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05/11/2014

Lady oracle Margaret Atwood

Joan est écrivaine, héroïne et écrivaine d'héroïnes, Joan est en fuite, planquée sous des serviettes de toilette au-dessus d'un champ d’artichauts italiens, avec des lunettes noires sur un balcon miteux, et la chaise en plastique qui la retient ne va pas tarder à se casser la figure. Joan est là de son plein gré, ou presque, parce que son plein gré, elle ne sait pas trop où elle l'a planqué. En bref, Joan est censée être morte, noyée dans un lac, au Canada.

Que fiche sur ce balcon bancal, cette belle femme à la rousse chevelure flamboyante digne d'un roman gothico-victorien dans l' attitude éplorée d'une biche aux abois ? Ben voilà l'histoire d'une boule de mite qui se rêvait papillon-danseuse étoile ... l'histoire d'une fuite dans des fuites, des fuites d'identité qui prennent l'eau de toutes part, l'eau de rose, avec des piquants, beaucoup de piquants, des histoires de labyrinthe qui dévorent les petites filles avec les longues dents des rêves ....

Première étape du long retour arrière qui donnera (peut-être) la solution ... Le rêve de la maman de Joan était de tenir dans sa main de fer une petite fille selon son image : féminine, mince, surtout mince. Joan est ronde malgré elle, puis, elle deviendra obèse pour résister à la dictature du rêve de la mère. La mère est une figure obsédante, une harpie de l'apparence, celle qu'elle voudrait pour sa fille devrait se conformer à celle qu'elle crée dans les salons successifs, au fur et à mesure de l' ascension sociale de son mari ( un absent en pantoufles marron). Les salons, elle les aime avec des housses en plastique sur les chaises. On suppose qu'elle rêverait d'en mettre un à sa fille ... 

Par désamour, Joan se laisse déborder par les bourrelets, les larmes, les sales petites jeannettes qui lui jouent des sales tours de petites filles minces. Elle se love dans son poids comme dans une carapace, toujours poursuivie par son rêve de danser en tutu à paillettes. En réalité, ce n'est pas l'obésité le problème, mais le tutu ...

En réalité, ce n'est pas un livre triste et grave, c'est un roman drôlement échevelée, comme l'héroïne, qui devenue papillon, ne sait pas quel papillon elle est et donc change de rôles, poursuivie par le fantôme de la grosse femme en tutu et le corps astral de sa mère. C'est une héroïne en papier émeri qui se déguise comme elle imagine les hommes, il y a les plats, les vrais, un surtout, dont elle fera son mari, et les faux, ceux de papier qu'elle invente dans les romans à l'eau de rose qu'elle écrit. En mélangeant, là encore, un peu les deux ... comme elle se mélange avec les Charlottes de ses romans sentimentaux, belles, pauvres, vertueuses et pâles que traquent les  lords concupiscent mais subjugués par la beauté pure qui se refuse à lui.

Dans ses romans, Jane arrive à vivre, c'est dans la vraie vie qu'elle a du mal .... C'est ce qui explique le balcon, les serviettes de toilette et le champ d'artichauts....

Si vous avez un peu de mal à vous y retrouver, dans ma note, je veux dire, Margaret Atwood n'y est pour rien, son roman à elle n'est pas échevelé, mais drôle, très pince-sans rire, il m'a presque donné envie de me plonger dans un "Harlequin" (mais écrit par Margaret Atwood). Et puis, je compte sur Ingannmic pour être plus claire que moi.... Encore merci à elle, pour cette lecture commune et pour la découverte de cette auteur avec La servante écarlate.

11/05/2013

La veuve Gil Adamson

imagesCATQLC80.jpgMa prêteuse préférée m’a dit en me le prêtant : « C’est le genre de livre que quand tu le lis, tu as envie d’aller te coucher le soir avec ». C’est vrai, du coup, je me suis recouchée dès le matin, voire dès l’après midi ( dans le canapé, quand même, il faut savoir dignité garder …)

Une histoire qui prend peu de chemins de traverse pour nous mettre dans les foulées  pressées et hagardes de la veuve. On court  derrière elle dès les premières phrases et on continue après, à l’aveugle, même quand elle ne sait pas où elle va, c’est devant, droit devant, malgré les détours et même quand les sentiers s’effacent sous ses pas, voire dans sa tête.

La veuve est veuve parce qu’elle vient de tuer son mari, et fuit à grandes enjambées parce que ses deux beaux-frères sont à ses trousses et qu’ils ne sont pas du genre compréhensifs : grands, rouquins, un regard de tueur qui en vaut deux avec leurs quatre yeux, ils parlent peu mais flairent la piste de leur vengeance avec la ténacité des taigneux.

Avant de partir de la cabane où git le corps de feu son mari volage, la veuve a pris le temps de se coudre sa robe noire de veuve. Elle a 19 ans et rien d’autre, elle est petite, elle est seule, elle est ignorante de tout, de la nature qui la voit passer, à peine alphabétisée, sauvage, et la tête remplie de voix et de visions qui l’égarent, parfois. Elle n’est pas folle. Seulement, elle a été élevée pour une autre vie ; entre son père, un ancien pasteur que la mort de sa femme a écarté de toute certitude et de toute tendresse, et sa grand-mère, qui l’ a entourée de servantes mais de peu d’affection. Ils l’ont laissée partir se marier avec le premier fier-à-bras venu qui disait qu’il avait un domaine, là-haut, pour elle.

Sauf que le domaine était une cabane, le mari un tyran d’égoïsme. La veuve est donc veuve et fuit dans sa robe, avec comme seule possession sa bible luxueuse, crayonnée de ses hiéroglyphes, et qu’elle ne sait que réciter. Elle traverse les paysages inconnus sans connaître la nature qui l’entoure et sans reconnaître les bonnes âmes qui se penchent sur son parcours : une vieille dame au domaine décrépi et à l’âme charitable, ne pourra la retenir bien longtemps. La veuve s’enfonce dans les montagnes, s’y perd et s’y meurt de faim avant que ce ne soit d’amour pour un autre oiseau rare : « le coureur des crêtes », l’homme qui fuit toutes compagnies…

Comme dans un road movie mâtiné de western ( un road movie à cheval, en quelque sorte, ou à pied quand la veuve perd ses montures ), on la suit sans que les étapes soient sûres, elle a un peu de refuges parfois entre des bras, ou sous les regards d’un indien, d’un pasteur-boxeur, un Nick Cave un peu débonnaire, des miniers, un nain, des vents glaçants, des forêts obscures, un glissement de terrain, de la crasse, de la sueur, des coins où elle reprend quand même son souffle, puis repart, toujours elle devant et nous derrière.

Un sacré souffle, et une belle course, avec des murmures de  Dalva et quelque chose aussi de Dina : une belle petite  veuve-courage bien trempée dans une encre épaisse de Canada, de grands espaces où les hommes sont rares mais ont la couenne âcre. Une silhouette de veuve moineau, pipe à la bouche, tenant bien serré la bride de sa dernière monture, la détente facile mais peu fiable quand même, que l’on regarde s’éloigner à regret … Si c’était au cinéma, faudrait rajouter un soleil couchant à la dernière scène.

 

Un grand merci A.M.

 

Athalie