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12/11/2016

La huitième vibration, Carlo Lucarelli

figura-12-533x375.jpgDans ce roman noir, que l'auteur associe dès l'épigraphe à l'oeuvre de Joseph Conrad, "Au cœur des ténèbres", tout vibre, comme vibre une terre, des âmes, noires ou blanches, chauffées à blanc, comme vibrent les accents des dialectes italiens et éthiopiens. Sans cesse, les sonorités de ces langues se heurtent, rajoutent à la rocaille du désert qui entoure les murs immobiles et aveuglants de Massoua, la ville coloniale où s'agitent, moites, les multiples personnages des colonisateurs sanglés dans leurs uniformes collant de sueur.

Les Italiens règnent en maîtres factices dans une Érythrée de pacotille dont ils ont corrompus les femmes et les mœurs. Ils sont sardes, vénètes, pouilleux, engagés volontaires, ou forcés, et le livre retrace leur quête sans grandeur, d'argent, de justice, d'amour ou de haine, jusqu'à la bataille finale d'Adoua, la première où les forces du Négus vont faire un carnage des troupes coloniales mal entraînées, stupidement engagées sur un terrain dont ils méconnaissent les reliefs, qui leur seront autant de pièges.

Il est souvent fait référence également dans ce livre à ces photos, format sépia, où une madame noire pose avec son officier blanc, ou encore le simple gradé blanc, de première ou seconde classe, avec son fusil, où le blanc vibre sur le noir, mais c'est un livre où le noir l'emporte sur le blanc : galerie de portraits de salauds corrompus ou de salauds idéalistes, ou de salauds tout courts : Amara, celui qui rêve d'héroïsme, Cappa, celui qui pratique la magie de la corruption, Cicogna, l'ordonnance des basses besognes du major Flaminio, fantoche drogué, et halluciné, rejeton vicié et décadent d'une Italie qui tient son unique colonie comme un trophée dont elle ne sait que faire.

Les quelques personnages honnêtes sont aussi moites que les autres, et c'est un livre où l'on respire court, au rythme saccadé des chapitres, qui étirent d'abord le temps du vide colonial, le temps de sa fatuité sexuelle, puis, ils se remplissent des crimes, les plus mesquins comme les plus vicieux, vains et poisseux des petites ambitions, l'envers du décor d'opérette des photos sépia du soldat colonial, et de la colonisation, d'ailleurs, en général.

21/09/2016

L'amie prodigieuse, Elena ferrante

l'amoie prodigieuse,elena ferrante,romans,romans italie,romans adolescenceLila est l'amie prodigieuse d'Elena : prodigieuse car modèle et rivale, complice et bourreau, prodigieuse, car Lila se donne tous les droits, qu'Elena suit comme de nouvelles lois, même si elles ne sont pas toujours fiables.

Elles sont filles de familles très modestes, dans la banlieue de Naples, et elles n'ont jamais vu la mer. Leur milieu est tout petit un quartier, quelques immeubles, la violence banale, la promiscuité des rancœurs, des appartements. Leurs mères sont fanées depuis longtemps, les pères sont vendeurs de fruits et légumes, épiciers, menuisiers. Le père d'Elena est portier à la mairie, celui de Lila, cordonnier. De petites vies où aucun rêve ne vient briser les chemins tracés des garçons, qui mettront leurs pas dans les pauvretés de leur père, et les filles les leurs dans les rides de leur mère.

 Lila est autre. A l'école, elle défie les règles et comprend plus vite que les autres, sans aucune bonne conduite, elle ne suit pas les codes. Elena est la jolie poupée blonde, bonne élève protégée par la maitresse, pourtant rude. Lila est la petite maigre souillonne. Et pourtant, dans la poussière de la cour de l'immeuble, les deux fillettes se frôlent d'amitié, chacune de son côté du soupirail, et cela devient pour toujours, ensemble.

Comme on ne voit jamais Lila que par les yeux et les mots d'Elena, on ne saura jamais vraiment ce que voulait vraiment l'amie prodigieuse, si l'inconditionnelle admiration, stimulation, entre les deux est véritablement le partage de cette volonté de sortir du milieu qui les contient autant qu'il les retient. Sans doute que oui, même si les chemins pour y parvenir se séparent : Elena suivant le chemin des études, vaille que vaille, alors que Lila, prisonnière du quartier, se crée d'autres rêves ...

 Grandir, changer, se mépriser, se trouver laide, apprendre la latin, le grec, entourée de la peur de l'échec, contre l'atavisme social, et contre son propre découragement ; pour Elena, sortir du quartier, c'est aussi s'éloigner de Lila, ne plus vraiment la comprendre, mais comprendre, par contre, le mépris des jeunes garçons riches pour ses amis à elle, comprendre qu'il y a des frontières, que le chic des filles du quartier n'est aux yeux d'autres que vulgarité criante, que même Lila endosse le rôle de la Barbie, en quête d'une autre voie que la sienne.

Plus que l'histoire de l'amitié, ce qui retient l'attention dans ce livres est son évolution, qui suit celle de leur quartier, de l'immédiate après guerre, à des années un peu plus d'abondance, où l'on peut rêver de robinet à eau chaude et de baignoire.

Il semblerait que la suite vienne de sortir, à en croire les blogs que je suis, avec toujours un certain retard ....

 

04/09/2016

Plus haut que la mer, Francesca Melandri

280px-Asinara-Island01.jpgLouisa a eu cinq enfants d'un mari qui est en prison depuis bien longtemps. Il l'a laissée seule, mais seule, en réalité, elle l'était déjà avant. Le beau sourire du jeune cavalier qui l'avait invitée à danser avait rapidement laissé la place à un homme violent. Puis, il est devenu assassin. Elle ne le regrette pas ce mari qui l'a si peu aimée, elle fait son devoir, elle lui fait des raviolis et entame le voyage vers l'île. Pendant toutes ses années, c'est ce qu'elle a fait, son devoir, elle a élevé les enfants, elle a tenu la ferme, elle a tracé des sillons droits dans les champs. Les enfants sont plus grands, et c'est l'esprit plus tranquille qu'elle se rend dans cette nouvelle prison, sur l'île, plus plus de sécurité. Et puis, c'est la première fois qu'elle voit la mer.

Paolo aussi est un homme droit, un ancien prof de philo qui a éduqué son fils unique, aimé sa femme, la vie et les idées. Lui aussi va rendre visite à un prisonnier sur l'île, son fils, tant aimé, tant coupable, tant fermé à toute autre idée que celle de la révolution, au nom de laquelle il a froidement exécuté un père de famille et d'autres "ennemis de classe".

Nitti pierfrancesco est gardien sur l'île. Il fut un homme droit. Sa femme, Maria Caterina est institutrice des enfants des gardiens. Le couple regardait la mer et les étoiles avant que Nitti ne commence à se taire, à taire ce qu'il est en train de devenir, sur l'île, dans la prison.

L'île est un microcosme étrange, gardiens, femme de directeur, détenus en semi liberté s'y cotoient. Mais pour le mari de Louisa et le fils de Paolo, cet univers se limite aux murs de leur cellule, ils sont enfermés dans le "quartier de haute sécurité". Le mistral va empêcher les deux visiteurs de repartir, et ils vont partager, avec le gardien une nuit sur cette île, dans un palais de verre où règne un bouc et des courants d'air.

Louisa et Paolo, la paysanne et l'intello, la femme de devoir intouchée, qui compte sans cesse ce qui lui tombe sous les yeux pour ne pas penser à ce qui lui ferait trop mal, l'homme qui avait des certitudes de bonheur et qui porte le poids de la faute de son fils, qui est traversé par les réminiscences du petit garçon qui aimait la mer et de celui qui ne se repent pas, se rencontre comme on se palpe l'âme, au ralenti, à longs silences et mots couverts. Le gardien les regarde, écoute, et se tourne vers lui-même.

L'île est un huis-clos paradoxal où pèsent les crimes des années de plomb, les remords, les violences de l'enfermement, et en même temps où bruissent l'odeur des figuiers, où les vagues nocturnes brillent, où les poissons se font volants. Un univers à deux faces, où la nature est belle et l'âme peut y puiser un moment de grâce, ou retrouver une forme de légèreté.

Une bien belle idée.

01/02/2015

Les poissons ne ferment pas les yeux Erri De Luca

les poissons ne ferment pas les yeux,romans,romans italieUn garçon de dix ans passe un été sur une île italienne. Autrement, il habite Naples, ses bruits, ses mouvements, qui parfois lui font monter les larmes aux yeux.  Sur l'île, tout est différent, à sa mesure, un peu décalée, de petit garçon qui aime la lecture et la pêche, ou même, seulement, regarder les pêcheurs et les poissons ramenés dans les filets, sur la plage. Dès fois, la nuit, il part avec l'un d'entre eux, un vieux, voir les lumières des étoiles.

Ce narrateur nous plonge dans le temps suspendu qui est celui de son île, dont on devine la familiarité, le temps des baignades et des rébus qu'il solutionne, assis près de sa mère, sur le sable. C'est l'île de ses vacances, sauf que cet été-là, il a dix ans. Sa sœur est chez des amis, le père est absent, lui aussi ; rêveur d'Amérique, il y est parti en reconnaissance, pour peut-être y établir la famille. De temps à autre, ses lettres ponctuent le rythme quasi immuable du fils et de la mère, les horaires de la plage, la lecture du roman d'aventure.

Dix ans et l'envie de grandir, sans le mode d'emploi de son corps, ni celui du verbe "aimer" ... une petite fille plus tard, le jeune garçon, un peu lunaire, un peu solaire, va se heurter aux poings jaloux de d'autres de son âge, pour qui le verbe "aimer" a plutôt le goût de la jalousie que celui des sucettes glacées léchées sur les marches en bois, à deux, au rythme des conversations animalières de la belle. La belle qui rétablira une sorte de justice, à sa juste mesure ...

Erri De lucca ne nous donne pas le parfum des sucettes, ni le nom du petit garçon, ne même celui de la petite fille dont le narrateur dit ne pas se souvenir. Mais ce n'est pas ce qui m'a gêné (quoique, pour écrire une note en évitant les répétitions, c'est plus pratique ...). Le texte est très beau, tout en nuances retenues et vaguelettes de l'âme enfantine et de l'enfance de l'amour.

Sauf que, le narrateur adulte s'en mêle sans cesse, avec la distance du vieux monsieur solitaire qu'il est devenu (un peu aigri et pontifiant, pour moi, hein, parce que je n'aime pas que l'on me dise comment lire les personnages), il m'a quelque gâché le récit ("Tiens, le revoilà, celui-là" ...). L'adulte met la tête sous l'eau à l'enfant qu'il était, il lui enlève ses ailes. Et, j''avoue, j'aurais préféré qu'il nous laisse en tête à tête avec ses dix ans, entre sable et soleil et son drame d'amour taillé à sa juste mesure à lui aussi.

Comme j'avais déjà eu un souci similaire avec du même auteur, "Le tort du soldat", je commence à me demander si Erri De Luca me cause vraiment, finalement, à moi ...

 

16/08/2013

D'acier Sylvia Avallone

d'acier,sylvia avallone,romans,romans italie,famille je vous haisD’acier, tout est d’acier ou de béton dans le microcosme de cette cité italienne de Pimbino,  au bord de la mer sans être balnéaire, industrielle et loin d’être florissante. Pimbino, dont l’étymologie doit venir de plomb comme horizon plombé.  Tout est d’acier même l’amitié entre deux très jeunes filles treize ans, bientôt quatorze dont les deux jeunes corps s’ébrouent dans les vagues à l’assaut  des sensations brûlantes dont elles font l’objet. Objets de tous les regards, la blonde Francesca la brune, Anna, sont les stars Lolita de leur carré de sable envahi l’hiver par les ordures, lo’été par les tas d’algues que les services municipaux ne viennent pas déblayer. A Pimbino, il n’y a pas de touristes,  que la plage, les barres de HLM et l’usine d’acier, une boite de nuit où de vagues filles dénudées se déhanchent sur des barres verticales, le bar du coin, des vieux paumés qui rêvent d’Ukrainiennes volées, des pères indignes,  défaillants, violents, des mères fatiguées par les tournées de spaghettis ou de tornioles, des télés branchés sur des rêves de pacotille.

Anna et Francesca sont les reines éphémères (mais elles ne le savent pas encore) de cet été brulant , de leur pâté de sable et de HLM, à la vie à la mort depuis la maternelle, elles s’aiment, s’enlacent, brillent de leurs feux. En l’espace d’un été, l’acier de cette amitié va se fissurer, peut-être parce que l’une aime trop l’autre, peut-être parce qu’un marin pas très net va venir traîner ses guêtres dans le coin … Le béton va se fissurer, éclater, envoyer des morceaux pas très loin, car leur monde est petit, tout petit, mais à leur dimension, ce sont des bombes sismiques.

Tout va déraper doucement, comme hors de leur contrôle, elles ne savent comment faire face, elles rêvent d’un autre bord, pas tout à fait le même, mais presque : pour Francesca, la bombe atomique à retardement, le rêve est Elbe, l’île d’en face, le côté soleil de luxe de leur soleil de pauvre, Miss Italia, starlette haut de gamme pour échapper à la surveillance intrusive, abusive, des jumelles de son père, toujours prêtes du haut de son HLM à s’attarder sur sa bretelle de maillot de bain et à lui faire payer cher  le moindre regard, autre que le sien.  Anna, elle, c’est la bonne à l’école, son rêve, c’est le droit ou quelque chose comme cela, avocate, présidente.  En attendant, elles jouent ensemble des regards assassins et jaloux, meurtrières frivoles des cœurs qui les indifférent, hors d’elles mêmes, pas de salut. Elles veulent être enfin grandes et danser ailleurs que devant la glace de leur salle de bain. Et puis il y a aussi le frère d’Anna, le beau Alessio qui se fond avec l’acier de l’usine qui coule dans ses veines comme la cocaïne, à coup d’amour perdu pour la belle bourgeoise, lui, il a déjà perdu son paradis.

Tout est sali, sur fond de la grande usine dont les cheminées fondent la fin des possibles et les hautes tours la fin des illusions, les limites des rêves, des ambitions, des amours. Les plages regorgent de chats affamés et les cabines de bain de préservatifs, d’attouchements et de copulations vite fait sans autre perspective que celle d’accoucher trop vite et trop jeune, et de grossir ensuite, à l’ombre des chaises sous les HLM pendant que les hommes cousent d’autres histoires louches en bar du coin d’en bas.

Ce n’est peut-être pas un grand roman, mais il met à jour la véritable misère, dans les lumières sordides du bordel , l’eldorado du samedi soir et les paillettes d’un rose Barbie triste à pleurer, une Italie loin des clichés, une plongée dans la besrcolunitude. Triste et presque pourtant  presque flamboyant.

 

 

06/07/2012

Bleu catacombes Gilda Piersanti

bleu catacombes,gilda piersanti,romans,romans policiersUn petit polar bien énervant et frustrant.

J'aurais dû m'en douter parce que cela a commencé dès le moment du choix devant les rayonnages. Je savais qu'il s'agissait d'une série de quatre romans, formant un cycle saisonnier ( "Les saisons meurtrières"), mais je voulais le premier, or pas moyen de savoir lequel l'était. Chaque titre comportant une couleur, je me suis dit bêtement que la couleur était symbolique de la saison. Donc, j'ai procédé logiquement (pour moi) : "Rouge abattoir" ? le rouge, c'est l'été, donc pas le premier. " Vert Palatino", le vert, c'est le printemps, donc pas le premier. Que je sache, l'année débute par l'hiver, même si on apprend à réciter les saisons à partir du printemps à l'école, ce qui n'est pas logique. (mais bon, c'est peut-être parce l'année scolaire commence en automne qu'après, c'est tout chamboulé, allez savoir ...). Le "Jaune ..." n'était pas là, mais je me suis dit que c'est n'était sûrement pas le premier, parce jaune, c'est proche de l'orange, et que donc, c'est l'automne. Donc, j'ai pris "Bleu catacombes", un peu par déduction, comme je viens de l'expliquer quelque peu longuement, et aussi parce que les catacombes, c'est la mort, le bleu celui des glaciers (très logique avec les catacombes), et donc l'hiver et donc le premier et enfin parce qu'il fallait bien que je me décide. Ben non, c'est le troisième de la série et c'est le printemps. (le bleu du ciel, sans doute ?)

Rome, le printemps, des têtes coupées en série, une escapade à Venise, un fond d'histoire de l'art (Judith et Holopherne, Arthémisia ...), un soupçon d'histoire romaine, le tout shaké bien malsain, il y avait tout pour me plaire.

Sauf que :

  • On connait les coupables dès le premier chapitre et les coupables sont des femmes fatales au charme envoutant.
  • Le récit s'attarde sur la description détaillée des sous-vêtements de l'enquêtrice avant leur lavage. Vu qu'elle ne veut pas les laver chez son nouvel amant qu'elle aime et qui l'aime ...
  • Que le commissaire a une otite et que son fils a disparu depuis longtemps (en Inde, je crois), que sa femme est malade depuis et que l'enquêtrice, c'est comme sa deuxième famille, parce que la première, elle n'est pas terrible.
  • Le petit copain de l'enquêtrice, il est historien d'art et sa collaboratrice lesbienne, ce qui ne change rien à leurs rapports ni à l'absence d'enquête (mais pas à l'absence d'enquêtrice, on ne voit qu'elle !)
  • Les concierges raisonnent en flic et les flics en concierge.
  • Les victimes sont aussi transparentes qu'un glacis sur une fresque du quatrocento ( ce qui ne veut rien dire, mais c'est exprès)

Pour conclure, des ingrédients savoureux noyés dans une sauce insipide.

Athalie

La note que j'aurais dû lire avant :

http://echappees-livres.blogspot.fr/2012/04/bleu-catacomb...

25/03/2012

La comtesse de Ricotta Milena Agus

9782867465956.jpgLa ricotta, c'est un fromage mou, qui tremblote sous les coups de fourchette, selon wikipédia, il doit s'égoutter, se laisser aller, sinon il se répand, c'est pour cela qu'il est dans un petit panier, qui le tient.

La comtesse, une des trois femmes de ce roman est donc "de ricotta", non de provenance de , elle n'a jamais bougé de Cagliari, de substance de. Elle tremblote de la vie, de l'intérieur, ne sait rien faire sauf aimer "ceux qui ne la mérite pas".

La comtesse a donc deux soeurs, et un fils, Carlito. Celui-là, on ne sait trop d'où il lui est venu. D'un homme qui ne l'a pas reconnu, lui non plus, à la faveur d'un hasard, d'une mollesse. Le petit apprend à jouer du piano, deux heures par semaine avec son papa fantôme. Le reste du temps, il cherche à s'échapper, rêve de papa dragon sur la plage. Il n'est même pas beau, semble quelque peu idiot, du moins, autre, ce qui fait que les autres, eux, l'évitent.

La plus âgée des deux soeurs, Noémie, est justement trop âgée pour se marier, se maquiller, s'habiller, séduire. Elle ne tremblote pas, elle a l'analyse de la situation cruelle. Son seul souci : racheter les appartements vendus de l'hotel particulier où elles habitent encore, et qui fut entièrement le leur, du temps d'une splendeur d'antan, quand la famille avait offert au roi de Sardaigne un service à vaisselle digne de sa table. Pour l'instant, elle doit se contenter d'une restauration de la façade, ce qui va lui coûter bien plus cher qu'un simple ravalement, finalement.

La troisième a un mari, elle, mais pas d'enfant. Seulement un chat qui fait office de, en attendant. Magdalena aime son beau mari et Salvadore, le beau mari, aime sa femme, les seins splendides et le cul voluptueux de sa femme. Ils s'en donnent à coeur joie tous les deux ( il y a quelques pages qui sentent bon La cucina), mais l'enfant tarde. Et le neveu ne remplace pas, trop décevant, vaut mieux encore le chat.

Il a aussi un voisin qui remet et retire son alliance, sans que l'on ne sache trop pourquoi, ce qui fait aussi trembloter. Et une gouvernante, qui a connu les temps où la mére des trois soeurs était presque là et le père aussi. Elle a su faire les tartes à la ricotta, puis a oublié, mais là, on sait pourquoi.

La ricotta donc, c'est blanc, et mou. Il paraît même que le blanc peut-être laiteux voire lumineux. Ce qui n'est pas le cas de ce roman : plutôt tourné vers l'intérieur, l'intérieur du palais qui s'effrite, intérieurs des trois seours qui s'agrippent, un rêve d'amour qui se tient dans une légère brise de l'écriture, si lente et douce qu'on ne dirait pas la Sardaigne ardente de Mal de pierre. Les mots ne se répandent pas malgré quelques redites, quelques échos de Mon voisin ( que j'avais trouvé trop douceâtre) ou de Quand le requin dort, mais trop atténués.

Le roman manque d'apreté, tant pis,  la prochaine fois, j'en reprendrai quand même encore "du même auteure"

En plus, les couvertures des romans de Milena Agus sont souvent géniales, ce qui fait que je ne vais pas me fouler pour l'illustration, vaut mieux ça qu'une image de ricotta qui se répand.

Athalie 

12/02/2012

Mistero doloroso Anna Maria Ortese

Botticcelli_Zephora-2.jpgDans ce livre, les mots ont une odeur de pois de senteur : vagues mais entêtants, fleurs qui s'égrainent sur une liane têtue, impossible bouquet à faire, trop fragiles et tendres, une tenace fugacité.

Je n'ai jamais autant regretté de ne pas connaître l'italien, en italien ces mots là doivent être odeurs de rose et d'égouts et musique aussi, un truc un peu baroque, sans trop, un vieux concerto de Vivaldi, mais en vinyl, pour les grincements. L'histoire ne tient que dans cette musique sacrée et populaire, une histoire de regards croisés entre un prince et une petite poucette simplette de la catégorie de ceux qui sont au service de, que l'on ne regarde pas.

A Naples, à la fin du XVIII ème, une petite fille, fille d'une couturière, va lever les yeux vers son éblouissement, un charmant, mais triste charmant, désabusé de l'être avant même d'avoir existé. Dans une silencieuse incantation en quelques rencontres, elle, Flori se remplit de sentiments vagues, mais bruissants, pour l'image rêvée de Cirillo, le prince. Mais un prince peut briser, sans même vouloir y toucher, la lumière des petites filles pauvres. Pourtant, lui, il avait le choix entre deux prétendantes, deux comme lui, aussi lumineuses qu'un lustre de pacotille, l'une et l'autre de soie et de brocart vêtues. Qu'avait à regarder de simples pieds nus et une couronne de romarin ? L'amour semble naître en même temps que sa triste et douloureuse révélation, entre un ange sorti d'un tableau du quattrocento et un trop nostalgique prince. Le livre conclut : "Et le reste n'est qu'un profond ennui".

On joue avec les codes du conte, d'une douce mais si douce cruauté que les mots cisèlent le meurtre d'un rêve en bleu et or. Quelque chose du Magasin zinzin, voire Du domaine des murmures

Athalie

29/01/2012

Le mal de pierres Milena Agus

mur-de-pierre-dscf9911.jpgC'était un soir, très soir, un soir d'hiver, très hiver, un soir d'hiver breton, très soir d'hiver breton, un soir où l'on rentre tard, pas très tard, mais trop tard, d'une journée de boulot ,très boulot. Un soir d'hiver, en Bretagne, il faut dire que les essuie-glaces chuintent, (les miens en tout cas), le bitume chouine, et les lumières des lampadaires blafardent. Le moral grince. Heureusement, le bouton de l'auto radio tourne ( et oui, il fut un temps où dans les voitures, les miennes en tout cas, on tournait un bouton pour entendre la radio). Je tourne donc, j'entends la fin d'un truc avec mal et pierre dedans et une voix qui disait des mots de Sardaigne, mais sans soleil dedans. Clap de fin. La voix parle d'autre chose et ma voiture s'arrête devant ma porte, ce qui fait que je l'ouvre. Ou comment rater sa première rencontre avec un livre.

Plus tard, au détour d'un autre hasard, je l'ai quand même retrouvée cette drôle de grand mère au "mal de pierres". Je m'attendais, allez savoir pourquoi, à une vieille courbée, ratatinée, le cliché "Sardaigne ancestrale". Ben, en fait, elle n'est du tout cela. Au début du récit, elle n'a même pas 30 ans. Belle, ardente, trop ardente, ça lui brûle de l'intérieur, elle fait fuir les prétendants, une rumeur la dit coupable de dire son désir. Le récit ne dit rien lui, et la marie plutôt, sans désir, du coup. Un drôle de mariage, où le lit n'est pas vraiment un point de chute. Au contraire. 

Le récit voile son histoire, on croit tirer un rideau mais il y en a un autre derrière ; le Rescapé, le mari pas amant mais aimant, pas tout de suite, le fils vénéré et oublieux, au son d'un violon,   sa petite fille, la narratrice qui la retrouve et l'invente. Ou peut-être pas. Se contournent alors les lignes de faille : la femme méprisée, la folle, celle qui a pris "tous les désordres sur elle" pour rétablir l'équilibre, héroïne tremblante d'une vie en décalage.

On n'aura jamais la vérité sur cette belle, si belle amoureuse, si aimante, si tremblante d'amour. C'est quoi le mal de pierres, comme le mal de Phèdre ? mais en rentré dedans, parce que le récit, court, en phrases courtes, en phrases simples, résonne d'une douceur tendre et comme mélancolique.

Athalie

 

01/11/2011

La cucina Lily Prior

la cucina,lilly priorUn petit régal que ce petit livre là, qui a failli me coûter un endormissement très tardif, vu que je n'arrivais pas à le lâcher, on se lèche les doigts en dévorant les pages. Cependant, ne pas se tromper dans l'ordre des activités, parce qu'on n'y suce pas que des plats et on n'y plonge pas que les lèvres, ou les yeux ...

Rosa Fiore aime faire la cuisine, réfugiée dans la fattoria de son enfance, à l'est de la Sicile où se cotoient légendes, superstitions, prêtres et mafia, où la terre engrosse les olives aussi sûrement que sa mère enfante, même en double, là où se mêlent sang et plaisir, chair et chair, pâte et meurtres : "C'est le moment de commencer à étaler la pâte. Saupoudre la table de farine et divise le pâton en huit sections égales. Une à une, aplatis-les avec le couteau à pâtisserie, en excerçant une pression vers l'avant, de manière à obtenir une forme rectangulaire. Procède ainsi jusque chaque section de pâte forme une longue bande de l'épaisseur de la lame d'un couteau. Le couteau qui a tranché la gorge de Bartoloméo. Qui est entré dans cette chair jeune et tendre comme un coltello dans du lard". C'est à la deuxième page du premier chapitre, donc c'est comme si je n'avais rien dit .... Le drame suggéré là va faire prendre au personnage un autre chemin dans une autre ville, une autre cucina, pour des plats qui soulagent de sa peine d'amour perdue.  Et quand se présente un prince des sensations fortes, les fantasmes de Rosa Fiore brûlants et dévorants, dodus comme une explosion de rondeurs débordent d'un corset trop longtemps contenu, de l'uniforme de la sage bibliotaire, s'échappent des volcans .

Y a du Fellini dans cette cuisine-là ... un Fellini qui aurait croisé un Botero.

Une tourte à la viande et quelques huitres plus tard, il reste un fumet drôle et excessif, entre burlesque et ridicule, mais aussi un soulagement, trop d'excès aurait pu tuer l'excès. A lire comme on mange des palourdes "a la vongole" avec les doigts, en faisant du bruit avec la bouche et sans renverser la sauce partout.

Athalie