, un peu long aussi, pour aboutir à une conversion mystique aux mystères de l'art et la prise de conscience que la vie est brève et qu'il serait mieux de la vivre avant de la perdre.