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20/05/2016

Le quatrième mur, Sorj Chalandon

le quatrième mur,sorj chalandon,romans,romans français,guerre du libanJ'avais lu "Mon traitre", à sa sortie et ce titre m'avait quelque peu agacée ; la mise en scène que l'auteur me semblait y faire de lui même m'avait paru grandiloquente et à but larmoyant. Je ne sais pourquoi, j'avais eu l'impression d'être manipulée, à mon tour, comme lui dans le roman, sauf que lui, c'était par un ami et que Sorj Chalandon n'est pas mon ami, donc il (Sorj, je veux dire) avait des circonstances atténuantes.

Par la suite, j'ai eu l'occasion d'entendre trois fois l'auteur, une fois, parce que sa parole m’intéressait, je voulais comprendre ce qui m'avait agacée. La seconde, parce que je m'étais trompée de salle dans le programme (je voulais entendre Vélibor, parce que Vélibor Colic, j'adore l'entendre), la troisième fois parce que je voulais revoir Carole Martinez et que c'était lui avec elle. Mais, je n'avais jamais franchi le pas d'un autre titre, campée sur mes réticences.

Alors, le quatrième mur, à priori, c'était pas gagné. Il a fallu le hasard d'une dédicace avec fiston qui faisait connaissance avec le monsieur, lui, jurant que non, ce n'était pas une lecture imposée, ni par sa prof de français, ni par sa mère ci même à ses côtés ( fiston étant poli, il n'a pas précisé "de toute façon, ma mère, elle ne lit pas vos bouquins..."), pour que finalement, je me retrouve à le lire ce quatrième mur, avant même fiston (n'empêche que je me demande comment un ado peut recevoir cette histoire d'Antigone au Liban ?)

Georges est le héros, et Georges, ça sonne un peu comme Sorj, non ? Et quand on sait que Chalandon a été grand reporter de guerre, à priori, on comprend bien, que, cette fois-ci encore, l'expérience du personnage se nourrit du vécu. L'auteur y met quand même quelque distance en faisant de son personnage principal, non un journaliste, mais un étudiant attardé, au parcours politique reconnaissable pour gens de mon âge, activiste post soixante-huitard, un peu Mao, et cogneur de fascistes. "Les rats d'Assas" lui ont d'ailleurs laissé, en souvenir d'un tabassage en règle, une jambe en mauvais état de marche. Peu à peu, désenchanté, il s'est retiré, metteur en scène engagé, puis surveillant en fin de droit en lycée, il a épousé son actrice, et berce sa fille, Louise, prénommée ainsi en hommage à celle de la Commune.

Georges se retire d'une lutte politique, ou alors c'est la lutte qui se retire, lorsque revient Sam, une figure de frère aîné dans le combat. Samuel est juif et grec, ce dont Georges a rêvé, non pas d'être juif et grec (on fait ce que l'on peut ...), mais d'être un combattant héroïque. Sam,  lui l'avait déjà fait, la révolution, la résistance et l'échec. Face aux Colonels, il s'est rélévé en héros presque brisé. Alors, son dernier projet est de monter Antigone au Liban, avec des acteurs venant de toutes les communautés. Il est trop malade pour aller jusqu'au bout, c'est donc à son frère d'armes qu'il confier son testament de paix. c'est ainsi que que Georges débarque dans un Liban en guerre, mais avant l'arrivée d'Israël sur le terrain. De ce qui semblait encore possible, Sabra et Chatilla vont changer toutes les donnes.

Alors oui, Chalandon en fait trop et on bouffe de la fraternité, des empoignades viriles et des envolées d'applaudissements au lyrisme larmoyant, oui, toutes les grandes valeurs y passent, oui, la liberté, c'est bien, la guerre est fracas et confusion. Oui, j'ai eu parfois l'impression de lire une longue dissertation sur Antigone, et les possibles interprétations de la pièce d'Anouilh. Oui, il y a une agitation fébrile et inutile des sentiments, mais, il y a aussi, la dernière partie.

L'entrée de Georges dans Chatilla, son retour de guerre, son impossible retour à la normalité, a une profonde justesse, les paroles sonnent, troublantes, bien plus troublantes que la description de la guerre et et de ses ravages, sur la beauté de la guerre, son attirance, et le silence qu'elle impose à la paix, et le gouffre fascinant qu'elle ouvre aux hommes et où les hommes se perdent.

 

 

30/03/2014

Sorj Chalandon à "Rue des livres"

rue des livres,sorj chalandon,le quatrième murOn m'a bien expliqué Proust au temps lointain de mes études de lettres : Bergotte est un homme médiocre, mais son oeuvre est admirable, par conséquent, on différencie l'homme et l'auteur. L'homme est négligeable, seule compte sa production. OK, premier point. Deuxième point : l'auteur n'est pas le narrateur, rien à voir, passez votre chemin auteur, laissez la place au texte. Donc, troisième point : le texte, rien que le texte. OK. On dégraisse, on recentre, on conspue le biographisme.

Oui, on peut être une étudiante fanatisée par le structuralisme formaliste russe. J'en suis la preuve virtuelle et vivante. En effet, j'ai longtemps pris pour péché mortel anti-littéraire de rencontrer en auteur en vrai, voire de l'écouter. L'oeuvre, le texte, le texte, l'oeuvre. Evidemment, depuis longtemps aussi maintenant, tout snobisme engendrant son contraire, j'adore aller traîner mes oreilles autour des auteurs qui causent.

Ce qui fait que, à "Rue des livres", je suis allée entendre Sorj Chalandon. ce qui a étonné mon homme, et presque moi-même, d'ailleurs. De cet auteur, je n'ai lu que "Mon traître". Sans passion et même un certain agacement, j'avais suivi cette plume qui me semblait causer beaucoup d'elle même, sur le mode narcissique sans le dire : un jeune homme qui a tout des intérêts de l'auteur, a peine transposé, a été trahi par son modèle d'engagement politique lors de la guerre civile en Irlande, côté IRA. Une sorte de reportage intime où je n'ai retenu que des trémolos personnels. Une brève écoute lors d'un plateau à saint Malo me confirme ce que je voulais entendre, ce monsieur parle beaucoup de lui. Ecoute négative, qui me fait laisser passer les titres suivants, jusqu'au "Quatrième mur", d'abord parce que prix lycéen et ensuite parce que Valérie et AAAAAA me soulève un coin de paupières. Me serais-je fourvoyée ?

Je ne sais, mais je suis ressortie de cette "conférence", moins braquée contre le narcissisme de l'auteur, puisqu'il l'a expliqué, et expliqué aussi la différence qu'il faisait entre son écriture romanesque et son écriture journalistique ( d'ailleurs, souvent ses billets dans "Le canard" sont souvent pertinents, me souffle mon homme à l'oreille, moi, je ne sais pas, je ne lis pas "Le canard" pas assez romanesque, ce qui est contradictoire avec ce qui précède, je le concède). Sorj Chalandon prend l'exemple de son entrée dans le camp de Sabra et Chatila, après le massacre. Il dit que pour le journaliste qu'il était, ce fut l'horreur et la solitude, et que son rôle, alors, dans "Libération" fut d'écrire ce qu'il avait vu. Pas ce qu'il pensait. Il dit ensuite que les mêmes faits dans "Le quatrième mur" sont là pour qu'il retourne dans le camp, mais surtout pour que les lecteurs y entrent avec lui. Sa formule d'ailleurs est très belle, trente ans après, "les lecteurs font alors cohorte avec l'auteur", enfin, je ne sais pas si c'est une formule, mais je la trouve très belle, parce que très ambiguë.

Mais surtout, ce que j'ai trouvé passionnant dans cette première partie de la conférence de Sorj Chalandon, est ce qu'il a dit de son expérience de reporter de guerre, la difficulté (je reprends aussi sa formule) de "rentrer en paix", ou de "retour en paix", la fascination pour ce temps de la guerre où "l'on fait partie de la barbarie", où l'on se sent d'autant plus vivant que la mort est là, qu' il y a une empathie sincère avec les victimes, mais que cette guerre n'est pas votre guerre, que vous, vous pouvez en repartir avec le prochain avion, mais que revenir en paix, c'est aussi accepter qu'une petite fille pleure devant le frigidaire parce qu'il n'y a plus de Coca, alors que là d'où vous revenez, une mère meurt en traversant une place pour aller chercher de l'eau. Et puis, accepter que vos récits qui provoquent la fascination des autres, "Tu en reviens ..." deviennent inaudibles : "Au début, tu interesses, puis tu ennuies, à la fin, tu emmerdes". C'est cru, direct, sincère, ça fait voler le formalisme en éclat, mes préjugés aussi.

Je n'ai pas acheté "Le quatrième mur", d'abord parce qu'il avait la queue pour les dédicaces, et ensuite parce que dans la deuxième partie de sa conférence, Sorj Chalandon donnait, sans doute convaincu d'avoir à faire à un public l'ayant déjà lu, beaucoup d'éléments sur l'intrigue romanesque de son roman. Je vais attendre un peu de les avoir oubliés.

PS : pas de compte rendu de l'intervention de Vélibor Colic d'aujourd'hui, je me suis trompée de salle ... ( et pourtant il n'y en que deux ...) et suis arrivé dix minutes avant la fin ... Seul scoop, son prochain roman sort le 5 mai.