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15/10/2016

Confiteor, Jaume Cabré

C'est une note qui, beaucoup plus que toutes les autres, pose le problème du point de départ de l’écheveau, parce des fils à dérouler dans ce livre, il y en a autant que de ramifications du mal à travers les âges, c'est dire si le choix est infini ! Alors, comme fil, entre Barcelone, le monastère de San Pere del Burgal, entre les tombes dumodest-urgell-appel-priere.jpg cimetière juif de Tubingen, les pignes, les graines de sapin et d'érable, le petit tableau d'Urgell, celui qui était dans la salle à manger, où depuis, sa disparition a laissé une ombre, entre toutes ses ombres, que l'auteur convoque sur la scène du monde occidental de l'Allemagne nazie à l'Italie de la Renaissance en passant par l'Espagne de l'inquisition et celle du fascisme, je choisis l'ombre du violon.

Ce violon a été fabriqué en Italie par Storioni, avec le bois que Joachiam de Parda avait emporté dans sa fuite, à la poursuite d'un rêve. Comme le roman, ce violon a une sonorité exceptionnelle, atypique, un son et des mots qui brassent l'art de la fugue avec des tonalités d'universel. L'archet est grave et l'amplitude de la gamme conséquente ; des persécutions de l'Inquisition au génocide perpétué à Auschwitz Birkenau ; l'humanité, en gros, celle de l'amour aussi, de l'amour de l'art, de l'amitié encore, à la maladie d’Alzheimer qui efface la mémoire, de l'amour et du mal solubles dans rien, même pas dans l'oubli.

Un roman qui vous laisse agrippé à trois personnages principaux, les plus contemporains, dont l'histoire fait la trame ; Adria et son amour fou pour Sara, et Bernat, l'ami, celui qui a un peu raté sa vie quand même ; celui à qui il confiera sa mémoire, le socle finalement friable d'Adria. Adria est le point de départ du roman, celui à partir duquel toutes les notes se déploient. Jeune garçon surdoué pour les langues, par atavisme mais aussi par goût, il aurait aussi pu être un violoniste virtuose, si sa mère ne l'y avait point obligé. Dans l'obscur appartement de Barcelone, Adria enfant solitaire, joue le rôle de l'enfant sage qu'il est, invisible aux yeux de ses parents, qui ne s'aiment pas plus qu'ils ne l'aiment. Il grandit, prenant conseil de ses deux figurines en plastique, l'indien et le cow boy, les dupont et dupond de sa conscience enfantine.

Puis, viendra Bernat, puis Sara. En même temps, tous les autres destins qui tissent la mémoire du mal éternel, toujours le même, quelque soit sa forme, ironique ou sarcastique. Pour Adria, la vie se terminera en boucle, dans ce même appartement sombre, entouré des mêmes fantômes. Il est, à la fin, rempli des silences honteux de son enfance, même si il a tenté de tromper le mal de son héritage, de tricher avec, le violon mal acquis par son père, antiquaire sans scrupules, mafieux de l'art, enrichi de magouilles, trafiquant de biens juifs spoliés par les nazis, et rachetant à ces mêmes nazis en fuite leur rapine artistique.

Confiteor, c'est une prière, un appel à la confession, pour tous les crimes commis au nom du dieu et des pères, le père de tous les crimes. La narration est singulière, les voix se mêlent et se glissent les unes dans les autres. Parfois, comme l'histoire des crimes, elles bégaient. Elle contribue grandement à cet effet de brassage continu des personnages, des lieux et des époques, où se croisent les mêmes fils, ceux de la malignité des gains, quand les violons deviennent tueurs, car laissés aux mains des hommes dont la partition est si étroite. Même celle de Sara et d'Adria aurait pu être jouée autrement si les avatars du mal, n'étaient pas d'abord en soi.

Un roman somme, à la fois fleuve et creuset, un roman rare.

15/02/2014

Tableau de chasse Rafaël Chirbes

tableau de chasse,raphaël chirbes,romans,romans espagneComment peut-on aimer un livre qui met en avant la seule parole d’un salaud ? (et pourtant j'ai aimé, voire plus).  Qui plus est d’un salaud de la pire espèce, de ceux qui ne se repentent ni ne se considèrent comme tel. Au contraire, juste un homme de devoir, devoir s’enrichir et gravir l’échelle sociale, s’entend ...

Cet homme dont ne sait le nom raconte par grandes lignes et dans le désordre le flou de ses souvenirs. Fils d’un instituteur rouge, il a tiré un premier gros lot en pénétrant dans une famille aristocratique, mais ruinée, par le biais du frère handicapé, pour épouser la fille, Eva. L’a-t-il manipulé, ce premier échelon de l’échelon de l’échelle, cogité ? Orchestré ? On ne le sait. Lui dit que non. Mais la sincérité de sa parole est si souvent mise à mal ...

Ainsi, sans doute a-t-il juré fidélité à Eva, ce chasseur, ce prédateur de femmes, ce soiffard de sexe ( n’attendez pas non plus des scènes torrides, hein, c’est par brides ...). Comme sa réussite financière, ces semi aveux ne sont qu’hypocrisie. Il met la famille respectable d’un côté, les parties fines de l’autre. Un monde cloisonné qu’il légitime. Sa réussite sous le franquisme triomphant a été fait dans les magouilles et les passe-droit, même si le narrateur se garde bien de le dire comme cela. Là aussi, il cloisonne, laisse le couvercle, à vous d’imaginer les marmites des scandales qui couvent en dessous de sa parole.

Eva, la femme qu’il a épousé, la belle Eva qu’il dit avoir tant aimée, si fine, si délicate, si diaphane, l’accompagne dans les étapes vers la, puis les, nouvelles maisons. Elle sera sa caution à la famille et la beauté. Elle reçoit dans son salon madrilène les franquistes respectables, même quelques artistes, se fend de goûts modernistes. Elle aussi fait dans la veulerie, mais en sourdine. Ses trahisons ne sont que les fêlures discrètes d’une bourgeoise qui s’ennuie.

La face cachée de la réussite, c’est Ort, le gros Ort, Ort, le vulgaire, qui manque de classe, celui qui fournit les jeunes filles qu’on s’envoie comme des caramels mous, pour se boucher une dent creuse, entre deux « affaires », sûrement à la fois louches et juteuses. Ort, le complice, l’ami du narrateur, qui lui a mis le pied dans la casserole sera évincé quand il fera trop tâche dans le salon d’Eva. Le narrateur s’en souvient parfois ...

De ce passé divisé, le personnage vieillissant ne garde que peu de choses, ses enfants sont des ombres dans son tableau et Eva aussi a fini accrochée au mur.

Dans la grande maison vide, reste Ramon, le domestique à demeure, et dans la grande villa du bord de mer, la revanche du fils de pauvre sur son passé, ne résonne plus aucun bruit.

L’écriture est, comme la parole du personnage, toute en subtiles nuances d’apparences. On cherche la faille, le secret, la révélation, la punition. On ne fait qu’entrevoir l’opacité de l’aveuglement volontaire ( y a-t-il aveuglement d’ailleurs ?). La punition ? Elle n’est que dans la solitude de l’absolue certitude d’avoir eu malgré tout, raison ... ce qui fait que l’on peut ne pas aimer laisser le dernier mot du livre à ce salaud là.

Une lecture commune avec Ingamnnic dont je ne sais ce qu'elle va en dire tant on peut être mitigée sur cette lecture ...

11/01/2014

Invasion Fernando Marias

espagneaznarbush22022003crawfordtexasm.jpgQuand on a fait un comité de soutien virtuel pour un livre que l'on n'a pas encore lu, faut quand même pas pousser le jeu trop loin et se soutenir soi même ... Ce qui fait que je n'ai pas trop tardé à passer à la lecture et que je continue à adhérer à mon propre comité ( le contraire aurait été risible mais possible ...)

"Invasion" est un livre à claques, elles arrivent par vagues, plus ou moins régulières, comme les invasions ...

La première est celle de l'Irak par les troupes américaines. Par ricochet, l'Espagne s'engage à soutenir les forces du bien contre celle du mal sans visage, et par un plus petit ricochet, Pablo, paisible médecin militaire se retrouve sur le terrain. A contre-coeur, et avec beaucoup plus de peur que de conviction guerrière. Il n'en a aucune. Comme sa femme, sa tant aimée, Tina, il pense que cette invasion est injuste, inqualifiable, injustifiée. Mais voilà, il a signé, photo de Tina et Pilar ( sa petite fille) sur le coeur, il est embarqué dans l'invasion avec son meilleur ami. La base, l'ennui, la vacuité et très vite, une embuscade, un hasard, une nuit, une maison, plus tard, trois civils, trois innocents et deux coupables, de hasard, mais coupables quand même,  sans trop savoir de quoi, de qui.

La deuxième invasion sera celle de la peur sur l'esprit, l'engrenage des gestes, et les deux médecins se retrouvent meurtriers. Délire de l'un, folie de l'autre, demi vérité des deux. Leur retour en Espagne ne leur laissera aucun répit. Qu'il le veulent ou non, ils sont des héros. Des héros que l'on cache en attendant de les oublier. Mais l'oubli les oublie et la mort taraude Pablo. Il est envahi de son crime, ils sont deux là-dedans, et le pire est à venir.

Cloitré dans la grande maison des grands parents, le retour est de de feu et de sang pour Pablo. Bardé d'amour, celle de de sa femme, de sa fille, bardé aussi d'infirmières, de recommandations et de préocupations gouvrernementales (il ne s'agirait pas que le héros se mette à parler d'une voix discordante et devienne un simple coupable). L'étreinte sanglante se poursuit, entre délires d'innocence rêvée en culpabilité réelle, entre lui et sa victime, son bourreau, sa faute.

Marias n'épargne rien à Pablo, il triture sa folie, la construit de strates en strates. Le bourreau devient victime, ou est-ce l'inverse ? Le fantôme de la victime envahit, à son tour, le coupable, comme une revanche. Il lui prend sa vie, insère en lui les pires fantasmes et le garde en son enfer morbide. Qui va gagner ? Le retour n'est pas une délivrance mais juste le début de l'enfer. Femme, fille, ami, il ne reste rien. Balayé l'ancien Pablo, sauf que le nouveau, il fait peur. Même à lui même.

Un roman puissant qui fait transpirer sur son fauteuil, un thriller de la haine de soi, moi, je n'avais jamais lu un truc pareil. Entre fantastique onirique et hyper réalisme, comme Pablo, on se demande parfois où l'on est, si on va arriver à suivre sa course folle vers son innocence problématique, à pardonner encore les errances d'une culpabilité à laquelle on ne peut donner de nom, ni celle du hasard, ni celle de l'humanité.

 

 

PS : spéciale dédicace au traducteur, je me demande comment on dort quand on traduit un texte pareil ?

 

Comme je persiste dans mon comité de soutien : l'avis de Jérôme , un peu mitigé sur le dernier chapitre ( faut dire qu'il y a de quoi ...) et de Sandrine qui dit "à lire" et remet ce titre en perspective avec la réalité.

 

 

 

 

08/09/2013

La belle écriture Rafael Chirbes

la belle écriture,rafael chirbes,romans,romans espagneAh, la belle écriture que voilà, sensible et juste lente à souhait qui déploie son murmure en un texte court, pas un soufle de trop, ça cause comme une corde de violon tendue et que l'on frôlerait, pincerait de deux doigts, ou comme la chanson grêle d'un orgue de barbarie, qu'on aurait laissé dans un coin au prétexte qu'un juke box couine plus juste.

La voix de la récitante est celle d'une vieille femme, elle parle à son fils, absent, d'un temps qui n'est plus, qu'il n'a pas connu, qu'il méprise sûrement, sans savoir. Alors, elle dit, maintenant solitaire, depuis sa vieille maison encore debout alors que les immeubles ont poussé autour, le temps où le village l'entourait, parfois hostile, fermé, austère, mais où il y avait les gens qu'elle aimait. Elle dit, elle remonte le temps comme on remonte le ressort du temps d'avant.

Par à coup, les images remontent donc, celle de l'attente de son mari, encore jeune, Tomas, parti avec les Républicains avec son frère aîné, Antonio, peut-être morts, peut-être fusillés, sûrement humiliés, l'attente de son retour, leur retour ensuite, le lent retour aux mouvements après l'immobilité,  forcée, de la honte. Les républicains ont perdu, le nouvel ordre s'installe, autour d'eux, sans eux, ils sont les parias, comme les ânes de la noria, elle le dit, ils poussent et tirent. Le temps de s'aimer arrivera plus tard.

Et puis, il y a aussi le temps de l'avant de la guerre, celui où ils étaient tous ensenble autour de la table, et comme le dit Antonio, ils ne manquaient pas de l'indispensable. Que l'indispensable, c'était aussi d'être ensemble, le dimanche, à Bovra, chez la grand-mère Angéla, dans ce coin d'Espagne : il y avait l'oncle Antonio, celui qui chantait si bien les airs de Caruso, elle, la narratrice, son futur et bientôt mari, celui qui aimait tant son grand frère qu'aucun sacrifice ne sera trop grand, que quand le temps des malheurs sera sur eux, il ne voudra pas vraiment voir que les trahisons commençaient, qu'Antonio faisait des accros que la narratrice ne pouvait recoudre ... Jusqu'à l'arrivée de l'intruse, qui aimait la ricoré et les choses de la ville, les parfums, et dont la belle écriture va briser les coeurs de ces taiseux, et mettre fin au temps d'avant, celui où ils sortaient de la honte et auraient pu trouver le temps de s'aimer.

Sans rancoeur, au rythme lent de la parole des simples, la narrateur égrène les moments de lumières, éclaire à peine les zones d'ombres des drames qui se sont reclus. C'est tout simplement rugueux et doux à la fois.

Encore une découvert d'un auteur que je ne connaissais pas, grâce à une amie (merci A.M.) 

 

16/08/2012

Nager sans se mouiller Carlos Salem

nager sans se mouiller,carlos salem,romans,romans policiersMes ami(e)s ne me prêtent jamais de livres. Non pas que je n'ai pas d'ami(e)s pouvant me passer leurs lectures, et souvent de très bons conseils, mais j'ai une certaine résistance au prêt : un livre que je ne pourrais pas garder et ranger/classer dans mon complexe système névrotique qu'est ma bibliothèque me décourage de lui corner les pages ou de casser la tranche en deux, si je veux. ( ce aussi pourquoi je ne fréquente pas les bibliothèques, établissements fort respectables par ailleurs). Cet été fait donc exception à la régle "on ne me prête jamais de livres" puisque que c'est le troisième que A.L.M. me confie et que je lis. Elle m'a dit en me tendant l'objet "Tu vas voir, un polar sympa, mais sans plus", et elle a raison. Mais un polar sans "nature writing" et sans shériff tellement cracounet qu'on a l'impression de faire partie d'un fan clud pour alcoolique dépressif, finalement, ça me tentait bien.

Juanito Perez Perez mène une double vie, côté pile il a l'allure d'un VRP minable et transparent, anodin personnage qui a négligé ses rêves d'enfants, de pirate et de capitaine, côté face, le numéro trois d'une organisation qui gère les crimes commandités comme d'autres les séjours en club vacances sur la côte sud de l'Espagne. Divorcé de la belle Leticia, qui a préféré larguer le minus qu'il semble être pour s'éclater vers des cieux plus ambitieux, il est quand même père de deux enfants et est censé les prendre en charge pendant une partie des vacances. Tâche dont il compte s'acquitter, sans grand enthousiasme, quand l'organisation lui change le décor prévu. Il doit aller passer des vacances studieuses (opération de surveillance d'une cible) dans un camp naturiste. A partir de là, les hasards, rencontres s'enchainent, les pistes font du surplace et s'embrouillent. La cible devient floue, qui piège qui ? Le fantôme du numéro quide ses pas. D'abord se servir de sa tête, puis de ses poings et si rien ne marche, de ses couilles. C'était (en gros) l'adage de son père de substitution, sauf que Juanito a tendance a faire les choses dans l'ordre inverse et se sert beaucoup de ses couilles. Ce qui fait que l'on attend quand même  un peu longtemps avant que le pseudo VRP a la technique sexuelle parfaite et sa partenaire à la plastique pareille finissent de mettre le camping en émoi avant que l'intrigue ne redémarre, ce qu'elle finit par faire dans un coucher de soleil de soleil à la James bond, avec Sean Connery en arrière plan .... ( ce qui vaut le shériff cracounet)

Athalie

05/08/2012

Lettre du bout du monde José Manuel Fajardo

imagesCAIYVDEV.jpgJ'adore José Manuel Fajardo, pour des raisons littéraires, mais pas que ... J'avais été bluffée par "Les imposteurs", parce à priori, les romans d'aventures au temps des conquistadors, mouais, pas pour moi, pas pour moi non plus le monologue d'un otage de l'ETA en mal d'introspection, dans "Les démons à ma porte", et pourtant (Farjardo aurait un puissant charme ?), à chaque fois, j'ai marché (un peu moins pour "L'eau à la bouche", mais tant pis). Et puis, plus de Fajardo à l'horizon, j'avais dû perdre mes jumelles puisque visiblement, j'en ai loupé un ("Mon nom est Jamaïca"), quand babord /tribord toute, à la proue et à la poupe, à l'abordage de "Lettre du bout du monde" où la plume revient à l'oie et à la bouteille d'encre à la mer, dans la veine des "Imposteurs". Je ne sais pas comment il fait ce type, (je veux dire le charmant José Manuel Fajardo), mais on croirait entendre leur voix, dans ces mots apprêtés d'une épopée où les paysans espagnols partaient chercher fortune dans un Nouveau Monde qui ne leur avait rien demandé. C'est beau comme une vague de mots échoués par hasard dans un monde auquel ils ne comprennent rien : " Nous sommes trente neuf hommes que le destin, l'ambition et la volonté de dieu (tu parles ...) ont décidé d'échouer sur cette plage où nous édifions une défense précaire en utilisant les épaves d'un bâteau naufragé". Ou alors, parfois, c'est rythmé de noms qui sonnent comme des pas de flamenco égaré : "Moi, je lui parle des marées de la ria de Mundaca, dans les rochers de la plage de Laga, je lui parle des anciennes guerres des seigneurs de Berméo, au temps où le seigneur de Burton avait expulsé de la ville don Pedro de Abendano et don Pedro Roy de Arteaga", en plus long, cela me fait le même effet jubilatoire que "C'était à Mégara, faubourg de Catharge, dans les jardins d'Hamilcar", je m'enfle l'imagination, portée par les a et les r, secs et rocailleux comme ces terres espagnoles qui n'ont pas pu nourrir les égarés navigateurs de pauvre fortune, déposés par Christophe Colomb sur le rivage de l'île d'Hispaniola, pour construire la ville de La Navidad. (on arrive à l'histoire racontée par le livre, là)

Nous en sommes à la première expédition, l'Amiral vient de repartir vers ses mécènes royaux (je vous passe les détails, déjà que je suis en train de battre mon propre record de longueur de note, mais c'est  José Manuel Fajardo, et là, je ne compte pas) pour ramener de la nouvelle chair, des munitions et de l'argent frais. Il n'a pas encore d'or, mais les hommes qu'il laisse croient en sentir le parfum dans l'arrière-pays des "Indiens".

Du narrateur, l'index dit : " Il pourrait être Domingo Pérez, un marin biscayen, tonnelier de son état, qui était sur la nef Santa Maria". "Pourrait", entre réalité et fiction s'établit cette longue lettre du narrateur à son frère, resté au pays, dont il fait son confident de ses aventures, amour et états d'âme. ( Je sais, le procédé ne tient pas. A moins d'être particulièrement crédule, un écritoire du XV ème siècle ne se balade pas comme un dictaphone, mais c'est Fajardo, et moi, je suis de parti-pris pour).

Domingo Perez va faire parti du deuxième groupe de traîtres à sa patrie, son roi, son dieu, qui laissant là les ambitions civilisatrices et les règles de conduite confiées pour assurer la réussite de tous,  vont remonter le fleuve jusqu'à la lie pour mettre la main sur le trésor supposé du dieu "blanc" des Indiens en n'épargnant ni sa honte ni ce qui lui reste de foi.

Certes, on n'échappe pas à quelques clichés sur les bons sauvages, la générosité de leurs moeurs, la beauté de leurs femmes, mais c'est sous une plume brillante que moi, je fonds comme une fraise tagada sous le ciel d'un autre siècle.

Athalie

PS : dans les remerciements, Fajardo précise que l'idée de ce roman lui est venue sur un rivage malouin nocturne, en compagnie d'Izzo, après une soirée de tango.

03/05/2012

Le coeur glacé Almudena Grandes

le coeur glacé,almudena grandes,romans espagne,romans historiquesAh ! une bonne tranche de pavé de roman historique comme on les aime.... Cela faisait longtemps que le coeur m'en disait, il pèse son poids mais son poids en vaut la peine, sans peine, on entre dans cette histoire-là. On ouvre la porte de l'appartement parisien de la famille Fernandez, ( au jeu des sept familles, je voudrais les grands parents : républicains exilés), en se laissant guider par la petite main de Raquel, la petite fille, mi-française, mi-espagnole, le jour de la mort de Franco ( en fait le roman ne commence pas vraiment comme cela, mais, c'est parce que j'ai adoré ce moment, une sorte de fête triste, comme si le mort détesté était mort trop tard pour que ce moment soit vraiment une délivrance, voire un soulagement ...), et l'on sent les odeurs d'aubergines grillées et d'ail. Les Fernandez vivent à Paris, comme d'autres espagnols, une petite communauté, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement, ces anciens combattants de leur guerre et de leur Espagne perdue, solidement accrochée au coeur et non à la raison. parce que le grand père l'a dit et redit qu'il ne retournera jamais dans son pays qui n'est plus son pays, dans son Madrid qui n'est plus son Madrid, pays de fascistes, Madrid de fascistes. Mais voilà Franco est mort ... La route n'est pas libre, mais le retour est possible. Grands parents, parents, et Raquel y retournent donc.

C'est un livre qui parle de cette parole là, celle de deux générations, celle des grands parents et celle des petits enfants, entre les deux, on touche pas trop. Mais le grand père Fernandez va donner quelques clefs à Raquel, la seule qui veut bien savoir, voudrait savoir plus, mais trop de non dits et trop de volontés d'oublis éludent ses questions, et les réponses, aussi.

A Madrid, il y a, il y avait, les Fernandez, mais il y a, il y avait les Carrion, la famille fasciste, les vainqueurs, les salauds, évidemment entre les deux, on s'est croisé, on va se recroiser et règler des comptes, forcément. Va et vient passé, présent, va et vient méchants, gentils, double régal pour la lectrice amoureuse de destins croisés et surtout d'Espagne.

Première couche de plaisir : la guerre d'espagne côté républicain, les coeurs généreux et fiers. Deuxième couche : le retour d'exil, les balades dans les rues du vieux Madrid que le grand père Fernandez fait goûter à Raquel, friandises de souvenirs, petits déjeuner dans les cafés, tapas et petits verres à l'ombre des ruelles tortueuses et des souvenirs qui ont gardé vie.Troisième couche : l'Espagne aujourd'hui, quand Raphaël Carrion, descendant du beau, du fringant, du puissant, du solaire, du mystérieux, du pas clair du tout, Julio Carrion, croise et entrecroise son passé et se le prend dans la figure. D'où vient ce père, d'où vient sa grand-mère à lui, de quel village, de quelles compromissions, de quelles trahisons a été  faite la fortune familliale ?

Il y a deux tomes, et ce n'est que le premier, et pour l'instant, du côté des républicains, c'est un sans faute (Ouf !!!). Bon, bref, j'ai adoré, tous les ingrédients de la saga historique bien menée (malgré quelques longueurs quand ... tombe amoureux de .... et que il va découvrir que .... sauf que nous ça fait un moment que l'on a compris que ....), plus un bon gros doigt bien pointé sur l'accueil que la France (républicaine ...) a fait à ses combattants que l'exil avait rendu pathétiques dans les camps de la frontière, gardés et parqués comme des coupables.

Ben ouais, en plus, c'est humaniste comme livre !

Athalie

Source de l'illustration : Camp provisoire près d'Amélie-les-Bains. Source : Collection Rodriguez (fonds Chauvin). Juan, Album souvenirs de l'exil républicain espagnol en France, p.97

Amélie-les-Bains
Centre de rassemblement puis centre d'accueil pour Espagnols et membres des Brigades internationales, ouvert en février 1939.

17/07/2011

Je vais mourir cette nuit Fernando Marias

piege-souris.jpgJe vais revenir sur une vieille lecture, vu que, en réalité,  je revitrifie des planchers à tours de ponceuses hurlantes, les narines pleines de poussière de bois et que je repeins, des autres mains, un ou deux radiateurs, et quatre ou cinq murs, et que donc, je n'ai pas trop le temps de me prélasser pour lire sur les plages "ensoleillées" de ce début "d'été".

Je vais mourir cette nuit est une délicieuse petite lecture ( de plage, éventuellement, mais attention alors de ne pas se laisser pièger par la marée montante), un piège noir très bien huilé, une histoire de vengeance sourdie avec grand art, et écrite au quart de poil, un poil pas dans l'engrenage dont on se dit qu'il ne peut être si bien huilé ... Ben si ... C'est l'histoire d'un homme, Corman, arrêté par un commissaire, Delman, qui n'a fait que son boulot de brave commissaire, vu que le brigand n'avait rien d'un ange. Dès la première page, le méchant annonce son suicide, il est en prison et livre son "journal intime" à celui qui, seize ans après cette première page et donc cette mort, va comprendre comment sa vie a été pilotée et orchestrée par celui-là même .... et que le texte que l'on est en train de lire est lui-même une sorte de grenade dégouillée à retardement, vachement efficace. Je sais, m'en rends compte, c'est nébuleux, tortueux comme note, mais pas autant que ce petit bouquin qui est à la fois jouissif et glaçant. Se lit en une après-midi, par contre, se méfier du rapport prix / temps, par conséquent, pire que Le homard.

Fernando Marias a aussi écrit La lumière prodigieuse, sur une idée quelque peu similaire, la reconstruction d'une biographie imaginaire, en partant de l'idée que Federico Garcia Lorca ne serait pas mort en aout 1936, mais aurait été retrouvé amnesique, sur le bord d'une route, par un jeune livreur de pain dont la vie va devenir l'ombre du poète qui lui, n'est plus l'ombre de rien. J'ai bien aimé aussi ; faut dire que je suis fan de Lorca et que "La romance de la luna négra", je suis encore capable de la relire en espagnol, tout haut, juste pour la nostalgie des mots et des sons. Il y a aussi L'enfant des colonels, un gros pavé que mon homme a trouvé génial. Et mon homme, il a souvent raison. Sauf pour la couleur des murs que je repeins, mais c'est une autre histoire.

Athalie