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28/11/2015

Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro

zaï zaï zaï zaï,fabcaro,pépites,romans graphiques,bandes dessinéesTout commence au festival quai des bulles. Avec fifille, on s'arrête devant un stand pour une raison hautement littéraire. C'est le stand des éditions "6 pieds sous terre" et leur logo est un ornithorynque. Fifille est raide dingue de cet étrange animal, hors des registres connus (de moi) et si mignon ( d'après fifille). En recherche d'une éventuelle peluche de la bêbête pour enfin satisfaire une demande pluri annuelle récurrente ( une fois à son anniversaire, une fois à Noël), je tombe nez-à-nez avec une bande dessinée, ce qui est déjà plus dans l'ordre des choses normales qu'avec un ornithorynque, et avec l'auteur qui signe à tour de crayon. Mue par un geste conditionné, j'achète. Jamais geste conditionné ne fut plus inspiré .... Mais tenter un résumé du truc est quasi aussi frappadingue que de chercher une peluche  dans un festival de B.D ...

Tout commence parce que le héros, anonyme client d'une caissière banale, a oublié sa carte du magasin. Pas la carte bleue, mais celle du magasin, ce qui fait de lui un criminel anti-social contre qui toutes les forces commerciales se lient, de la caissière au vigile. Le héros a beau clamer qu'il l'a simplement oubliée dans son autre pantalon, rien n'y fait, il tente de résister avec un poireau qui n'en demandait pas tant, mais rien n'y fait non plus. Une seule solution, la fuite.

Le road movie commence, sans ressources, sans aides, solitaire, Fabien est traqué, déclaré coupable en un enchainement sans faille d'évidences ( ben oui, il a oublié sa carte ...) mais crime de quoi ? de lèse tout court en fait, même pas de lèse-poireau ni de lèse magasin, de lèse société, en gros. Les chaines d'actualité s'emparent du moindre témoignage de ses proches, et même de témoins qui n'étaient pas là et qui ne savent rien, ce qui n'est pas une raison pour ne pas s'exprimer, tout le monde condamne. La vie privée Fabien est étalée, jusqu'à sa raie des fesses, et lui même, se conspue, battant sa coulpe de coupable à la révolte burlesque.

Du poireau à Joe Dassin, tous les poncifs de la satire sont déjoués, la parodie elle même est décalée et chute dans de très courtes répliques qui tombent juste là où on les attendait pas. J'avoue, j'ai ri, mais vraiment ri, mon homme a ri, fiston a dit, "mais qu'est-ce qu'il a de drôle ?" et fifille "Y'a même pas d’ornithorynque ..."  Pas grave, je vais leur faire faire une cure de Joe Dassin et une soupe aux poireaux, ça les fera grandir !

En effet, voilà une B.D. que je ne regrette pas d'avoir rencontrée, elle gêne les entournures, elle empêche de raisonner en rond, elle traverse en dehors des clous !

Bon, je ne dis rien du dessin, parce que je suis nulle en B.D et encore plus en description de dessins, mais je mets un exemple ( Luocine, une pensée à toi ...) et je trouve quand même, pour oser un jugement simpliste, que l'uniformité des couleurs et des traits va drôlement bien avec le propos.( que l'on ne lit pas, d'ailleurs, Luocine a raison = la malédiction de l’ornithorynque a frappé !)

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24/06/2015

Suite française, tempête en juin, Emmanuel Moynot, d'après Irène Némirovsky

Verso.jpg"La France est sur les routes de l'exode", la France ? Mais pas toute, une certaine France, celle qui possède beaucoup, celle qui a les moyens de partir de Paris, menacé par l'avancée allemande fulgurante et déjà envahi par la défaite, celle à qui l'idée de résistance ne vient pas aux oreilles et qui fera ses choux gras, quelques temps plus tard, à Vichy ou dans la capitale refleurie de panneaux indicateurs vers la collaboration.

Cette France là est croquée dans un dessin en noir et blanc, des lignes de traits quasi façon Tardi. Quelques pages suivent un personnage, une famille, un couple, dont les destins parfois s'achèvent et parfois se croisent. Un trait drôlement intelligent en tout cas, qui vous campe une psychologie en quelques vignettes. La lâcheté est dans les trognes, la cruauté, aussi, du chacun pour soi sur les routes trop fréquentées, embouteillées, de la fuite.

La pierre centrale, pur produit de ce que pouvait produire l'alliance entre l'église bondieusarde et la banque, est la famille Péricand, la mère, le père, les deux fils. L'aîné, l'abbé Philippe, mène les orphelins de "l'oeuvre" à son pas moralisateur, aveugle à tout ce qui n'est pas le droit chemin de sa morale. La mère sème à tout va les petits gâteaux de la bonne charité chrétienne, jusqu'au ce que ses propres enfants en manquent. Le père a pris les devants avec les papiers de la banque et sa maîtresse, si frivole que sa combinaison ne prit pas un pli dans leur fuite éperdue au travers d'un pays qui a déjà plié bagage et rangé la Marseillaise. Affreux et méchant, l'écrivain national Corte pleure sa renommée et son champagne sur les routes surpeuplées de cette populace qui lui donne des hauts de cœur. Pleutres, égoïstes, petits d'âme, ils errent de concert ...

Il y a quand même des gentils, les Michaud père, mère et fils, des petits obscurs, eux, ballottés par les détours de l'histoire, les seuls pour lesquels on en craint les méandres.

Un roman graphique très juste, au point que je n'ai pas eu envie de relire le romans d'Irène Némirovsky, tant cette adaptation se suffit à elle même.

03/06/2015

Le rapport de Brodeck, Manu Larcenet, d'après le roman de P. Claudel

romans graphiques,bandes dessinées,manu larcenet,philippe claudel,le rapport de brodeckLe rapport de Brodeck vu par Manu Larcenet, forcément, ma main n'a fait qu'un geste quand je l'ai vu en librairie, je l'ai saisi, puis, je l'ai feuilleté, puis, chose incongrue soulignée par fifille : "Tu le reposes ???". Ben oui. Là, tout de suite maintenant, tant de noir à la fois, je ne sais pas, je recule.

Mais comme je suis entourée de bonnes âmes, dès le lendemain : "Tiens, il vient de sortir, j'ai pensé à toi, je te le passe ...". Non seulement les âmes sont bonnes mais en plus, elle me connaissent bien. Donc, je prends, je pose (parce qu'il est lourd) et je tourne les pages. Assez vite d'ailleurs, car il y a peu de texte en fait. Et beaucoup de noir.

Il faut le dire, c'est un bel objet, un très bel objet, même, une bande dessinée d'un format inhabituel (à l'italienne, je crois) enfermé dans un carton protecteur très sobre, élégant, raffiné. Ce qui va ni avec le propos, ni avec le dessin. Mais bon, c'est un bel objet quand même.

Larcenet, peu être "Blast" ou "Retour à la terre", là c'est celui de "Blast", en noir donc, un noir très traits d'encre de chine, précis et brouillon à la fois, anguleux, d'un noir sans nuance de gris, un noir plaqué comme des traces cruelles qui clouent les personnages sur la page, les arbres aussi, les maisons, et quand c'est blanc, c'est, en général, de la neige. 

Le village, les habitants, les cochons, les renards, le camp, le marché, Brodeck, l'Anderer, son cheval, sa mule, tout y est. L'atmosphère est étouffante, un huis-clos laid, sale, crasseux, poissant. Pendent dans une vignette des lapins sans tête, dans une autre, des poules écorchées. C'est bien le roman de Claudel, celui de ces âmes noires et lâches, celui de cette oppression, celui de cette haine de l'autre, mais où le dessinateur a fait le choix d'enlever la grâce des petites lumières, Emelia, Poupchette, la respiration de la tendresse qui fait de Brodeck, l'épaisseur de l'être faillible, mais humain, du roman.

C'est beau, c'est du très bon, de l'excellent même, mais moi, il m'a manqué des pauses, des respirations, dans le tendu de l'histoire.

Et puis, sûrement que j'aime trop le roman, que je le connais trop aussi, alors, je cherchais telle scène, telle image, l'Anderer, je ne le voyais comme cela, pas sur le même plan que les autres, à la fois plus solaire et plus lunaire.

Bref, je n'ai pas lu du Larcenet, mais du Larcenet adaptant Brodeck, ce n'est pas la bonne posture pour apprécier cette oeuvre car c'est une non-lecture de Larcenet, je suis passée à côté.

 

12/05/2015

L'arabe du futur, Riad Sattouf

l'arabe du futur,riad sattouf,romans graphiques,autobiographiesQuand mon homme est rentré à la maison avec cette bande dessinée sous le bras, honte à moi, mais j'ai lâché le Modiano en cours illico presto ( ce qui lui vaudra quelques aventures ...) et je me suis ruée sur ce titre, ô combien louangé, me semblait-il. (voir les restrictions d'Hélène)

Et rapidement, je n'ai pas compris ce qu'il y avait à louanger autant là ... Je passe sur le dessin, je n'y connais rien et il m'a semblé assez classique pour un roman graphique tels qu'on les lit depuis un certain temps, monochrome tirant vers le gris, avec des nuances de vert, jaune,bleu, pour distinguer les époques ( enfin, je suppose ...), et des gros traits noirs pour les personnages, très cadrés moyen.

Il est donc question de la jeunesse de l'auteur au Moyen Orient de 1978 à 1984. L'auteur est blond, très blond, ce qui lui vaut l'admiration de tous, vu qu'il est né d'un père sunnite syrien et d'une mère bretonne. Mère que le père a draguée de manière pitoyable au restaurant universitaire de la Sorbonne, et elle, prise de pitié, futla bonne copine qui se rend au rendez-vous.

Pauvre mais ambitieux, le père court après son titre de docteur en histoire, l'obtient sans gloire, se branche les oreilles de rancœur à Radio Monte Carlo avant de décrocher un poste de "maître" en Lybie. Premier séjour en dictature pour la famille. La mère, soumise, se convertit à un repassage éternel et à l'ennui. L'auteur ne découvre pas grand chose du pays, et nous non plus, du coup. Les affiches de propagande, les lézardes des murs des appartements, les restrictions alimentaires ... Cependant, rien n'entame les certitudes paternelles dans la croyance en la réussite de la politique de Kadhafi, et surtout dans la recherche de la sienne, qui si, elle pouvait se concrétiser sous la forme d'une Mercedes serait davantage la bienvenue encore.

Profondément agaçants, les personnages se limitent à leur hauteur de vue, et le narrateur à celui de son enfance, pas de distance critique, il reste dans l'admiration du père, et on se demande bien pourquoi, vu qu'en même temps, il en dresse un portrait de faux-cul de première.

La famille retente sa chance en Syrie, un retour aux sources auprès de la famille paternelle, et un nouvel espoir pour le père, construire une grande maison. Hafez El Assad remplace Kadhafi et le même point de vue d'un appartement vide sur un autre pays encore plus pollué, plus sale ... les habitants y sont les mêmes, ils puent la sueur, pour les femmes, l'urine, pour les hommes, les enfants y sont violents, stupides et morveux. Ils ne jouent pas avec les chiens, ils les enfourchent ... 

Le père est toujours aussi borné, l'enfant, toujours aussi, blond, la mère suit.

Je n'ai jamais fichu les pieds dans une dictature arabe, la véracité de la vision donnée n'est donc ce qui m'a dérangée, vu que je n'en sais rien. Juste, je me demande quel est l'intérêt de livrer cette vision, peut-être enfantine, mais justement, parce qu'enfantine, réduite à des sensations primaires et égocentriques et aux "analyses" politiques à très courtes vues d'un père spongieux et incohérent ....

 

28/04/2015

Ce n'est pas toi que j'attendais, Fabien Toulmé

extrait-p96.pngIl y a des femmes qui adorent vous faire le récit circonstancié de leur grossesse et accouchement avec détails nombrilistes et émerveillements post-péridurales (périduraux ?). Ben, dans ce roman graphique autobiographique, c'est le futur père qui s'y colle, sans émerveillements et avec beaucoup d'angoisses et de sincérité, sûrement. Un peu baroudeur, un peu touche-à-tout, il vit au Brésil, avec la future maman, Patricia et leur fille, Louise, quatre ans.

Au Brésil, la trisomie n'est pas systématiquement dépistée, mais comme il n'y a aucune raison objective que ce couple soit "à risque", que la grossesse est normale, ma foi, quand ils rentrent en France, ce n'est pas pour cette raison-là. Patricia s'émerveille de voir des arbres sans feuilles, l'auteur, moins. Ils se fixent en banlieue, et la grossesse suit son cours, d'examens normaux en examens normaux. Dans un parc, une petite fille trisomique attire l'attention de Patricia, "Elle est mignonne", prémonition maternelle ou relecture du père consterné à la naissance de sa propre fille affectée de ce chromosome en trop ?

Il se souviendra qu'au Brésil, ces enfants-là sont dits spéciaux, spéciaux au sens d'exceptionnel et qu'il faut donc considérer que l'on a de la chance d'être choisi par eux, "c'était une preuve de confiance, le signe que nous saurions nous occuper d'elle".

Cette vision "magique", Fabien Toulmé raconte le début de son chemin vers son acceptation, parce qu'après le choc de la naissance, il faut faire aussi le deuil de l'enfant normal attendu, et tous les petits deuils qui vont avec, une croissance où l'on s’émerveille des premiers pas, des premiers mots. Pour Julia,  ce sera plus long et plus compliqué, forcément.

Le titre annonce la violence de cette naissance dont le handicap transforme la joie "normale" en peur et en colère "anormales". La peur et la colère qui se plantent dans le cœur du père comme une grosse épine dans le dos, coincée définitivement dans sa vie, par le hasard d'un truc en plus.

Puis, vient le temps d'un certain apaisement et de l'amour pour Julia, un amour à construire, pas donné d'évidence. Et quand la question essentielle a trouvé sa réponse, "c'est ma fille et je l'aime", viennent toutes les autres, esquissées et en devenir dans la seconde partie du livre. L'auteur réalise petit à petit que les peurs seront infinies, à vie, pour lui, elle, et eux, la peur des autres enfants, mais aussi celles des autres parents d'enfants trisomiques, celle des "vous ne le méritiez pas", l'engagement d'une vie entière dans les méandres du handicap, le "handicap land".

Avoir la responsabilité complète et entière de son enfant, quand on pense, déjà, ça fait peur. Sauf qu'avec un enfant normal, généralement, on n'y pense pas, enfin pas tout le temps, alors que là, si. 

L'auteur ne verse pas dans le pathos, ni dans la dramatisation, et à la fin de l'album, il a même glissé des vraies photos de sa vraie Julia, des sourires jusqu'aux oreilles.

Bonne route avais-je envie de murmurer, bêtement.

 

11/05/2014

Les mauvaises gens Etienne Davodeau

les mauvaises gens,étienne davodeau,bandes dessinées,romans graphiquesLe titre m'a induit en erreur, j'ai pensé qu'on allait me raconter une histoire de beaux salauds, or en fait, c'est l'inverse, c'est une histoire de bels gens. On comprend vite que Marie Jo et Maurice, ce sont des profondément gentils, profondément croyants et en dieu et en un syndicalisme quasi révolutionnaire, une gauche catholique en pays de Mauges.

Marie Jo et Maurice, ce sont les parents de Davodeau dessinateur, il les biographie en leur remettant dans leur contexte, les années cinquante, le pays des Mauges, dit celui des "usines à la campagne" : un territoire étriqué, dans tous les sens du terme, le paradis de l'usine à chaussures, côté patrons, s'entend. Je ne sais pas en vrai, mais sous la plume de Davodeau, les Mauges, on n'a pas vraiment envie d'y aller voir pousser les palmiers ...

Au fil de l'histoire reconstituée de ses parents, l'enfance, les petites études, toutes petites parce qu'il faut aller travailler, l'apprentissage, Davodeau montre les particularités de cette époque en ce lieu : un avenir borné, alors que la France est encore celle du plein emploi, des piliers en ferment l'horizon, les saints patrons de l'usine qui vont dans la main d'un clergé pontifiant les bonnes morales, surtout celle de l'obéissance, de la soumission aux lois du profit sur le dos d'une ruralité qui s'engouffre dans les portes des usines. Maurice et Mari Jo font parti de ceux qui aspirent à un peu plus d'air.

Mari Jo commence sa carrière en collant des semelles de chaussures à longueur de longues journées. Maurice a un plus de chance, il est apprenti mécano dans l'atelier du coin, et au moins, lui, il apprécie ce qu'il y fait. Leur ouverture au monde se fera avec la JOC, ils deviendront des militants à leur pointure, luttant simplement pour un peu plus de droits et de respect, sans grand discours, mais au jour le jour. C'est un bel hommage, c'est peut-être aussi, pour moi, en tout cas, la limite de ce Davodeau là. Maurice et Mari Jo, ils vont tout droit, toujours fidèles humanistes, jamais montrés doutant. Mais c'est sûrement le contrat que l'auteur a passé avec leur vérité. D'ailleurs, l'histoire s'arrête à leur bonheur ressenti le soir de l'élection de Mitterrand, on se doute qu'après, ce sera plus dur pour ces purs ordinaires.

Ce que j'ai préféré en réalité, c'est le regard de l'auteur d'aujourd'hui sur cette période qu'il explique en restant à une juste distance, revenant en arrière pour livrer les traces d'une véracité qu'il touche du doigt et remet à jour, les vestiges de la guerre d'Algérie, le parcours d'un prêtre ouvrier ... et ses parents, lisant et commentant ses planches, celles que l'on vient de lire nous aussi. Le procédé est un peu le même que dans "Mauss", sauf que là, les trois, ils sont liés par la tendresse.

24/04/2014

Lulu femme nue Davodeau

Lulu femme nue, Davodeau, romans graphiques, bandes dessinéesLulu est une femme ordinaire, plus qu’ordinaire même, une femme transparente, négligée, du genre qu’on ne regarde plus depuis longtemps et qui s’est perdue de vue. Après 16 années de femme au foyer, elle cherche un emploi, mais ce temps passé entre trois enfants et un mari imbuvable l’ont voûtée, pliée. Lulu a les cheveux en berne, le jean informe, les rides qui lui tombent comme des cernes sur l’âme.

A la suite d’un entretien d’embauche humiliant, dont on devine qu’il n’est pas le premier, Lulu ne rentre pas chez elle. Pourquoi ? Ce n’est pas dit, on peut penser qu’elle a juste besoin de vide, ou de dire non, ou d’agir pour elle, ou les trois à la fois. Modeste dans sa révolte, Lulu passe la nuit dans un hôtel, sans bagage et sans suite. Une autre solitude ordinaire croise la sienne, celle d’une voyageuse de commerce, et Lulu s’en va alors un peu plus loin. Lulu fait une fugue au bord de la mer, à son âge, ce n’est pas raisonnable. Avec son vague à l’âme toujours flottant et le jean toujours en berne, Lulu va sur la plage, vers des moments à elle, va regarder les paysages et les autres. Elle ouvre la parenthèse de la générosité et des rencontres. Et comme elle a, quand même, de la chance, elle va en faire deux belles, d’amour et d’amitié, avant de retourner, sans doute vers sa normalité qui l’appelle, comme si d’invisible, elle devenait indispensable ...

Bref, un road movie de l’âme de celle qui ne savait plus qu’elle en avait une.

Pour tendre un peu son fil narratif, Davodeau divise son récit en périodes : chacune est connue et racontée, par un seul des personnages de l’assemblée de ses amis, réunis chez elle, sur la terrasse, autour de sa fille adolescente et de ses deux fils qu’il s’agit de coucher, en attendant. En attendant quoi ? Ben, justement ... Lulu n’est pas sur la terrasse, son affreux mari lamentable non plus ( car autant on s’attache à Lulu, autant on lui collerait bien une série de peux de bananes sous les béquilles à celui là ....) et on comprend rapidement que c’est dans la maison que se tient le fin mot de l’histoire.

Même si j’ai été moins touchée par cet histoire que par « Chute de vélo », du même auteur, c’est par pure subjectivité, car c’est un album fin, très fin, une histoire de gens ordinaires qui défaillent, un temps, de l’infra ordinaire. Ils sont regardés un peu autrement et l’auteur leur donne une épaisseur généreuse (mis à part au Tanguy, donc la rédemption n’est pas gagnée). En deux tomes, à lire impérativement à suivre, sous peine de frustration énervée.

 

08/02/2014

Kaboul disco tome 1, Nicolas Wild

Dont le sous titre est : "Comment je ne me suis kaboul disco,nicolas wild,romans graphiquespas fait kidnapper en Afghanistan"

Nicolas est un dessinateur de BD en perte de vitesse. Une petite annonce et une situation personnelle flageolante le poussent dans un avion à destination de Kaboul, embauché par une société de communication, la « Zendagui média et cie ». Une étape prolongée en Azerbaïdjan , lui vaudra avant même toute intégration, une image collante de looser, qu’il cultivera, plus ou moins d’ailleurs, involontairement.

A Kaboul, il découvre le projet qui lui vaut son contrat. Il doit réaliser les dessins pour une bande dessinée qui explique la nouvelle constitution afghane aux enfants. Il y a d’ailleurs quelques exemples du projet fini à la fin de la B.D, et c’est assez amusant de voir le décalage entre la naïveté voulue de la commande et le cynisme que montre Nicolas. Pas le sien mais celui du milieu dans lequel il doit graviter, celui des expats de la com ‘. Frime, bringues, cynisme à tous les étages de la Guest House où ce petit monde se confine. Ils sont payés pour pondre des projets culturels tous azimuts et qui semblent peu en phase avec la réalité politique du pays, dont ils n’ont guère cure. Le principal souci est de trouver de la bière et des contrats. C’est leur patron qui donne le la. Le boss, le sexy monsieur Spidault a une arrogante mèche blonde, le portable collé à l’oreille, ildébite sa success story devant la glace : «  Comment j’ai réussi les plus beaux coups en Afghanistan ».... Autre souci de taille : que le restaurant, « La joie de vivre » continue à servir du civet de biche aux airelles ... C’est dire la portée culturelle et humanitaire de ces gens-là ....

Nicolas est flanqué pour réaliser son projet de Tristan, le triste sire de la bande, vu que lui, il bosse. Vraiment. Du coup, il passe pour le rabat-joie, le missionnaire fanatique. Nicolas, lui, navigue entre ces deux extrêmes, il prend un peu de civet aux airelles, mais du bout des doigts, il tente des sorties vers l’autochtone, et même si il y roule mal sa bosse, il reste le sympathique éléphanteau qui tente de ne pas casser trop de porcelaine et de marcher droit, voire de continuer à se regarder dans la glace sans trop de honte.

Le tableau est cynique, l’humanitaire de la com’, c’est tout pourri et compagnie, et la réalité du pays, elle est encore plus pourrie. Et quand cette réalité rattrape le cynisme et bien, les expats, ils font moins les malins du portable ...

Ce roman graphique a quand même un défaut majeur ... Je l’ai lu après « Chroniques de Jérusalem » et « Chroniques birmanes » et comme le principe est un peu le même (un dessinateur de BD qui raconte son quotidien dans un pays tout pourri), forcément, il y a comparaison, et même si j’ai bien aimé « Kaboul disco », j’ai quand même une préférence pour les dessins de Delisle, plus poétiques, si dépouillés qu’il n’en reste presque rien, que l’humour de l’infra ordinaire.

N’empêche que je lirai la suite des aventures de Nicolas "Comment je ne suis pas devenu opiomane en Afghanistan".

 

22/09/2013

Chroniques birmanes Guy Delisle

myanmar.jpgAyant été complétement convaincue par l'apparente simplicité du propos des "Chroniques de Jérusalem" et la profonde complexité que révèlent sous leur aspect anecdotique, ces petites planches semblant crayonnées seulement, c'est d'un oeil confiant que j'attaquais la même sobriété graphique du même auteur en Birmanie, comme le titre l'indique.

Le principe est le même, sûrement autobiographie, ce "roman graphique" retrace le départ, la vie quotidienne, puis le retour de l'auteur-accompagneur de sa femme, en mission humanitaire, quant à elle. Lui se retrouve père au foyer en proie à la gestion du quotidien dans un pays où il est loin d'être évident, le quotidien, le sien, bien sûr, mais bien sûr aussi, et surtout, celui des Birmans. Toujours sobre et détaché, l'auteur ne prétend pas faire un cours de géo-politique, et c'est ça qui est bien : la chaleur, et comment la gérer dans un pays où les coupures d'électricité n'ont d'égal que la fréquence et la violence des averses durant l'autre saison, comment trouver une maison, une piscine, une occupation ...

Evidemment, ces petites chroniques de la banalité tracassière et absurde, se doublent de leurs causes : la dictature, la corruption généralisée, la fermeture du pays à toute langue que celle de bois, la paranoïa militaire contagieuse qui assure la fermeté du régime. Tout ce qui fait que les journaux ont des trous, les sites internet des absences de communication intempestives, les DVD de drôles de titres, que les bouteilles d'encre apparaissent ou disparaissent sans autre logique que celle, absurde toujours, du système politique obscur qui rode partout de ses mille pattes, les visibles mais aussi les invisibles. A quelques pâtés de maison du dessinateur, pourtant, la demeure de la Prix Nobel, Suu Kyi, enfermée volontaire, sans qu'il soit possible de s'en approcher, sans qu'un bruit de révolte ne puisse en sortir. Sans jugement aucun, l'auteur montre à quel point la parole et même la pensée est cadenassée. Reste aux Birmans la méditation, le bétel et leur amour immense pour les enfants.

Un regard tendre, amusé et amusant, qui ne pas néglige de pointer au passage l'incohrence de l'attitude des Grandes Nations et des politiques économiques complices. Et entre autre, les conséquences sur l'action humanitaire. Ce sera juste mon petit bémol : les épisodes qui se focalisent sur les ONG, leur rôle contrarié, leur mission impossible, leur choix déontologiques, c'est interessant, soit, mais un peu didactique quand même ... Je chipote, hein, c'est un petit bémol de rien du tout ... Un "reportage" de derrière les barbelés qui touche plus qu'il ne moralise ni n'assomme, c'est à lire.

26/07/2013

Nous n'irons pas voir Auschwitz Jérémie Dres

dt_common_streams_StreamServer.jpgC'est par un long périple que l'on arrive à un livre comme celui-ci, roman graphique, comme on dit en noir et blanc, au graphisme minimaliste ( enfin, que je dis moi, n'y connaissant rien en graphisme même a minima), pour l'auteur mais aussi, parfois pour le lecteur. Pour Jérémie Dres, c'est la recherche de son histoire familiale, pour moi, une histoire de rencontres qui m'amena un moment à marcher dans ce même pays que lui, à savoir la Pologne, sur d'autres traces que les siennes, mais assez proches pour qu' elles soient en écho ( notamment concernant l'attitude des autorités polonaises vis-à-vis de la conservation de la mémoire juive).

Le titre de cette bande dessinée pourrait paraître provocateur, mais tel n'est pas le but de cette histoire, ne pas aller à Auschwitz n'est pas nier Auschwitz, mais vouloir voir à côté de la "Catastrophe" en plus de voir la "Catastrophe". Cette démarche est le choix des deux frères, les deux protagonistes, Jérémie, l'auteur, donc, et Martin, plus "accompagnateur".

Unis par le souvenir de leur grand-mère, ils ont planifié leur séjour : Varsovie, puis Cracovie, pour un festival de la culture juive polonaise. Le hasard les mènera aussi dans la campagne, à Zolechow, une sorte de berceau en milieu hostile. Car on n'a cessé de les prévenir, les Polonais ne voient pas les gens comme eux d'un bon oeil, ne voient pas leur retour, ou leur recherche, comme un retour ou une recherche mais comme un acte d'intrusion, voire d'accusation.

Leur grand-mère n'a d'ailleurs pas cessé de leur répéter : "pas une Polonaise, ni une Allemande". Donc, acte, même si eux, ni pratiquants ni militants, semblent tout d'abord là en simples observateurs, tout étonnés de découvrir qu'ils ne sont pas les seuls chercheurs.

A Varsovie, ils cherchent les traces de leur famille polonaise, à partir de la seule personne qu'ils en ont connue, Téma Dres née Barah, à Varsovie et exilée à Paris dès 1921 et des seuls souvenirs qu'elle leur a racontés : sa mère, la chapelière, son père, l'entrepreneur de maison, quelques brides d'une histoire individuelle, l'histoire d'une maison à six étages qui n'en a plus que trois par la grâce d'une reconstruction " à l'identique" de la vieille ville de Varsovie .... De ce passé, ils retrouveront quelques pierres, mais surtout, ce qui est décrit, est la conservation problématique de l'histoire juive en Pologne, pendant la Shoah et avant la Shoah. L'auteur se place de maintenant : ce n'est pas ces "cinq années d'anéantissement" qui font de la Pologne le territoire du cimetière génocidaire qui est son point de mire, mais "le reste", c'est-à-dire " plus de mille ans de vie et d'histoire du peuple juif" en ce pays.

Ce que les frères constatent est qu'il en reste bien peu de choses de cette pourtant longue histoire, beaucoup de cimetières oubliés et d'oublis enterrés. Ils cheminent entre ce passé fantômatique et le présent en focalisant sur les tentatives de restauration de l'identité juive, ils rencontrent des rabbins ( dont un américain qui parle à peine polonais ...), des ex-exilés de 1968 ( rien à voir avec le 1968 que l'on connait), des juifs "nouveaux" qui se découvrent juifs et ne savent qu'en faire, d'autres, jeunes et branchés, ou encore des vieux militants d'une pléthore d'associations de pléthore d'obédiences, conservatrices, orthodoxes, réformées ... Ils apprennent et nous avec, de l'auteur de "La fin de l'innocence", Jean Yves Potel, comment les Polonais ont tenté de se blanchir, d'effacer le souvenir de la présence juive avant, de faire oublier leur rôle pendant, de masquer un antisémitisme prégnant encore après, sous couverture d'antisionisme, voire de méfiance anti communiste.  

Une bande dessinée documentée et documentaire qui alterne avec le parcours plus intimiste des deux frères. Un texte très personnel de Martin Dres clôt d'ailleurs les dessins de son frère, suivi de la reproduction de quelques photos de la famille et des résultats de leurs recherches. Ces ajouts ouvrent l'enquête sur le passé pour conclure cette histoire du présent. Bien vu.

On peut aussi compléter en allant voir le site officiel du livre qui présente le cheminement sous forme d'archives phographiques du voyage initiatique avec résumé et articles de presse. Et j'en profite aussi pour rajouter deux liens : le premier vers une note de Dominique qui présentait un livre ( que je n'ai pas encore lu) qui semble passionnant pour qui le sujet intéresserait : "La peur" de Jan Gross et un autre vers une présentation de celui de Jean Yves Potel, "La fin de l'innocence" ( que je n'ai pas encore lu non plus, nom d'une pipe !).

 

L'illustration choisie est celle de l'opération "I can stell see their faces" lancée en 1994 par Golda Tencer, ce sont des affiches immenses accrochées aux façades des maisons de la rue Prozna à Varsovie, réalisées à partir de photos de famille conservées par les survivants. Selon l'auteur, Jérémie Dres, ces façades sont délabrées et peu entretenues, (vouées à l'oubli ?).

 

 

 

20/06/2013

Tout sera oublié, Mathias Enard, Pierre Marquès

tout sera oublié,mathias enard,pierre marquès,romans graphiques,dans le chaos du mondeCe livre est un projet, disait Mathias Enard à "Etonnants voyageurs". Soit. Un texte de lui et les dessins de Pierre Marquès. Ce qu'il en disait était super intelligent et ne je n'en ai retenu que des brides : traces, mémoire, oubli, monument à dresser pour ( contre ?) l'oubli, la commémoration : qu'est-ce que l'on célèbre quand on commémore ? la paix ?  Les morts, les noms ? Les anonymes ? Quelle tête elle a la paix entre les Serbes, les Bosniaques, les croates ? Quelle tête un architecte venu d'ailleurs peut-il lui donner ?

M. Enard racontait aussi qu'à Mostard, les autorités voulait un monument du genre consentuel, un sondage a été organisé parmi les habitants pour désigner l'heureux vainqueur. Ce fut Bruce Lee. Ce qui peut être drôle, ou pas.

"Tout sera oublié" est donc un texte illustré. Surtout illustré en fait. Le texte est en gros en dessous. En très gros, parce qu'il n'y en a pas beaucoup. Les illustrations prennent tout la place, et c'est tant mieux. Des sortes d'images-photos- sanguines, crayonnées des fois par dessus les couleurs grises, ocres qui jouent avec un sépia recolorisé pastel. C'est juste superbe. Celles des immeubles de Sarajevo surtout, sont d'une urbanité humaine, lépreux et ridés, craquelés, fissurés, des témoins du temps d'avant, fatigués d'être restés dans le pendant et qui vont peut-être se laisser tomber dans l'oubli de cette guerre pas terminée.

Quant au texte ........... ben, il raconte l'histoire du type auquel l'union européenne à commandé le fameux monument et qui n'y arrive pas. Il fait un tour par Cracovie et Sélibor,  histoire de voir comment le vide résonne là-bas, et il renonce à construire quoique ce soit. A la place, il propose de laisser les ombres et les vivants envahir la mémoire de la ville et les murs se taguer de témoignages spontanés, puis que les loups et les corbeaux envahissent la ville. Bof, quoi. Sauf, toujours sur les images où la métaphore est juste paradoxalement belle.

Un peu flouée ( rapport texte/prix, ça fait mesquin, mais j'aurais bien aimé un poster à encadrer avec ... ), je note malgré tout deux trois aphorismes révélateurs du projet énoncé, mais sans l'image, ils vont tomber à plat : " On ne peut que continuer à boire sur des ruines, en bavardant", "Laisser la destruction parler pour elle même. Jusqu'à ce qu'elle disparaisse à son tour", et une anecdote grinçante sur un violeur humaniste dans les montagnes du Montenégro. Je me demande quand même ce qu'en dirait l'archange de Vélibor Colic.

 

Du même auteur sur ce même blog : "La perfection du tir"

 

 

 

15/11/2011

Cinq mille kilomètres par seconde Manuele Fior

Première note sur une B.D....,enfin presque pas une B.D., en fait

 

Je l'ai déjà lue trois fois en quatre jours. Pas pour réviser, je n'en suis pas à ce point, mais la première fois pour l'histoire, la deuxième pour regarder les images, parce que comme je voulais vite connaître la fin, la première fois, je n'avais pas trop regarder les dessins, je m'étais juste dit qu'ils étaient beaux, mais c'est une B.D. quand même, donc j'ai repris mon temps pour mieux regarder. En fait, je me suis gourée, ils sont superbes, poétiques et pourtant ciselés. Mais je n'y connais rien, au point d'avoir été vérifier si c'était de l'aquarelle. Bingo, c'en est. Et la troisième, juste pour le plaisir. Pourtant, c'est de la beauté pas gaie, nostalgique, voire poignante, comme un corps qui a grossi, un temps qui est devenu gris.

Au départ il y a une ado, Lucie, piquante comme une ado italienne et les deux ados-super copains qui lui tournent autour quand ils ne roulent pas en vespa ; Piero, le plus doué à l'école, Nicola, le promis à la reprise du magasin de son père, un peu plus balourd. Lucy va jouer un peu, très peu, puis choisir, comme un jeu dans une palette de couleurs qui disent la lumière resplendissante de l'Italie, d'un début de vie et des corps épanouis, une légereté allègre. Puis, ellipse. On retrouve Lucy, sans les deux autres, ailleurs, dans d'autres couleurs, un peu plus bleues et froides. Puis ellipse. Piero, à son tour, ailleurs et  un peu plus tard ... Et, l'un et l'autre, ellipse, retrouvailles d'absences, ellipse, faux happy-end, ellipse.

C'est plein de non dit que l'on comble avec des hypothèses. Et si, et si, si, elle avait fait un autre choix ? et pourquoi celui-là, on ne nous dit pas, pas vraiment, ellipses. Les trois trajectoires  continuent à se croiser, les moments se suivent comme autant de choses qui auraient été possibles, mauvais choix ? bons choix ? ils sont faits, on dirait un peu au gré des pages et des vents, des exils intérieurs ou géographiques, finalement, ce serait un peu pareil ? et les rêves les poursuivent, amertume d'avoir loupé un truc sans voir quoi. Moi, j'ai trouvé ça super ambitieux pour une B.D., ( mais tellement beau à lire et à regarder, on dirait un roman (j'ai appris depuis qu'on dit roman graphique, ce qui convient bien effectivement) ... ( la scène de Hilde et Lucy, un pur régal, et celle, poignante d'une retrouvaille pitoyable ...)

Athalie

PS : super merci A.M.L.